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Visualisation de données, dessiner pour informer et comprendre…

Frapper l’esprit et parler aux yeux

Par Sandrine Demarthe , le 31 mars 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 30 avril 2015

La datavisualisation est l’étude et la mise en image d’informations, de données et de chiffres bruts. Conçue comme un résumé visuel, elle permet de les rendre plus accessibles et ouvre aussi parfois de nouvelles perspectives.

Elle est l’œuvre du datadesigner, qui travaille en collaboration avec le datajournaliste  (qui recueille les données), à moins d’assumer lui-même cette fonction de documentation et d’investigation. Le datadesigner s’efforce donc de rendre l’information à la fois claire et compréhensible sous une présentation agréable et esthétique.

Quelques repères historiques

Soulevant le problème de l’absence de formation à l’élaboration et à la lecture des graphiques, Gaëtan Gaborit nous propose, dans un diaporama publié en mai 2012, une initiation au monde des représentations visuelles. Il expose un panorama des réalisations les plus marquantes produites au cours de l’histoire, depuis les premières représentations cartographiques ou mathématiques (comme le graphique de l’évêque de Lisieux, Nicole Oresme, datant de 1370 et illustrant le rapport entre deux variables) jusqu’aux réalisations de nos contemporains, s’appuyant sur des codes qui évoluent et se précisent au fil des années (comme les symboles proportionnels utilisés pour la première fois sur une carte en 1859). 

Gaëtan Gaborit rappelle le rôle déterminant de William Playfair (ingénieur et économiste écossais) qui inventa de nouvelles représentations des données statistiques (le graphique à barre, le graphique à secteurs permettant de multiplier les informations sur un même graphique). Celui-ci en effet défendait l’intérêt, si ce n’est la nécessité, des représentations visuelles d’une part parce qu’elles contribuaient à rendre plus attrayante la Statistique (discipline qu’il jugeait ennuyeuse), mais surtout parce que la vue donnait pour lui « l’idée la plus exacte et la plus prompte de tout ce qui est susceptible de lui être représenté ». « En fait de calculs et de proportion, le plus sûr moyen de frapper l’esprit est de parler aux yeux », écrivait encore l’ingénieur en 1780, comme on peut le lire en introduction du diaporama.

« À partir de la fin du 19e siècle (il y eut) peu d’innovations mais une large diffusion des méthodes graphiques (…) dans les médias, le monde des affaires, l’enseignement,… », et Gaëtan Gaborit note l’importance des recherches et des études, portant sur la perception, qui influencèrent les pratiques et les représentations graphiques au 20e siècle.

Ainsi en 1920, avec la Gestalt Théorie (doctrine affirmant que les « formes » sont les données premières de la psychologie et énonçant en principe que « le tout est plus que la somme des parties »), apparaissent les 4 lois de l’organisation perceptive :

  • la loi de proximité,
  • la loi de fermeture,
  • la loi de similarité et
  • la loi de symétrie.
     

Au même moment, le philosophe Otto Neurath et le graphiste Gerd Arnzt mettent au point un langage universel et non verbal au moyen d’icônes « facilement interprétables », l’Isotype, s’appuyant sur la devise de Neurath : « les mots divisent, les images unissent ».

Plus tard, en 1967, Jacques Bertin formalise la sémiologie graphique qu’il définit comme « l’ensemble des règles d’un système graphique de signes pour la transmission d’une information ». Le développement des sciences cognitives et les évolutions technologiques participèrent de même à un nouvel essor des représentations graphiques dans les années 80.

S’inspirant du travail de son « confrère », qu’elle cite d’ailleurs parmi ses sources, Marion Boucharlat propose deux ans plus tard en mai 2014, 32 planches organisées selon 4 axes clairement définis. Elle débute son exposé par une définition de la datavisualisation et par une présentation de la mission et du travail de ses concepteurs. Elle donne ensuite un aperçu des différents modes de représentation. Puis elle aborde le sujet sous un angle historique, reprenant les exemples les plus marquants et soulignant, elle aussi, les influences déterminantes. Et elle conclut son propos en parcourant rapidement des réalisations contemporaines qui émergent, précise-t-elle, dans un contexte de démocratisation de l’accès à l’information, fugitive, éphémère et transmise à un rythme effréné.  

