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Devenir stratégique: condition essentielle à l'autoapprentissage

Entrevue avec Caroline Brassard, professeure en éducation à distance à la Télé-université

Par Lucie Lavoie , le 22 avril 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 23 avril 2013

Peut-on trouver de nouveaux rôles aux professeurs? Le prof n’est-il pas mieux que simple diffuseur? Caroline Brassard, professeure en éducation à distance à la Téluq, réfléchit avec nous à ces questions.

Entrevue avec Caroline Brassard

Selon la théorie de l’akène, nous naissons avec une graine qui correspond à notre mission personnelle. Pour Caroline Brassard, la sienne se voulait éducative. Dès l’enfance, elle revêtait la toge d’une miniprof pour venir en aide à ses camarades en difficulté scolaire. Son akène, elle l’a laissée germer jusqu’au doctorat en éducation, et en devenant professeure en éducation à distance à la Télé-université.

Le défi d’aider les autres à apprendre, cet appel irrésistible, l’a menée à choisir l’adaptation scolaire comme formation de premier cycle universitaire. Très tôt elle s’est intéressée à l’éventail des possibilités qu’offraient les technologies. À la maîtrise, elle a étudié les outils de collaboration entre les apprenants, dans la perspective d’enrichir leurs parcours d’apprentissage. Puis au doctorat, il allait de soi qu’elle se devait de traverser la clôture, et de se pencher sur ce que ces mêmes outils pouvaient offrir aux enseignants, pour bonifier leur cours.

Pour les avantages que ces nouveaux moyens offraient, elle a vite expérimenté la formation à distance dans le cadre de cours crédités qu’elle a elle-même suivis à la Télé-université, puis à titre d’auxiliaire d’enseignement, au LICEF. C’était avant l’explosion du web social, avant l’arrivée de Facebook qui allait transformer nos modes de communications. Thot l’a rencontrée.            

Thot-Cursus : Alors que 25 % de la population pratiquent de l’auto apprentissage dans un contexte académique, et que 50% de la population n’apprennent pas grand-chose par eux-mêmes de structuré très longtemps, que pensez-vous de cette situation et comment croyez-vous qu’elle puisse évoluer?

Eh bien, je dirais que dans une perspective de développer cet autoapprentissage, le défi reste grand. On peut quand même dès à présent tirer leçon de certaines expériences. Le Projet Nomad  déjà présenté par Thot d’ailleurs, constitue un bel exemple, car il s’est déroulé dans un contexte hors institutionnel. Diverses formations non créditées ont été développées et offertes à des clientèles qui avaient un accès limité aux ressources éducatives. Ces formations, collées aux besoins de ces gens et  développées en association avec des organismes d’éducation populaire, touchaient des contenus variés: en environnement, sur les bases en langue française, l’informatique, la vie courante, l’alimentation, la grammaire, en entrepreneuriat. Toutes ces formations se présentaient avec un minimum de texte et étaient diffusées à distance, avec un grand souci de vulgarisation.

Nous avons tiré la conclusion que oui, c’est possible de répondre à des besoins de formation autoportante, pourvu que ces formations soient courtes, de quelques heures, et qu’elles soient ancrées pour répondre à des besoins pratiques. À titre d’exemple : comment naviguer dans Windows, utiliser le clavier, améliorer la gestion du temps, mieux connaître les intelligences multiples, etc. Quoi qu'il en soit, le but premier reste de faire vivre une expérience positive aux apprenants, dans le but de développer l’intérêt et le goût de poursuivre leur apprentissage, quel qu’en soit le besoin.

On observe encore de meilleurs résultats, quand cette démarche d’apprentissage est hybride, c'est-à-dire qu’une part est assurée en lien direct avec un tuteur accessible par un clic. Pour qu’une démarche parfaitement autonome fonctionne bien, elle doit être vulgarisée, offrir une dimension ludique par l’ajout d’outils tel que des simulations, des jeux d’appariement, des petits didacticiels mis à la disposition de l’apprenant et être plus courte, comme je le mentionnais précédemment. »

Thot - Cursus Existe-il des moyens pour rendre les étudiants autonomes rapidement?

Dans la pratique, la voie à emprunter reste celle de la diversité tant des stratégies d’apprentissage que des moyens d’évaluation. Et pour développer la nécessaire autonomie, en tenant compte du niveau de développement de la personne (un enfant requerra un encadrement différent de celui d’un adulte), quel que soit le niveau scolaire, le domaine d’étude ou le contexte d’étude académique, une des voies intéressantes à emprunter reste celle de sensibiliser l’apprenant à ses propres stratégies d’apprentissage. Bien sûr, cette autonomie peut être soutenue lorsque la démarche se fait à distance.

