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L’apprenance : du commandement à l’inspiration

Les fondements du commandement

Par Denis Cristol , le 30 avril 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 01 juin 2018

Les fondements du commandement

Commander renvoie à une forme sociale héritée de l'âge industriel lui-même dépositaire des modèles militaires qui ont servi à théoriser l'organisation et le contrôle de grandes masses humaines. Qui mieux que les militaires savaient, au début de l'ère industrielle, enrôler un paysan lui enseigner des gestes et des manœuvres? La logistique militaire, les transports de troupes et de munitions sur de longues distances, la communication des faits de guerre aux gouvernements et aux populations ont tracé un sillon pour les entreprises en cours de structuration.

Le monde, les objectifs de conquête et les méthodes militaires ont colonisé l'univers naissant de la fabrique au grand complexe industriel en passant par l'usine. Le monde des services n'a fait qu'adapter et amplifier des usages en place. La complexité est allée croissant et les questions d’innovation, de coordination entre producteurs, fournisseurs et distributeurs ont nécessité d'inventer des méthodes plus agiles, prenant progressivement en considération les clients; mais les fondamentaux sont demeurés les mêmes. L’agilité actuellement préconisée est toujours mise au service de l’efficacité et du profit. Les gains de  territoires des généraux sont seulement remplacés par des gains de part de marché des directeurs-généraux. La compétition, la « guerre économique » sont toujours bien présentes.

L'économie du savoir

Pendant qu'en surface tout a l'apparence de la mutation, les façons d'apprendre et les apprentissages valorisés marquent toujours de leur empreinte les dominations en place. Un amphithéâtre contemporain épouse encore les fonctions de son ancêtre médiéval. La configuration des espaces d’apprentissage a peu évolué dans le temps. Le contrôle social du savoir et ses hiérarchies se sont sophistiqués. Celui qui sait et le prouve par le moyen d’un diplôme prestigieux accède plus facilement aux places de direction. Le monde quaternaire est basé sur d'autres masses. Les masses financières et leur circulation quasi instantanée viennent immédiatement à l’esprit. Mais celle des données, celles des flux, celles des connaissances sont encore plus volumineuses en termes d’échanges sur internet.

Jusque-là les corps intermédiaires servaient de courroie de transmission et participaient de la régulation sociale. Ils filtraient ou qualifiaient l’information. Ils en tiraient aussi autorité et prestige. Ils traduisaient les aspirations de la population, absorbaient les peurs et les colères, offraient des espérances et des carrières à quelques-uns. Mais que se passe-t'il quand une désintermédiation se produit avec internet, que les courroies de transmission sautent? Que chacun aie le loisir de s'affranchir d'une autorité ou d’un tiers pour exprimer sa vision propre et déployer son talent avec d’autres, sans intermédiaire? C’est toute une remise en question d’implicites qui se met en place.

Les architectures invisibles

Les architectures invisibles sont touchées, bien au-delà de la seule sphère économique de l’offre et de la demande. Rien n'est perceptible aisément par les gardiens de l'ordre établi et leurs opposants traditionnels mais pourtant de façon pervasive, des effets minuscules érodent les anciennes façons de faire lien et d'orienter les ensembles humains.

Tout commence dans les rapports au savoir et les façons d'apprendre qui ne se marient plus si bien aux anciens modes de commandement. Les types d'émotions gouvernant les orientations sont restées inchangés, mais les effets des décisions sont affaiblis. Par l’accélération de la mise à jour d’informations, par l’accès  et la possibilité de vérifier par soi-même des données, par la croyance d’un infini porté par la puissance de calcul numérique et d’un désir qui peut s’assouvir dans l’instant, la dimension émotionnelle des relations est devenue prégnante. La contention des émotions est remplacée par leur exacerbation et internet favorise là aussi leur étalage et propagation.  La raison associé à l’autorité du commandement ne va plus de soi. L’obéissance à une injonction d’apprentissage dont le sens est abscons ne va plus de soi.

Les modifications s'insinuent en profondeur jusque dans les câblages neuronaux dont la plasticité et la résistance sont mises à l'épreuve. Nous sommes tous des homo-sapiens mais nos cerveaux varient considérablement d’un individu à l’autre en fonction des stimulations que nous recevons à force d’usages et de consommations d’écrans, d’ordinateurs et de téléphones. Les types de câblages nous feront-ils distinguer une nouvelle espèce ? En surface nous sommes identiques à l’intérieur nos connexions divergent en profondeur.

Dans le même temps qu'une partie des tâches cognitives est automatisée par le moyen de robots et d'intelligences artificielles, tout se passe comme si le potentiel rendu disponible était mis au service d'émotions et d'instincts moins régulés. À la peur individuelle de disparaître se surajoute désormais l'angoisse de l'extinction de l'espèce rendue plausible par les dérèglements climatiques et la disparition engagée à vive allure de la biodiversité. Le sens de la vie de chaque individu lui appartient un peu plus. Dans un projet transhumaniste, certains imaginent vaincre la mort, alors que d’autres cherchent de nouveaux imaginaires.

