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L'influence du climat sur les langues

Quand la zone géographique influe sur les langues

Par Sandrine Benard , le 20 août 2018

L’été 2018 a été particulièrement chaud, du moins pour ceux qui se trouvaient dans l’hémisphère nord ! Qu’on se soit trouvé en France, au Japon ou au Canada, tous les records de température ont été battus et, selon les météorologues, cela ne risque guère de s’arranger dans les années suivantes, le pire est donc encore à venir !

Ceci dit, il ne s’agit pas ici de se lamenter sur les conditions climatiques, mais plutôt de les lier au domaine qui nous intéresse, en l’occurrence, celui des langues. Car oui, aussi étrange que cela puisse paraître, il y a bien un lien entre climat et langues : le premier affecte l’usage du deuxième. Comment est-ce possible vous dites-vous ? Pour tenter de répondre à cette question, embarquez avec nous !

Une étude récente

Ce rapport entre le climat et les langues est un sujet plutôt récent, car ce n’est qu’aux environs de 2015 qu’on a commencé à vraiment se pencher sur la question et que les premières études sérieuses ont été menées. Et savez-vous où elles ont débuté ? Dans un endroit où le soleil brille quasiment toute l’année et où les températures sont plus que clémentes, même en hiver : au sud des États-Unis, dans le bien-nommé Sunshine State (état du soleil brillant), plus précisément à l’université de Miami. 

Cette étude, menée par les linguistes et anthropologues Caleb Everett, Damián E. Blasi et Seán G. Roberts, a permis de souligner un point étonnant : le langage, dans les régions humides, utilise davantage de sons complexes que dans les régions sèches. Le climat influencerait donc le langage.

Processus de recherche

Pour en arriver à une telle conclusion, ces chercheurs ont suivi un cheminement rigoureux : 

  • Étude de la répartition géographique des 3 756 langues de toutes les régions du monde;
  • Observation des systèmes tonaux par le biais d’études phonétiques;
  • Analyse statistique de la corrélation entre les différents types de langue et le degré moyen d’humidité du climat;
  • Élaboration d’une hypothèse : « la manipulation relativement précise des cordes vocales nécessitée par les tons, surtout les tons complexes, doit être plus difficile à maîtriser dans des climats arides – particulièrement les climats très froids – par opposition aux climats plus chauds et plus humides ».

Les langues tonales

L’hypothèse ci-dessus, soulevée par les chercheurs de cette étude, est étonnante. Les langues seraient donc dépendantes de l’environnement, plus spécifiquement, les langues tonales, ce qui représente approximativement la moitié des langues parlées dans le monde. Il s’agit majoritairement de langues asiatiques (langues chinoise et thai, le birman et le vietnamien), africaines au sud du Sahara (comme le zoulou, wolof ou swahili) et amérindiennes (mayas, apaches...). Seuls intrus situés dans l’hémisphère nord, en Europe qui plus est, le limbourgeois (idiome entre le bas et le moyen-allemand), le lituanien et le suédois.

On appelle langue tonale une langue à tons, dont les hauteurs relatives du son affectent le sens des vocables. La langue tonale la plus emblématique est le chinois mandarin et l’exemple du «ma» en est une bonne illustration. En effet, selon les différentes intonations de prononciation, «ma» signifiera «mère» (ton haut et grave), mais aussi «cheval» (ton bas et aigu).

Constat

Après investigation, il semblerait donc que les langues tonales soient davantage présentes dans les zones chaudes et humides (hémisphère sud) que dans les zones froides et sèches (hémisphère nord). Pourquoi ? Simplement parce que les cordes vocales nécessitent plus d’humidité dans l’obtention d’un son et d’un ton musicalement juste.

Cette corrélation a pu voir le jour par le biais de diverses analyses statistiques mettant en lumière le degré moyen d’humidité du climat selon les différents pays visés. Or, les travaux des chercheurs de Floride ont démontré que seules 2 langues, sur 629 langues à tons complexes, sont parlées dans des régions sèches et froides.

Ils constatent encore que plus la région est humide, plus les langues tonales sont nombreuses : en Amazonie, il existe 7 langues, alors qu’aucune autre ne présente de système tonal complexe dans le reste de l’Amérique du Sud; en Afrique, même constat au Niger-Congo avec 304 langues.

Une corrélation climatique

Pour conclure, l’étude affirme bien que la corrélation entre langues tonales et climat humide existe. Cela a pu être démontré sur l’ensemble des continents et à travers les différentes familles de langues, on peut donc penser à un facteur écologique et adaptatif. Selon ces mêmes chercheurs, le besoin physique d’avoir plus d’humidité pour produire des tonalités multiples est essentiel. Un air sec rend les cordes vocales moins élastiques et donc moins disposées à produire une variété de sons et de tons complexes.

En extrapolant un peu, on peut se poser la question suivante : et si le Canada était une jungle humide, à l’instar de l’Amazonie, l’anglais et le français qui y sont parlés seraient elles devenues des langues tonales, elles aussi ?

Illustrations : Carte des langues tonales, article du Daily Mail
Silhouettes, Google Images
Itchy Feet in Thailand, Google Images

Sources

- How climate affects language development, Learning Mind, 26/11/2017

- How climate affects how we speak, Daily Mail, 30/01/2015

- Le climat influence les langues du monde, Mediapart, 24/01/2015

- Climate, vocal folds, and tonal languages: Connecting the physiological and geographic dots, étude réalisée par les chercheurs de l’université de Miami, 20/01/2015

- Langues à tons, article Wikipedia

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