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Les apprentissages informels et la formation

Ensemencer les possibilités d'apprentissages informels dans son environnement

Par Denis Cristol , le 29 octobre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 29 novembre 2018

Apprentissages informels libérateurs

Si les dispositifs numériques sont préférentiellement choisis, c'est parce que la fluidité des propositions techniques est aboutie. La qualité des ressources, leur accessibilité, leur variété ont progressé de façon spectaculaire et les équipements des particuliers comme des entreprises pour en tirer profit se sont multipliés.

Les observations de dispositifs performants montrent une prévalence pour des solutions hybrides, combinant modalités présentielles classiques et environnement numérique. À ces modalités s'ajoutent ce que l'on peut appeler des interstices, où vont se loger des apprentissages informels. Comme le cerveau est toujours actif et en interaction avec son environnement (fréquence de 4 à 45hz mesuré), production et circulation d'hormones en continue avec plus de 60 000 idées par jour (42 par minute) et des millions de micro ajustements avec son milieu, il intègre des données et apprend même sans effort conscient. Des apprentissages informels opèrent. Ils peuvent être classés selon que l'apprenant est conscient ou non de ce qu'il vit et qu’il planifie ou non ses apprentissages.

Les travaux de Schugurensky (2007) et Bennett (2012), nous livrent une matrice de 4 situations d’apprentissages informels.

 

Apprentissage intentionnel

Apprentissage planifiée

Apprentissage tacite

Non

Non

Apprentissage fortuit

Non

Oui

Apprentissage autodirigé

Oui

Oui

Apprentissage intégratif

Oui

Non

Tableau 1 : Le rôle de l’intention et de la planification (Schugurensky 2007, Bennett 2012)

L’apprentissage tacite n’est ni intentionnel, ni planifié. C’est la situation qui par elle-même est stimulante et dont on tire un savoir inattendu.

L’apprentissage fortuit se produit comme un acquis dérivé, surplus d’une autre activité plus directement visible. Par exemple, j’apprends en plus d’un contenu la méthode qui l’accompagne. La séquence d’apprentissage était bien planifiée mais c’est autre chose qui en ressort en plus ou à la place de ce qui était initialement prévu.

L’apprentissage autodirigé s’inscrit dans une stratégie d’apprentissage, que l’apprenant a clairement identifié.

L’apprentissage intégratif procède de l’intention d’un apprenant de développer un savoir à partir d’une situation qu’il juge propice pour le faire. Par exemple, il participe à de nombreuses réunions dans son organisation et il se dit « À la prochaine occasion je vais en profiter pour essayer de comprendre les rapports humains ». Il attend qu’une occasion se présente et intègre alors la leçon de l’expérience dans sa compréhension du phénomène qui l’intéresse.

Si structurer les apprentissages informels les transforme, de facto, en apprentissage formels, il est néanmoins possible de mettre en œuvre des stratégies pour encourager leur pratique et la reconnaissance de moments apprenants. Voilà quelques conseils en entreprise :

  • Proposer dans le travail des situations, matières, clients, produits variés, démultiplier les rencontres, imaginer des tâches nouvelles pour susciter curiosité, attention et perspicacité (insight),
  • Encourager la culture du retour d’expérience, y compris de moments vécus en dehors d’un contexte professionnel mais qui peuvent s’avérer apprenant. Encourager en tous temps le questionnement, le regard critique, l’observation, la compréhension de ce qui se passe. En entreprise éviter les instructions vides de sens (c’est pour le client, c’est comme ça, c’est le chef qui le veut), augmenter l’effort d’explication et l’association à l’orientation du travail et d’un meilleur service.
  • Soutenir les moments de rétroaction, les opportunités d’échange sur ses pratiques avec des pairs, des clients des fournisseurs, introduire le co-développement professionnel, instaurer des temps de dialogue pour faire des ponts entre tout ce qui est signifiant dans sa vie et qui apprend.
  • S’interroger mutuellement sur ses besoins d’apprentissage et devenir réciproquement des chasseurs de situations apprenantes.

Innovation et nouvelle combinaison des formats d'apprentissage

Le numérique est présenté comme une panacée pédagogico-économique. Grace aux plates formes en ligne, il permettrait de diffuser textes audio et vidéo dont la seule mise à disposition tiendrait lieu d'apprentissage. La réplication des cours permettrait aussi des économies substantielles.

Mais, sans réflexions sur les usages technologiques contextualisés dans la vie ou le travail des apprenants, il reproduit des pratiques et des rapports au savoir ancien. Il amplifie même parfois des logiques d'enseignements directifs et descendants et de contrôle associé. Le clic remplace la feuille de présence. Les LMS se substituent parfois aux cruches pour monter le niveau de savoir dans la tête des apprenants. Mais l'apprenant gagne-t-il dans la prise de sens et la motivation à apprendre simplement parce qu'il est placé en interaction avec un ordinateur et un logiciel ? A-t-il un savoir-agir plus efficient ? A-t-il développé plus de confiance dans sa capacité à apprendre de façon autonome ?

Ces questions soulignent l’idée qu’apprendre va au-delà de mémoriser, ou de de développer ses capacités cognitives. La réponse est oui le numérique est un plus si une ingénierie spécifique a été intégrée dans la proposition pédagogique. Celle-ci consiste à ne pas sous-estimer les difficultés d'appropriation les solutions pédagogiques des concepteurs. Ceux-ci sont en effet préoccupés par les questions qu'ils se posent pour ordonnancer un dispositif et le "faire rentrer" dans les normes et possibilités techniques qui est à leur disposition. Ils en oublient parfois les spécificités de l'adulte qui apprend, qui demande du soutien, qui exprime un besoin de dialogue facile et toute la richesse d'une médiation humaine indispensable à l'émulation d'apprentissage.

