Par Denis Cristol  | 4cristol@free.fr

Devenir formateur multiculturel

Créé le samedi 26 août 2017  |  Mise à jour le mercredi 1 novembre 2017

Devenir formateur multiculturel

L’altérité et les représentations mutuelles

Devenir un formateur capable d’interagir avec et dans des cultures variées devient un enjeu pour les entreprises ouvertes sur le monde et nécessite de faire progresser son altérité. L’altérité passe par une représentation de l’autre.

Celle-ci est plus ou moins embuée par des modèles préétablis, hérités de l’histoire des interactions entre les cultures. Pour Lipiansky (Demorgon et al, 1999), la perception de l’altérité est sujette à un mécanisme d’auto-validation qui pourrait s’exprimer ainsi  « on croit voir les gens tels qu’ils sont parce qu’on pense qu’ils sont tels qu’on les voit ». La réalité est pour lui ego, socio ou ethnocentrique.

Les mécanismes sociocognitifs  de perception de l’étranger passent parfois par des effets de contrastes, de stéréotypes, ou d’assimilation quand ce n’est pas d’amalgame ou de généralisations abusives. Les représentations mutuelles que se font entre elles les sociétés renvoient au risque du «eux et nous» et peut déboucher sur de l’hostilité ou des maux tels que la discrimination ou le racisme.

L’expérience d’étrangeté peut être une mise en danger et faire douter de son propre rapport à soi. L’autre, parce qu’il utilise un code culturel différent, peut générer une inquiétude, une tension. On ne sait plus où ni comment se situer. Le sentiment d’étrangeté non verbalisé peut provoquer de l’antagonisme, un rejet. Ce sentiment peut être réciproque, chacun orientant ses conduites par rapport aux conduites présupposées de l’autre. Un jeu de miroir à l’infini peut résulter des présuppositions et attributions des intentions de l’autre.

Il est une autre voie qui consiste à travailler sur soi.

Le travail identitaire et l’altérité

Dès lors comment apprendre à rencontrer l’autre ? La rencontre de l’autre participe du travail identitaire. Par travail identitaire, il s’agit d’évoquer le processus continu de production des individus et des groupes. Ces derniers se fabriquent mutuellement et ne sont pas dissociables.

Se mêlent ainsi l’identité sociale qui est caractérisée par nos appartenances à une variété de groupes et de sous-groupes (sexe/âge/métier/statut familial etc.) et l’identité personnelle de fait (les assignations de rôles subies) et l’identité de valeur (l’expression des préférences personnelles). L’individu est alors en permanence en train d’osciller dans un continuum identitaire, entre groupe d’appartenance et groupe de référence.  Par ses choix et aspirations personnelles l’autre n’est jamais tout à fait le représentant d’une statistique culturelle ou nationale, mais il reste malgré tout lié à des références auxquelles il n’échappe pas tout à fait.

Pour Camilleri (Demorgon et al. 1999) « à chaque fois qu’on communique on se fabrique ». L’identité sociale s’affaiblit, mais le poids du collectif demeure. Le moi résulte à tout instant d’un rapport dynamique entre deux identités en train de se faire mutuellement. A chaque fois que les individus communiquent, ils se fabriquent. La stratégie identitaire a une fonction d’absorption de la diversité pour construire son moi et veille à une édification pérenne qui garde une cohérence. Cette stratégie maintient pour soi l’unité de sens, de l’image et de la valeur de soi.

Pour Camilleri, il existe deux grandes stratégies identitaires. Une stratégie d’évitement des conflits et une stratégie de mise en cohérence.

  • Dans la première stratégie, il est possible d’adopter la posture du conservateur rigoureux qui conserve l’accord avec lui-même. L’individu privilégie dans ce cas l’accord intra-subjectif plutôt que l’accord intersubjectif. Il peut aussi choisir de survaloriser l’approche pragmatique et faire alterner les codes culturels. Par exemple en fonction des circonstances être « moderne » ou « traditionnel ».
     
  • Dans la seconde stratégie, l’individu va organiser des cohérences complexes. Soit par manipulation des codes en réalisant des arrangements avec soi-même et en maximisant les avantages des cultures, soit en justifiant un choix culturels. Dans ce cas, il peut se réapproprier des représentations étrangères ou tout simplement suspendre leur validité un temps.
     

Il découle de ces stratégies deux positions possibles pour un formateur.

La position du formateur

Dans ce travail identitaire, nous pouvons proposer deux positions pour un formateur international. La position basse et la position haute[1].

La position basse est une attention toute particulière aux rapports sociaux en vigueur dans le pays. Elle est faite d’ouverture d’attention à l’autre et aux détails des situations. La position haute relève d’une compétence technique du formateur à l’égard de sa matière d’un engagement dans l’action, de sa capacité à dégager de l’énergie et de l’envie d’apprendre.

Ces positions sont pour partie construites par les représentations réciproques que peuvent se faire l’apprenant et le formateur. Elles peuvent contribuer à faire perdurer des visions dissymétriques d’un rapport au savoir, de l’un qui saurait et de l’autre qui serait en attente d’un savoir. Par exemple dans certains pays d’Afrique, l’héritage colonial, qualifie d’emblée un formateur blanc, avant même qu’il se soit exprimé. Qu’il le veuille ou non, il est parfois placé (encore à ce jour) par la situation en position haute. Ce faisant, ce crédit a priori n’est pas toujours justifié et peut conduire à des abus et à de la médiocrité. Deuxièmement, si le formateur est placé sur un piédestal les apprenants sont éloignés de la confiance en soi indispensable pour réaliser un apprentissage. S’ils s’en remettent trop à l’autre et à son savoir, ils seraient de fait placés en difficulté pour se donner des buts d’apprentissage et apprendre par eux-mêmes. Si la maîtrise linguistique est un élément important pour appréhender la situation de formation, la capacité à faire évoluer le curseur entre les deux positions sur un continuum est indispensable.