Le besoin de sens et d’imaginaire

L'expression d’un besoin de sens à construire par soi-même est d’autant plus forte que le monde se sécularise et que les repères traditionnels (famille, religion, politique, spécificité culturelle ou territoriale etc.) sont relativisés par un accès à de telles masses d’informations. Je peux me singulariser, choisir qui je suis. Apprendre n’est plus seulement obéir au commandement d’occuper une place dans la société, mais c’est de plus en plus rechercher l’inspiration de se réaliser soi-même.

Paradoxalement cette recherche passe souvent au travail comme dans sa vie en général par l’affiliation à des communautés. Peut-être parce que quand le sentiment que tout est lié et qu’il n’y a plus de frontière, le besoin est fort de se trouver un cocon rassurant, au-delà du nid douillet de sa maison.

La question que pose selon moi aujourd'hui le numérique à la pédagogie est celle de la rencontre et de l'articulation de deux logiques et ensemble de valeurs :

  • D’une part celle du renouveau des formes d'émancipation, l'exigence immédiate de droits réels et non la duperie de droits et de lois en apparence généreuses mais inapplicables. Par déficience des normes prescrites, la pédagogie est sommée de se réinventer et d’éviter de dire ce que tu apprends et la manière dont tu le fais te serviront plus tard dans un autre lieu.
     
  • D’autre part, celle de l'installation du lilbertarisme et de son credo individualiste fondé sur le respect de la propriété d’un individu, la non-agression, le refus de la coercition par un état et le choix d’une coopération librement consentie entre les individus.

Ces deux logiques qui sont aussi des croyances portent deux visions d’un système en recomposition.

  • Dans la logique de l’émancipation, il s’agit de s’extraire voire de réformer l’ancien système pour tendre vers un principe d’équité des chances. Apprendre c’est en même temps se positionner dans le système. L’archétype porteur de cette logique est le révolutionnaire, l’anarchiste, le contestataire qui envisage de réformer pour plus de justice sociale.
     
  • Dans la logique du libertarisme,  ce qui importe c’est de se réaliser en tant qu’individu en coopérant librement avec les autres. Apprendre c’est développer tout le potentiel de son talent et réaliser son pouvoir d’agir, peu importe le système existant puisqu’il s’agit de le créer. L’archétype est ici celui du créateur, du start-upper qui crée du futur en testant de nouvelles solutions en bricolant à partir de son garage.

Le point de jonction de ces deux logiques semblerait être l’individu apprenant auteur de sa vie.

Le passage d’un système à un autre ou l’anomie ?

La situation est celle de l’anomie : la disparition d’un ensemble de normes et de repères d’un monde du commandement et la difficulté d’apparition de nouvelles visions et de nouveaux rêves partagés du monde de l’inspiration. La disparition totale ou la digestion d’un système par un autre semblant peu probable c’est plutôt une forme de chaordisme à laquelle on assiste. Des poches d’organisation qui s’installent et construisent de nouveaux sens en lien avec des ilots de pensées divergentes, tout cela baignant dans le reste des anciennes façons de dominer et commander le monde.

Le monde de l’inspiration pour s’installer va chercher ses repères à d’autres sources que la conflictualité, la guerre, la lutte ou la domination des egos. Il part des ressources disponibles et du pouvoir de les mobiliser pour agir. Il fait une plus large place au futur émergent, à l’expérimentation à l’innovation de rupture. Il se nourrit d’art, d’esthétisme, de relations de qualité, de lieux chargés de sens. Il cherche à inventer de nouveaux imaginaires collectifs. Ceux-ci s’appuient sur des récits et des émotions partagées de groupes, des envies d’agir avec plus de profondeur. Sans s’y réduire, les nouveaux imaginaires sont rendus possibles par le numérique. Sa force de calcul, le potentiel des intelligences artificielles et de la réalité virtuelle sont à peine au début des mutations en cours et inspirent de nouvelles questions, posent de nouveaux problèmes.

Le numérique autorise aujourd’hui  une refécondation du monde pédagogique. Il est possible de revoir en profondeur tout ce qui était tenu pour vrai de le réexaminer et de le transformer. Apprendre est désormais synonyme d’explorer, de se prendre à rêver. Les pédagogues de demain seront plus que jamais des inspirateurs et de moins en moins des distributeurs de savoir.

L’apprenance décrit ce monde qui passe du commandement à l’inspiration, qui s’intéresse aux motivations profondes des individus et pas seulement à l’adaptation aux besoins de l’économie.

Sources

Wikipédia – Libertarisme - https://fr.wikipedia.org/wiki/Libertarianisme

Wikipédia – environnement pervasif - https://fr.wikipedia.org/wiki/Environnement_pervasif

L’apprenance – 100 façons d’apprendre (4’47) https://www.youtube.com/watch?v=NruRURKYPlA&t=16s

4cristol.over-blog.com - Chaordisme - http://4cristol.over-blog.com/2016/12/mais-c-est-le-bazar-ici-qu-est-ce-que-vous-creez-donc.html

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