C’est pourquoi restreindre l’innovation pédagogique à de l’outillage est une erreur. Cet outillage est pertinent quand il prend sens dans des projets individuels ou collectifs portés par des apprenants et des communautés et qu’il accompagne plutôt qu’il ne masque le travail de médiation des formateurs. Les formateurs à venir seront plutôt des facilitateurs et des coachs, c’est-à-dire des personnes en capacité de guider les apprenants dans des contenus, mais aussi dans des processus ou plateforme d’apprentissage. Ils se centreront sur leur expertise ET sur les moyens de la rendre accessible par des questionnements, un travail d’orientation vers des bases de ressources, la création de cartographie de concepts, d’auteurs et d’expériences pratiques.

Se développent également des communautés d’apprenants librement constituées pour lesquels le « avec qui j’apprends », pourrait bien prendre plus d’importance que le « qu’est-ce que j’apprends ». La qualité des liens sociaux et la possibilité de renforcer ses savoir-apprendre par rencontre avec des questions différentes prenant une importance considérable puisqu’une partie des savoirs est déjà balisée.

Ces nouveaux apprenants, solidaires et collaboratifs, utilisant les médias en ligne avec aisance, je les nomme des socionautes. Ce qui les réunit est le désir d’apprendre ensemble et d’en tirer du plaisir avant même que de trouver une utilité monnayable. Ces collectifs informels sont peu repérables par les institutions mais on les voit se constituer autour de causes, dans des tiers lieux, ou espace de co-working ou en marge des activités professionnelles de chacun. Ce phénomène est particulièrement évident pour les travailleurs du savoir en quête de renouvellement continu de concepts et d’approches.

Faire changer les environnements d'apprentissage

La qualité des environnements est essentielle pour mieux apprendre. Ces environnements sont des écosystèmes d'apprentissage combinant des lieux propices à l'action et à la circulation des idées, des créateurs d’idées, des passeurs véritables bibliothèques humaines possédant et partageant des savoirs, mais également des usages sociaux encourageant un vouloir, un savoir et un pouvoir apprendre.

La création et l'animation de ce type d'environnement soutenant l'apprentissage fait l'objet d'une attention particulière. Une salle numérique, un learning lab bien équipée en mobilier favorisant le travail en groupe et comprenant des écrans dernier-cri ne suffit pas, elle doit être intégrée dans un projet de développement de tous. Au-delà des espaces et des personnes de qualité mises à disposition, l’état d'esprit qui préside l’institution pour mieux apprendre repose sur le triptyque protection - permission - puissance.

  • La protection concerne le droit à l'erreur, la possibilité de cheminer en dehors des sentiers battus et de faire en sorte que ses apprentissages ne soient pas rejetés par un ordre en place immuable. Elle encourage le questionnement de ses erreurs.
  • La permission offre la liberté pour apprendre. La possibilité de choisir sa modalité préférentielle ou son contenu même lorsqu’il ne cadre pas parfaitement avec les représentations d’un gestionnaire; c'est aussi le temps laissé disponible pour des boucles de rétroaction. C’est un peu de temps de respiration laissé pour que les apprentissages informels puissent se produire.
  • La puissance réside dans un partage avec sa communauté professionnelle. Accroître son pouvoir d'agir ce n'est pas seulement apprendre pour sa carrière, c'est aussi encourager son ou ses collectifs de travail à se développer avec soi pour mener collectivement de plus grandes réalisations.

Les responsables de formation ont intérêt à ouvrir les possibilités pour que des collectifs se constituent en co-apprentissage. Il existe une variété de pistes à creuser comme l’analyse du travail, les cercles de co-apprentissage, les groupes de co-développement professionnels et une variété de communauté. À chaque fois qu’ils le peuvent, ils gagnent lorsqu’ils immiscent dans les choix pédagogiques des principes pédagogiques collaboratifs. Ils peuvent se poser la question de savoir si leur choix participe bien d’un renforcement d’une culture de l’apprendre ensemble ou chacun est tour à tour une ressource pour les autres et dispose d’un projet pour lui.

Sources

BENNET, E. (2012). A Four-Part Model of Informal Learning: Extending Schugurensky’s Conceptual Model. In the proceedings of the Adult Education Research Conference. Saratoga Springs, NY: AERC

Cristol, D., & Muller, A. (2013). Les apprentissages informels dans la formation pour adultes. Savoirs, (2), 11-59.
https://www.decitre.fr/revues/savoirs-n-32-2013-les-apprentissages-informels-dans-la-formation-pour-adultes-9782343015279.html

Cristol, D. (2014). Former, se former et apprendre à l'ère numérique - Le social learning. Paris : ESF
https://www.decitre.fr/livres/former-se-former-et-apprendre-a-l-ere-numerique-9782710125914.html

Cristol, D. (2016).  Les communautés d'apprentissage. Apprendre ensemble à l'ère numérique . Paris : ESF.
https://www.decitre.fr/livres/les-communautes-d-apprentissage-9782710131007.html#ae85

Ondes cérébrales et synchronisation -  https://www.mental-waves.com/ondes-cerebrales-et-synchronisation/

Libre expression - Nous aurions 60 000 pensées par jour -  http://librexpression.org/?p=15308

Schugurensky, D. (2007), Les jeux du formel et de l’informel, Revue Française de Pédagogie, INRP.

 

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