Par Christine Vaufrey B  | info@cursus.edu

Du "toujours plus" au "toujours plus simple" : l'informatique intuitive bouleverse les métiers des TIC*

Créé le lundi 8 novembre 2010  |  Mise à jour le vendredi 31 décembre 2010

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Dans un article intitulé Self-evident computing : what does it mean for the future ? (informatique intuitive : quelle signification pour l'avenir ?)  publié sur TechRepublic, Jason Hiner, rédacteur en chef de ce média en ligne, aborde un point peu souvent traité : l'impact de l'évolution des produits informatiques grand public sur les emplois de ce secteur d'activité.

Hier : toujours plus de fonctionnalités

Comme nous tous, Jason Hiner constate l'incroyable simplification des produits qui séduisent le grand public aujourd'hui. Cette tendance est assez récente, note t-il; pendant des années, à l'inverse, les entreprises ont cherché à créer des produits toujours plus complets, plus complexes aussi, afin de se démarquer de leurs concurrents. Hiner donne l'exemple de l'application Word de Microsoft : initialement, Word a radicalement simplifié la création de textes numériques en offrant le premier un éditeur WYSIWYG (« ce que vous voyez est ce que vous obtenez réellement ») et une barre d'outils. Mais, au fil des versions, Word s'est tellement complexifié, son interface a tellement changé qu'il est aujourd'hui « souvent difficile de savoir comment réaliser les tâches les plus simples ». Selon Hiner, les développeurs ont oublié ici les règles de base en ergonomie, pour se concentrer sur les performances techniques.

Aujourd'hui : toujours plus de simplicité et d'autonomie

Ce qui plaît au public aujourd'hui, ce n'est pas le « toujours plus », mais le « toujours plus simple », et même le « toujours moins ». Peu importe si les produits n'ont qu'un nombre limité de fonctions; l'essentiel est qu'ils puissent être utilisés sans assistance et sans manuel. Hiner voit ici la raison du succès fulgurant de produits et applications tels que le iPad, Android ou Gmail. Et là, le mouvement vers « toujours plus de simplification » est amorcé : l'utilisateur du iPad ou d'Android attend la même facilité d'emploi de tous les produits et applications numériques, ce qui contraint les concepteurs à s'adapter...

Cette adaptation ne va pas de soi, car elle touche directement aux compétences présentes dans les entreprises. Les métiers n'ont pas changé aussi vite que les usages, même si les nouveaux produits et les versions récentes de produits anciens sont largement plus simples que les précédents : Microsoft par exemple, a réussi avec Bing à créer une application remarquablement intuitive, ce qui n'était pas évident au vu de sa culture professionnelle très techniciste.

La fin annoncée des métiers de l'assistance technique

Hiner prévoit de grands changements dans les profils des spécialistes TIC de demain. Il voit trois familles principales de métiers se dessiner : les gestionnaires de projets (qui choisissent les bons produits répondant aux attentes des utilisateurs), les programmeurs (qui créent les prochaines générations d'applications) et les gestionnaires des centres de données (data centers) qui acheminent les données jusqu'à l'utilisateur final. En revanche, les spécialistes de l'assistance utilisateur et de la réparation sont amenés à disparaître, dans la mesure où l'autonomie de l'utilisateur / consommateur est encouragée, ce qui le conduit à trouver seul les solutions à ses problèmes et à jeter ce qui ne marche plus...

Technologies pour l'éducation : environnement global ou applications combinables ?

On constate la montée en puissance de l'informatique intuitive dans tous les domaines touchés par le numérique, et en particulier dans l'éducation. Nous le notions lors de la sortie de la dernière édition de notre répertoire des plates-formes e-learning, nombre d'entre elles ont disparu. Parmi celles qui sont restées, on repère des plate-formes réputées justement pour leur simplicité, comme Claroline, ou leur plasticité, comme Moodle. Pour cette dernière plateforme, parmi les plus utilisées, on sait pourtant que de nombreux utilisateurs potentiels se plaignent de sa complexité d'installation, et surtout de la difficulté à se repérer dans les modules complémentaires, ainsi qu'à les installer. Et installer seul une plateforme, paramétrer ses fonctions, relèvent encore du défi pour qui n'est pas spécialiste technique.

La simplicité est ce qui fait souvent défaut aux produits en open source, développés par une communauté de passionnés qui n'a pas toujours les yeux rivés sur l'expérience utilisateur. Du coup, le dit utilisateur est contraint de faire appel à une assistance extérieure, rarement gratuite. Lorsque le succès vient, les défaut sont corrigés et aujourd'hui Open Office par exemple est presque devenu convivial.

Qu'elles soient libres ou propriétaires, les plateformes qui vantent l'intégration totale d'un grand nombre de fonctionnalités se voient aujourd'hui concurrencées par des applications en ligne très simples, voire élémentaires, qui permettent de faire une chose et une seule. Les éditeurs de texte, les applications de montage vidéo, de cartes heuristiques, de production sonore... fleurissent et sont réellement accessibles au plus grand nombre.

Mais autant l'application est simple en elle-même, autant la combinaison de plusieurs d'entre elles peut tourner au cauchemar, dans la mesure où aucune routine ne se crée, puisque l'utilisateur est contraint de revoir ses procédures à chaque changement d'application. De plus, la compatibilité des formats entre applicaitons est rarement assurée.

Les fonctionnalités pédagogiques, ennemies de la simplicité

La simplicité cache parfois un autre défaut : la prédominance de la fonction technique sur les fonctions pédagogiques. Nombre de produits récemment lancés permettent par exemple de combiner texte, images fixes, images animées et sons. Techniquement, ces produits forcent l'admiration. Mais les fonctions de scénarisation, de communication et de suivi sont les grandes oubliées de l'histoire : avec ces produits, on est dans le degré zéro de la pédagogie, on remet des ressources à l'apprenant qui doit se débrouiller pour savoir ce qu'il doit en faire, comme si on laissait un élève devant une pile de livre en lui disant « dans tout ça, tu trouveras de quoi devenir médecin », sans autre précision.

Entre les plateformes complètes et complexes d'une part, et les applications monofonctions à combiner d'autre part, les éducateurs et les apprenants ont parfois des difficultés à choisir. Comme tous les autres utilisateurs des TIC, ils aspirent à la simplicité et à l'autonomie et voudraient pouvoir utiliser leurs applications spécialisées sur les produits les plus en vogue aujourd'hui. Est-il possible d'imaginer une application pédagogique permettant la scénarisation, la communication, la médiatisation et le suivi des apprenants, utilisable sur un téléphone mobile ou sur une tablette, qui ne nécessite aucune assistance lors de la prise en main ? Voilà un énorme défi pour les développeurs d'applications pédagogiques qui, comme leurs collègues qui créent les applications généralistes grand public, doivent aller vers toujours plus de simplicité et de mobilité, au risque de bouleverser profondément les compétences associées à leurs métiers.

Self-evident computing : what does it mean for the future ? Jason Hiner, techRepublic, 4 octobre 2010  

Photo : L. Bö, Flickr, licence CC.

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