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Empire bureaucratique contre barbares numériques

Un monde chaordique prend naissance sous nos yeux

Par Denis Cristol , le 09 septembre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 10 septembre 2018

Source Pixabay

L'esprit de l'empire

L'introduction du numérique nous fait rejouer la guerre de l'empire contre les barbares qui se répète, si bien racontée par l’historien Toynbee dans la grande histoire de l’humanité. Aujourd’hui, l'autorité bureaucratique au service des actionnaires assure l'organisation de la production des biens et des services, la distribution des honneurs et des bénéfices. Elle est contestée par une horde d'innovateurs. C'est l'empire contre les barbares. L'ordre ou le chaos? Chacun suit sa logique et cherche à porter une vision du monde.

L’empire assiégé

L'empire a le pouvoir légal et impose son ordre. Il ramène chacun dans les rails quand d'aucuns cherchent à s'en échapper. Il appelle cela la résilience, du nom de cette propriété des métaux souples qui reprennent leur forme après avoir subi une torsion. Car les rebelles et insoumis de tous ordres tordent les règles. Avec le numérique ils hackent les systèmes et s'immiscent dans toutes les failles (BYOD[1] ou BIOS[2]). L’esprit des hackers déborde même de l’informatique.

L'empire planifie voit loin et large. Fort de ses nombreuses divisions, il peine à se mouvoir. Les multiples corps professionnels et les sous-bureaucraties de contrôle qu'il installe apportent une variété de savoirs experts. Mais parfois, ces derniers communiquent mal entre eux et patinent à renouveler des offres au gout du jour. D'ailleurs, vu la masse de données accessibles, ces contrôles administratifs, techniques, organisationnels, humains sont souvent précisément faux.

L'empire cherche à protéger ses marges, ses habitudes, ses rituels et ses frontières. Les évolutions de tels ensembles sont lents car la circulation et l'appropriation de consignes, d'ordres, de visions se heurte à la variété des milieux, des géographies et des finalités qui ne manquent pas de coexister. La stimulation de l'empire vient souvent de ses bordures et de l'intégration de mercenaires. Aujourd'hui ces marginaux-séquants, innovateurs, artistes, geeks, développeurs, entrepreneurs affluent entre les lignes, trop libres pour être soumis, mais sensibles aux ressources et opportunités présentes dans le cœur de l’empire. Les étrangers qui ont adopté les valeurs et la culture de l'empire sont souvent d'anciens barbares.

La conquête du pouvoir par les barbares

Les barbares sont agiles et vont vite. Ils s'embarrassent de peu de principes. Ils foncent vers le résultat en mode «task-force» ou équipe soudées très motivées. Les pitchs-minute, le prototypage rapide, les preuves de concepts, les méthodes agiles, et méthodes scrum se targuent de vitesse.

  • D'un côté, seuls les meilleurs projets sont retenus. Les autres sont rejetés et payent le prix de l'initiative malheureuse.
  • D'un autre côté, il est promis aux innovateurs le prix de leur succès de l'argent, de la notoriété et de l'influence.

Les startuppers numériques se présentent moins avec leur statut ou leur grade que par la réputation de leur URL. Comme Atila et les Huns, leur aura les précède. Comme les barbares de l'antiquité, les barbares actuels sont accompagnés de leurs bestiaires « gazelle » ou « licorne » ou de leur herbier « jeune pousse » qui contribuent à entretenir la légende de quelques projets sauvages qui rafraichissent les cadres décrépis de l'empire. Leur langage finit par s’imposer et tous doivent se mettre à coder.

Le chaordisme, un déséquilibre entre l’empire et les barbares

Le système actuel ne le cède ni à l'empire ni à ses barbares. C'est plutôt un syncrétisme (mélange d'influences initalement incompatibles), mieux un chaordisme qui s'installe et recompose les équilibres instables. Les barbares critiquent volontiers les structures hiérarchiques organisés en silo. Mais les projets qu'ils offrent se concurrencent et sont autant de silos, horizontaux cette fois et non verticaux.  A la verticalité réputée destructrice d'initiative, combattue par les barbares, l'horizontalité de projets est proposée. Mais si l'on se souvient de la bulle internet on reste prudent sur le rapport entre moyens colossaux pour créer du neuf et efficience de l'impact dans le réel. C’est la principale défense de l’empire que de vérifier si les usages nouveaux apportent vraiment un bénéfice. Les organisations verticales et horizontales sauront elles trouver les intersections les plus porteuses de valeurs ou bien formeront elles l'échiquier d'un affrontement de deux visions dissymétriques du monde?

Domestication des barbares et poursuite de l'empire

En poursuivant le parallèle historique, il est aussi possible de relever le rôle de la religion et de ses prêtres dans la conquête. La religion d'État est actuellement l'alliance de la performance économique et de la performance sociale saupoudrée d'une once de prise en compte du climat.

Face à elle les évangélisateurs numériques se dressent comme par exemple Arthur Massoneau. Et pour le coup, ce n'est pas une image, des prédicateurs numériques veulent convertir les masses à leurs usages. Leurs tiers-lieux, fab-lab, nouveaux espaces de design sont leurs chapelles; les stations F ou The Camp sont leur cathédrales. Et ensuite ? Dans l'histoire les monastères ont joué un rôle de préservation et diffusion des savoirs. Deux modèles se sont développés. Celui de l'ordre clunisien et celui de l'ordre cistercien. Cluny essaime peu car l'abbaye-mère gouverne de façon centralisée et laisse peu de marge de manœuvre alors que les établissements cisterciens se développent car chacun d'entre eux est conçu comme un foyer autonome et se nourrit de ses propres initiatives.  Le modèle cistercien s’est constitué sur les défauts du premier. Le modèle clunisien : fonctionnant sur des affiliations d’abbayes existantes, centralisé, dépendant du centre et de son environnement pour survivre grâce à des dons, le cistercien fonctionnant par vrai essaimage, produisant ses propres ressources.

L’essaimage des barbares est puissant car il rayonne d’une multiplicité de point de diffusion.  Les plateformes qui stockent et distribuent des savoirs secondés par des IA scribes d'un nouveau genre. Les codes librement appropriables appartiennent à l'idée de foyers multiples. Nul doute qu’il va falloir composer et pour longtemps avec des IA qui d’Intelligence Artificielle deviendront éventuellement Intelligence Autonome, puis Intelligence Agile.

 

Source :

Mais c’est le bazar ici qu’est-ce que vous créez donc ? - Denus Cristol
http://4cristol.over-blog.com/2016/12/mais-c-est-le-bazar-ici-qu-est-ce-que-vous-creez-donc.html

Social Impact for all - Et si changer le monde ça commençait à  l’école 
https://medium.com/social-impact-for-all/et-si-changer-le-monde-%C3%A7a-commen%C3%A7ait-%C3%A0-l-%C3%A9cole-94def0a902d0

L’agiliste https://www.agiliste.fr/guide-de-demarrage-scrum/

Station F https://stationf.co/fr/

The Camp  https://thecamp.fr/fr

Toynbee – La grande aventure de l’humanité
https://livre.fnac.com/a1021143/Arnold-Toynbee-La-grande-aventure-de-l-humanite


[1] Bring your own device

[2] Bring your own sofware

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