Lisibilité VS recherche esthétique ? 

Les deux auteurs de ces présentations abordent la question de la lisibilité des créations graphiques confrontées à une esthétisation prédominante qui nuit à la compréhension du message, pourtant essentielle et au cœur même de la démarche de visualisation.

Ils ont sélectionné ainsi quelques exemples qui soulignent les « ratés » auxquels on peut être confronté et fournissent quelques belles illustrations qui révèlent au contraire le talent de graphistes créatifs. En effet  Gaëtan Gaborit n’hésite pas à écrire que « les graphiques de mauvaise qualité pullulent » : ils sont approximatifs ou peu lisibles, le choix des couleurs rend parfois les comparaisons difficiles, leur orientation nécessite de tourner le support, leur complexité rend leur lecture impossible,…  

Les réalisations des datadesigners rivalisent souvent d’inventivité et de recherches graphiques mais parfois au détriment du message véhiculé. Illisibles, les représentations peuvent aussi manquer d’adéquation avec les données représentées. On découvre alors des créations qui s’inspirent de représentations caractéristiques et familières, comme les plans de métro ou encore la table des éléments chimiques de Mendeleïev, pour les détourner plus ou moins judicieusement.

Des modèles à suivre ?

Certains pourtant parviennent à allier originalité, attractivité, rendu esthétique et transmission claire et précise des informations. C’est le cas de David McCandless, écrivain, journaliste et designer, dont le livre, Datavision, mille et une informations essentielles et dérisoires à comprendre en un clin d’œil, nous plonge au cœur de créations graphiques colorées, saisissantes et fouillées.

Face au déferlement de l’information que « nous absorbons sur l’océan du Web », il conçoit son livre comme « un recueil de cartes de navigation des temps modernes » qu’il a réalisé pour essayer de « donner un visage aux informations et aux idées en reprenant des formes anciennes et en en créant de nouvelles », tentant de « rendre l’information compréhensive et belle ».

On pourra apprécier ses créations simples et épurées, quand il s’agit par exemple de représenter l’évolution de l’état de la forêt amazonienne en 30 ans (de 1979 à 2009), ou au contraire ses visuels plus fournis comme sa présentation symétrique des « valeurs » et caractéristiques propres à des gouvernements de gauche et de droite.

Dans sa conférence TED, il explique qu’à travers cette « visualisation du spectre politique, (il tente) de comprendre comment ça fonctionne et comment les idées passent du gouvernement à la société et la culture, aux familles, aux individus, à leurs croyances et reviennent au gouvernement dans un cycle ». Il ajoute que « cette image, faite de concepts, explore nos visions du monde et nous aide à voir ce que les autres pensent (et) d’où ils viennent ». Ses propres réalisations lui apportent alors un éclairage nouveau, un autre regard sur le monde, et même une autre perception de lui-même : de sensibilité plutôt à gauche, il reconnaît (non sans un certain malaise, avoue-t-il)  s’être « retrouvé dans certaines valeurs » attribuées traditionnellement aux partis de droite, alors qu’il élaborait son visuel. 

David McCandless ne manque pas d’agrémenter ses réalisations de touches d’humour dont témoigne par exemple sa « table des condiments et de leur péremption », référence souriante (et cette fois réussie) à la célèbre table de Mendeleïev. Il se montre percutant lorsqu’il représente l’ADN tel un livre dont seul un chapitre correspondrait à la partie qui varie d’une personne à l’autre (à savoir le génotype, qui représente 0,06% de l’ADN complet). Les chromosomes sont comparés à des pages (et représentés ainsi) et les gênes qui les composent, à des paragraphes. Il manifeste également son engagement à travers des graphiques qui représentent le taux d’extinction des amphibiens ou encore les abeilles en danger.

