Par Martine Dubreucq  | martine.dubreucq@fle.fr

Quelle place pour les TIC dans les pratiques de l'enseignant chercheur ?

Créé le jeudi 7 octobre 2010  |  Mise à jour le vendredi 20 mai 2016

Quelle place pour les TIC dans les pratiques de l'enseignant chercheur ?

Nous avons rencontré un enseignant chercheur de philosophie, Luc Foisneau, directeur de recherche au CNRS, qui appartient au Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron ( équipe de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales rattachée au CNRS) et son témoignage est éclairant sur les usages des outils numériques dans les milieux académiques. Ici comme ailleurs,  il convient de ne pas surévaluer les changements mais de voir comment peu à peu les les initiatives pionnières, comme les carnets de recherche, éveillent l'intérêt des chercheurs en sciences humaines.

Luc Foisneau, vous êtes principalement chercheur : sur quoi porte votre travail ?

Mon travail porte à la fois sur l’histoire de la pensée politique moderne (Machiavel, Hobbes, Rousseau) et sur l’histoire de la pensée politique contemporaine, avec un intérêt particulier pour l’œuvre de Rawls et de ses successeurs

Concrètement, de quelle manière enseignez-vous à l'EHESS et quelles sont les différentes modalités d'accompagnement de vos étudiants ?

Mon séminaire porte sur des questions relatives au contractualisme et à l’anticontractualisme dans la philosophie anglo-saxonne contemporaine. Comme tous les séminaires de l’EHESS, il s’agit tout à la fois d’un séminaire de recherche et d’initiation à la recherche pour des étudiants de niveau master et doctoral. La forme du séminaire est relativement classique : j’y expose un argument pendant une heure et demie, et la dernière demi-heure est consacrée à la discussion. Toutefois, comme les rencontres en face à face ont lieu tous les quinze jours, je me suis dit qu’il serait bien de mobiliser les ressources de la plateforme d’enseignement Moodle pour poursuivre le travail et orienter les recherches de mes étudiants dans l’intervalle. Dans mon esprit, l’enseignement à distance ne s’oppose donc pas à l’enseignement en présence des étudiants, mais vient le compléter. 

Le cours magistral est le cœur de l'enseignement philosophique, du moins à l'université ou dans les grandes écoles; c’est la parole du maître ou celle du commentateur expert qui fait autorité. Est-ce que vous considérez ce moment comme essentiel dans une formation philosophique ou est-ce que vous croyez à l’efficacité de méthodes collaboratives plus actives : la production d'exposés, l'élaboration de controverses par exemple, de la part des étudiants qui pourraient bénéficier de l'écoute et de la lecture critiques de l'enseignant ?

Je considère que le cours dans sa forme classique possède une fonction essentielle car il aide les étudiants à structurer leur propre réflexion. Mais il n’y a pas d’incompatibilité, à mon avis, entre cette approche classique et la mise en place, parallèlement, de méthodes collaboratives rendues possibles par l’internet. Encore une fois, plutôt que de les opposer, j’essaie pour ma part de concilier ces deux types d’approches. Les interventions des étudiants dans le cours du séminaire peuvent être ainsi reproduites ou prolongées grâce aux outils fournis par Moodle. 

En outre, je consacre une journée à la fin du séminaire à la présentation des travaux des étudiants qui le souhaitent; cela permet à beaucoup de participants de présenter les résultats de leur année de recherche et de soumettre cette recherche à la discussion. Grâce à la présence d’un/e collègue extérieur/e, la journée de présentation des travaux prend la forme d’un mini-colloque qui participe à la formation à la recherche ; les deux expériences que j’ai faites en ce sens ont été très positives. Moodle est là encore un soutien précieux puisque l’enregistrement des propositions de communication et des résumés se fait en ligne à l’aide d’un wiki.

Le numérique, avec son modèle de contenu disponible 24/24, enregistrable, ne menace-t-il pas l'identité et la parole du professeur de philosophie ? Envisagez-vous le passage d'une partie de vos cours en vidéo ? Cela ne va-t-il pas influer sur votre façon de transmettre votre discipline ?

Il est possible que cette année j’enregistre les séminaires et qu’ils soient mis à disposition des étudiants qui souhaiteraient les réécouter ou les écouter simplement s’ils ont été absents. Je ne conçois pas, cependant, ces enregistrements comme des substituts au cours lui-même, mais comme un soutien pédagogique pour ceux qui le souhaitent ; par exemple, les étudiants dont le français n’est pas la langue maternelle et qui souhaitent reprendre le cours à leur rythme pourront bénéficier de ce support. En revanche, je n’envisage pas une diffusion de ce support qui a, à mon sens, une fonction pédagogique dans le cadre du séminaire. Les enregistrements destinés à un plus large public, sur le modèle des vidéos de TED ou de l’ENS-LSH, supposent une préparation technique spécifique.