Un exemple extrême d’une situation d’apprentissage à distance au niveau universitaire, pourrait être : tu t’inscris dans un programme, et tu remets un projet 3 ans plus tard. Bon, est-ce que les institutions sont prêtes à offrir de tels programmes? Cela reste à voir. Par contre, la reconnaissance des crédits constitue aussi un mécanisme, dans la structure universitaire de reconnaissance de ses apprentissages autonomes. Par elle, on reconnait à la fois ce que l’apprenant a appris de lui-même et son expérience, s’il peut en faire la démonstration bien évidemment. C’est donc une façon, pour l’institution, de prendre en compte ce qu’il a appris, ailleurs, de manière autonome.

Un autre exemple s’observe cette fois dans le cadre d’un cours sur le soutien en apprentissage à distance.  L’étudiant, au lieu de se voir proposer un contenu prédéterminé, se voit offrir quatorze thématiques et 9 démarches possible pour s’approprier une ou quelques thématiques. Ce genre d’offre de formation permet à l’étudiant d’exercer et de développer son autonomie. On le laisse choisir parmi plusieurs d’alternatives et on le guide au besoin.           

En fait, toutes ces démarches visent à offrir aux apprenants plus ou moins structurés, les outils nécessaires pour devenir plus autonomes, notamment dans la gestion de leur temps. Qui que ce soit peut bien apprendre à distance, si la personne s’est bien équipée en compétences méthodologiques. Certains apprennent aussi simplement qu’avec un matériel brut comme un dictionnaire. Reste à tout un chacun à développer ses propres stratégies de manipulation du savoir. Ma fille apprend le coréen en transcrivant des chansons traduites en anglais. Lorsque nous voyons une étiquette, elle est déjà en mesure de comprendre l’essentiel du message à partir de l’alphabet de base.

Pour d’autres, une certaine structuration s’avérera nécessaire. Une façon classique d’apprendre s’exprime dans le schéma conceptuel c’est-à-dire par la structuration des connaissances. Il s’agit d’organiser les concepts selon leur importance, et de les relier ensemble. Cela semble abstrait, mais en réalité, cette manière d’apprendre est empruntée par plusieurs d’entre nous, plus ou moins consciemment.

Il faut aussi s’intéresser à l’approche de l’efficience en apprentissage. Cette approche vise l’actualisation de son potentiel intellectuel, en rendant plus explicites nos stratégies d’apprentissage. Par une conscience de ses stratégies, l’apprenant devient plus efficace et plus stratégique. Le professeur Mario Richard qui connaît bien cette approche pourrait vous en dire davantage.

Pourquoi certains finissent-ils leur formation et d’autres pas? Sont-ils vraiment plus autonomes que les autres? Un collègue et ami à moi, le professeur Pierre Gagné, mentionnait que, face à une formation si peu pédagogique qu’elle soit, un apprenant finira, ira jusqu’au bout, tout simplement parce qu’il avait besoin de celle-ci. Parce que ça lui était utile.

Pour développer l’autoapprentissage, personne n’y échappe, cela demande un minimum de stratégies d’apprentissage, il n’existe pas de formule magique unique. Toutefois, la diversité des contextes, des stratégies, des approches risque de rejoindre un plus grand nombre de personnes. Et puis il existe toutes sortes de formations disponibles et fort intéressantes sur le métier d’étudiant.

Thot-Cursus Peut-on trouver de nouveaux rôles aux professeurs? Le prof n’est-il pas mieux que simple diffuseur?

En fait, je considère qu’un professeur ne peut pas tout connaître dans son domaine et qu’en plus, il n’existe jamais qu’une seule façon de voir les choses que serait la sienne. De plus, un professeur doit considérer l’apprenant avec le bagage qu’il a acquis.

Aussi, son rôle premier est de le soutenir dans l’exploration du savoir qu’il entreprend. Le professeur propose des thématiques, des démarches, des outils d’apprentissage. Mais la responsabilité de s’approprier le contenu lui revient. Notre rôle est de l’éclairer, de le soutenir. C’est certain qu’un professeur n’est pas qu’un diffuseur. Et en ce sens, il accompagne l’apprenant à aller plus loin en le questionnant: as-tu pris position? As-tu fait ressortir tous les concepts, toutes les idées? Les as-tu organisées? Par quelles stratégies l’as-tu fait?           

Afin de faciliter l’autoapprentissage, le professeur peut inciter l’apprenant à produire un récit de pratique. En clair, l’apprenant raconte sa propre pratique. Vous Lucie, quand vous écrivez, de quelle manière le faites-vous? Un récit de pratique serait de raconter comment vous vous y prenez.

Car au bout du compte, cette conscience personnelle de notre manière d’apprendre, elle doit nous servir dans notre vie courante.

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