L'auteur souligne combien l’œil est sensible « aux modèles dans les variations de couleur, de forme et de motifs ». Et il exprime son « impression que (tout comme) le design est sur le point de résoudre des problèmes et de fournir des solutions élégantes, le design des informations est là pour résoudre des problèmes d’information (comme) la surcharge, la saturation, l’effondrement de la confiance et de la fiabilité, le scepticisme effréné et le manque de transparence, ou même simplement l’intérêt ».

Il existe bien d’autres exemples de visualisations de données plutôt réussies. On en trouvera une sélection sur le blog du Webdesign.

Des outils accessibles

Tout comme ces « modèles », efficaces et beaux, peuvent encourager les réalisations d’« amateurs », les nombreux outils, aujourd’hui à la portée d’un large public, permettent à chacun de créer à son tour ses propres réalisations visuelles. Celles-ci pourront alors contribuer à donner forme à ses idées, ses réflexions et ses recherches, pour mieux les appréhender mais aussi pour les valoriser et les partager…

On trouvera une sélection de ces outils (comme datawrapper ou infogr.am ou piktochart qui s’utilisent en ligne) sur le site mise à journalisme ou dans le diaporama de l’AEC (l’agence aquitaine du numérique).

 

Avec la datavisualisation, il s’agit en somme de dessiner pour informer mais aussi pour mieux appréhender le monde et ses informations. Cette forme de création graphique laisse entrevoir de nouvelles perspectives, révèle de nouveaux points de vue. « Visualiser permet de trouver des idées », nous rappellent les auteurs du guide du datajournalisme, qui soulignent aussi la nécessité de se poser la question du « type de visualisation (qui sera) le plus utile selon la situation ».

Illustration : Patrick Dinnen, Flickr, Licence CC

Références :

« Le journalisme de données, un nouveau métier ? », Alexandre Roberge, Thot Cursus, novembre 2013,
http://cursus.edu/article/21048/journalisme-donnees-nouveau-metier/#.VQlMmY6G8Wk

« Guide du datajournalisme, collecter, analyser et visualiser les données », ouvrage collectif paru chez Eyrolles,
http://jplusplus.github.io/guide-du-datajournalisme/pages/0606.html

« Visualisation de données, les leçons de l’histoire », Gaëtan Gaborit, mai 2012, slideshare.net,
http://fr.slideshare.net/gaetangab/visualisation-de-donnes-les-leons-de-lhistoire-13139160

« Une petite histoire de la dataviz », Marion Boucharlat, mai 2014, slideshare.net
http://fr.slideshare.net/marionboucharlat/presentation-dataviz

« Datavision ou comment faire comprendre l’info en un clin d’œil », Laure Narlian, décembre 2012, culturebox.francetvinfo.fr,
http://culturebox.francetvinfo.fr/livres/jeunesse/datavision-ou-comment-faire-comprendre-linfo-en-un-clin-doeil-68017

« Datavision : David McCandless et sa science visuelle de l’information », Jean-Marie Durand, novembre 2011, lesinrocks.com,
http://www.lesinrocks.com/2011/10/22/medias/internet/datavision-david-mccandless-et-sa-science-visuelle-de-linformation-118001/

Site de David McCandless,
http://www.informationisbeautiful.net/visualizations/what-is-meditation-mindfulness-good-for/

« 30 infographies et visualisations de données à connaître », Vincent Ginet, janvier 2011, blogduwebdesign.com,
http://www.blogduwebdesign.com/graphisme/30-infographies-et-visualisations-de-donnees-a-connaitre/205

« Les 20 meilleurs outils de datavisualisation au banc d’essai », Maxime Vaudano, juillet 2013, miseajournalisme.com,
http://www.miseajournalisme.com/les-20-meilleurs-outils-de-datavisualisation-au-banc-dessai-409/

« Les outils de datavisualisation », AEC, juin 2013, slideshare.net,
http://fr.slideshare.net/lpg/les-outils-de-data-visualisation

"Se former à la visualisation des données", Pierre Nobis, Thot Cursus, septembre 2012
http://cursus.edu/article/18455/former-visualisation-des-donnees/#.VRMA6vmG-QA 



 

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