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Libération de l’apprenance à l’ère du numérique

La création d'environnements capacitants

Par Denis Cristol , le 17 juin 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 18 juin 2018

Qu’est-ce que l’apprenance ?

Depuis l’ouvrage de Philippe Carré « L’apprenance » écrit en 2005, les prévisions voire les « prophéties » annoncées se réalisent. Nous glissons d’un monde administré et sous régulation des partenaires sociaux à un monde fondée sur la libre coopération des individus entre eux. Dans cette perspective l’apprenance est un auto-saisissement de soi pour évoluer dans la société. L’apprenance peut se lire à 3 niveaux :

  • Au niveau micro  Philippe Carré insiste sur l’idée de pouvoir, savoir et vouloir agir. C’est la dimension psychologique de l’apprentissage. Actuellement la neuro-pédagogie tient les feux de la rampe et les conférenciers et experts cherchent les secrets pour capter l’attention des apprenants et sa persistance dans l’apprentissage. Ils utilisent des LMS ou Learning Management System qui sont encore trop souvent des « Teaching Management System » centrés sur les seuls besoins de contrôle des gestionnaires et des enseignants.
     
  • Le niveau méso concerne l’environnement immédiat d’apprentissage. Fournit-il suffisamment de ressources et de soutien pour agir avec efficience et motivation ? Est-il capacitant ? Quelle est la dimension communautaire et collaborative embarquée ? Tire-t-on assez profit des réseaux sociaux pour apprendre ? Quelle est la valeur des apprentissages informels ? Ce sont les questions nouvelles qui se posent.
     
  • Le niveau macro concerne la culture, et tous les repères invisibles qui lient la société (par exemple le temps, l’argent, les idéaux types). Ces liens invisibles sont les plus difficiles à nouer. Ils se sont durcis à force d’habitudes. Il s’agit pour les innovateurs de toucher les structures des systèmes et pas seulement de transposer des pratiques anciennes vers des pratiques réputées innovantes. Il est possible de sourire lorsque l’on voit certains des usages numériques des tablettes numériques qui renvoient aux usages des ardoises et des craies. La technologie est insuffisante pour faire évoluer la pédagogie.

L’accélération de la mise en place d’une culture d’apprenance

L’accélération d’une culture d’apprenance doit largement à l’impact de la dématérialisation puis de la numérisation. La dématérialisation a commencé par la suppression de support physique, par exemple en musique, le passage de la galette vinyle vers des suites de 0 et de 1. C’est une forme de copier-coller du monde analogique vers le monde électronique. La numérisation ou digitalisation est une retraduction des méthodes anciennes avec des approches nouvelles. On ne se contente plus de retranscrire le vinyle mais l’innovateur en profite pour faire du mixage et de la recomposition de morceaux nouveaux.

L’apprenance c’est cette possibilité de repenser les processus d’apprentissage avec le numérique ou bien dans une boucle récursive d’être stimulé par les nouveaux médias pour imaginer la pédagogie qui favorise les dispositions d’apprentissage de tout un chacun. L’innovation pédagogique peut être stimulée par les nouvelles technologies mais ne s’y résume pas.

Les pédagogues expérimentent de nouvelles postures et propositions

Les pédagogues s’éloignent donc  de la gestion de formation et de ses feuilles de présence et mettent plus d’attention aux conditions qui vont permettre aux dispositions d’apprentissage de grandir. Ils travaillent dans des contextes formels ou informels, se font coachs, mentor, facilitateurs. Ils explorent des nouveaux écosystèmes d’apprentissage, communauté, situation de travail plus réflexive, projet apprenants.

Ils créent des « environnements capacitants », c’est-à-dire des temps et des espaces accompagnés par des formateurs expérimentés ou des pairs au sein desquels chacun peut créer de la connaissance et pas seulement la recevoir. Ils conçoivent des ressources numériques, des grains, des quiz des séquences courtes.

Avec tout cela ils « bricolent »  dans le sens  que Lévi-Strauss y mettait dans son essai « La pensée sauvage ». Un moment devient un événement d’apprentissage et se crée de façon ingénieuse, par sérendipité, à l’occasion d’une autre activité.

C’est tout l’inverse de la pensée occidentale classique qui planifie l’événement pour obtenir un effet qu’il ne parvient pas toujours à obtenir. Le numérique est fortement porteur de potentialité de bricolage et de découverte et autorise de nouvelles formes pédagogiques. C’est en cela qu’il libère l’apprenance du carcan gestionnaire dans lequel les apprenants ont été tenus ces dernières années par les institutions.

Illustration :  Addie D. sur Reshot

Sources

Solveig Oudet (2012) Concevoir des environnements de travail capacitants :
l’exemple d’un réseau réciproque d’échanges des savoirs. Formation et Emploi.
https://journals.openedition.org/formationemploi/3684

Wikipédia - Claude Lévi- Strauss- La pensée sauvage
https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Pens%C3%A9e_sauvage

Sciences Humaines - Sérendipité
https://www.scienceshumaines.com/serendipite-mot-de-l-annee_fr_24741.html

IFPA - Philippe Carré - http://apprenance-ipfa.net/les-membres/philippe-carre/

Philippe, Carré (2005). L’apprenance, vers un nouveau rapport au savoir. Paris, Ed Dunod.
https://www.decitre.fr/livres/l-apprenance-9782100489053.html

Cristol, D., & Muller, A. (2013). Les apprentissages informels dans la formation pour adultes. Savoirs, (2), 11-59.

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