Il s’agirait pour un formateur d’apprendre à « s’assouplir » ou « s’affirmer » pour s’ajuster aux situations et surtout de repérer quand il doit le faire.

  • S’assouplir : Il s’agit ici d’une posture de relativisation de l’importance de ses valeurs, attitudes, habitudes, préférences, choix, orientations. S’assouplir passe par l’acceptation de sollicitations, le renforcement du plaisir de la découverte, l’audace de la différence. L’assouplissement peut prendre la forme d’exercices quotidiens : goûter aux différences, adopter un point de vue légèrement décalé, remettre en question une certitude, interroger la validité d’une croyance présumée universelle. Il s’agit d’une incorporation à soi de l’étrange ou de l’étranger par petite touche.
     
  • S’affirmer : Il s’agit ici d’une posture assertive qui postule d’une affirmation de soi, de ses compétences, de ses savoirs. La richesse de l’échange avec l’autre postule d’une égalité de ce qui est donné et de ce qui est reçu. Savoir donner passe aussi par la conscience de la valeur de ce que l’on donne. Affirmer cette valeur sans idéologie, prosélytisme, agressivité, c’est faire preuve d’assertivité.
     

Enfin, il est utile de se remémorer qu’il n’est pas que le lien entre apprenants et formateurs qui ait une incidence sur la situation d’apprentissage. Le sens d’apprendre est aussi différent en fonction des langues et des cultures. Tout apprentissage est enchâssé dans un langage qui le véhicule et lui donne des significations pas toujours visibles. L’exploration des penseurs d’un pays est facilitée par internet de même que la réalisation de visite virtuelle ou des échanges épistolaires préparatoires.

Le sens d’apprendre

Les applications Google translate, Reverso ou Microsoft translator nous offrent des traductions du mot apprendre dans une diversité de langues, mais permet aussi de faire un pré-repérage des pratiques pédagogiques à l’oeuvre. Avec une telle exploration, il est possible de s’interroger sur ce que font vraiment les apprenants et ceux qui leurs enseignent : formateurs, professeurs, maîtres, instituteurs, enseignants, tuteurs, compagnons, gourous, mentors, parrains, parents etc. Même si le mot et la chose peuvent être transcendés par une réalité, l’insertion d’un mot dans un univers de sens, dans un réseau sémantique connote et oriente le rapport au savoir. Le prestige social, les enjeux, la place dans les interactions de l’acte d’apprendre est variable d’un pays, d’une culture, d’une personne à l’autre.

Finalement, l’apprentissage de l’altérité, le travail sur les représentations mutuelles, les positions hautes ou basses, les différents sens d’apprendre nous renvoie aux différents niveaux d’apprentissage qu’avait repéré Bateson 1977 (apprentissage par essai/erreur, prise de recul et réflexivité et changement de paradigme). Ces niveaux peuvent se comprendre comme des étapes de croissance. Ils peuvent aussi faire écho à différents niveaux de formation. A chaque étape de croissance, il est en effet possible d’associer des objectifs de formation pour faciliter la transformation et la compréhension de l’autre qui va jusqu’à une remise en question de ses manières de voir et de sentir le monde. Et là il s’agit vraiment de vivre une immersion et pas seulement de se préparer à un voyage.

L’expérience de l’autre exacerbée par un environnement non maîtrisé conduit à renforcer le potentiel formateur de l’expérience, à la condition de s’engager dans un chemin d’apprentissage.

Ce chemin peut être aussi accompagné par des tests (51 questions pour aborder l’interculturel) qui questionnent, des formations en ligne[2], des interviews avec des formateurs internationaux par exemple Eric Mellet. A un premier niveau il s’agit de se connaître en action, d’analyser des situations culturelles complexes, de changer de posture, de travailler sur ses peurs et sur ses émotions, à un deuxième niveau, il s’agit de repérer ses routines, de prendre en compte les signaux faibles et enfin à un troisième niveau de désapprendre et d’intégrer une approche existentielle.

Bien sûr, ces formations gagnent à être réalisées avec des personnes de cultures, d’intérêts, d’âges, de fonctions différentes. L’excellent site de Pierre Philippe, manager international très expérimenté, aidera à se poser les bonnes questions pour apprendre à se positionner.

Source :

Cet article est inspiré de CRISTOL, D. Apprendre l'interculturel: faire d'un voyage une expérience apprenante. Editions universitaires européennes.

Les compétences interculturelles un enjeu sous estimé
https://www.centraltest.fr/article/les-competences-interculturelles-un-enjeu-sous-estime

Bateson, G. (1977), Vers une écologie de l’esprit, Paris : Seuil.
https://www.decitre.fr/livres/vers-une-ecologie-de-l-esprit-9782020257671.html

DEMORGON, J. LIPIANSKY, EM. (1999), Guide de l’interculturel en formation. Paris : Retz.
https://www.decitre.fr/ebooks/guide-de-l-interculturel-en-formation-9782725672731_9782725672731_1.html

Philippe Pierre - Faire de nos différences un atout http://www.philippepierre.com/

Michel Sauquet - 51 questions pour aborder l’interculturel http://www.reseau-idee.be/outils-pedagogiques/fiche.php?&media_id=3340&index=1&no_reload=46fad15_1

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