Vous avez commencé à intégrer des outils en ligne dans vos activités d'enseignement et de chercheur à l"EHESS. Quels sont-ils ?

La plateforme Moodle me permet tout d’abord de mettre des documents à disposition des étudiants : des articles que je leur conseille de lire pour préparer chaque séance, mais également des documents audio ou vidéo. Elle me permet également d’organiser une participation à distance : les étudiants ont enrichi depuis deux ans un wiki consacré à un glossaire du vocabulaire et des concepts de la théorie de la justice ; ce glossaire peut être réutilisé d’une année sur l’autre et constituer ainsi un véritable savoir cumulatif qu’un groupe transmet au suivant ; j’utilise également le forum des nouvelles pour communiquer avec le groupe et des forums spécifiques pour proposer, avant chaque séance, des exercices de traduction. Le fait que chacun ait accès aux traductions de tous les autres permet des comparaisons, des discussions, etc.

Comme je le disais plus haut, l’organisation de la journée de présentation des travaux qui clôt le séminaire se fait également grâce à un wiki : parfois, certains ont un peu de mal à ne pas effacer l’ensemble des informations, mais c’est aussi une manière pour les étudiants de s’initier aux nouveaux outils. Par ailleurs, l’EHESS développe des formations spécifiques en vue de la formation des étudiants à la recherche de documentation en ligne ou à l’usage des logiciels de bibliographie dont ils ont besoin pour préparer leurs mémoires de Master ou leurs doctorats.

Vous avez dirigé un dictionnaire des philosophes du XVIIe avec 130 rédacteurs américains, italiens, britanniques. Comment s’est passé le travail de construction collective ? Pensez-vous qu'avec des outils comme un wiki, ou des dispositifs de partage de textes comme Googledocs, ou de partage de signets comme Diigo le travail aurait été plus facile ou plus riche ?

La préparation du Dictionary of Seventeenth-Century French Philosophers a commencé en 2000 et s’est terminé par une publication à New York et à Londres en décembre 2008 ; le travail ne s’est pas interrompu pour autant puisqu’une version française, actualisée et augmentée d’environ 70 nouvelles entrées, est en cours qui paraitra aux éditions Classiques Garnier en 2012. Le travail a été réparti entre des responsables de listes, qui ont chacun contacté les auteurs et révisé les articles.

L’outil qui a permis de mener à bien cette entreprise dont je n’avais pas mesuré à l’origine l’ampleur véritable a été le courrier électronique : l’essentiel était de pouvoir faire circuler l’information rapidement. La limite de ce procédé est qu’il a reposé en grande partie sur ma capacité à mettre en relation les rédacteurs, lorsqu’il me semblait qu’ils pouvaient bénéficier de relectures croisées. Sans doute un dispositif différent aurait-il permis une mise en relation plus générale et des lectures croisées plus systématiques. Mais un tel dispositif suppose un support technique dont je ne disposais pas pour la version anglaise et que je n’ai pas mis en œuvre pour la version française. J’ajoute toutefois à ma décharge qu’il est parfois plus efficace d’écrire à un spécialiste avec une requête explicite que d’attendre une participation spontanée généralisée.

Peut-être le modèle d’un Wikipedia restreint à la communauté des rédacteurs aurait-il pu produire des effets intéressants : il aurait fallu le concevoir sous une forme qui protège le droit d’auteur de chacun et tienne compte des différentes responsabilités éditoriales. Mais j’avoue ne pas être allé suffisamment loin dans la réflexion sur les problèmes qu’une telle expérience peut poser et sur ses avantages comparés par rapport au modèle plus classique que j’ai suivi. Je n’ai pas non plus d’avis sur Diigo que je n’utilise pas.

Connaissez-vous le travail de Marin Dacos et le portail Revues.org. Est-ce que c'est intéressant pour un enseignant chercheur en philosophie ?

Marin Dacos poursuit un travail passionnant au sein de l’EHESS, qu’il présente notamment dans le cadre de son séminaire sur les Digital humanities ; je suis persuadé que c’est une voie extrêmement prometteuse qui a déjà modifié en profondeur le travail en sciences humaines et sociales.
Les nouveaux outils modifient le travail d’édition et de mise à disposition des textes, qui demeurent bien évidemment la raison d’être des humanités.
Les carnets de recherche sont une bonne manière, pour un chercheur, de partager les résultats et les méthodes de son travail. Pour ma part, je n’en ai pas encore mis en œuvre : pour des raisons de temps, tout d’abord, parce que la maîtrise de l’instrumentation et la rédaction d’articles sur l’avancement de sa recherche s’ajoutent à la recherche proprement dite, mais aussi parce que la forme privilégiée de l’intervention philosophique demeure le livre.

Illustrations :

Page d'accueil du site de l'EHESS

Présentation du dictionnaire des philosophes français du XVIIe siècle, sur le site Sens Public.

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