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Est-ce bien raisonnable d'être rationnel ?

Ne gardez pas toujours la tête froide !

Par Frédéric Duriez , le 08 octobre 2018

«L'émotion et la passion seraient mauvaises conseillères. Il faut garder la tête froide, peser les pour et les contre avec la plus grande objectivité, et raisonner sans pathos.»

La culture classique nous a habitués à nous méfier des émotions et des sentiments. Descartes élabore un modèle de raisonnement où ces éléments n'ont pas leur place. Au XXIème siècle, beaucoup de décisions se prennent sur des analyses multicritères coefficientés. Les tableurs et les algorithmes sont appelés à la rescousse pour penser plus vite et plus loin que nous.

Avec Antonio Damasio et d'autres, nous vous proposons de découvrir la place des émotions dans la prise de décision et dans les apprentissages.

Un coup de barre sur le raisonnement pur

Phineas Gage a eu de la chance. Alors qu'il travaille sur les chemins de fer, une explosion projette sur lui une barre métallique qui lui traverse le crâne. Il y a des journées meilleures. Il en réchappe, avec les mêmes capacités de raisonnement qu'auparavant. Mais voilà, il ne ressent plus certaines émotions et n'est plus capable de prendre des décisions.

Nous sommes en 1848 et son cas intrigue. Instable, imprévisible et d'une communication brutale, en parfait contraste avec son comportement d'avant l'accident, Phineas Gage est régulièrement licencié d'emplois toujours plus précaires. Il finira même dans un cirque, pour exhiber sa blessure.

Des années plus tard, en 1994, Damasio, un psychologue, professeur de neuroscience rencontre d'autres cas de ce type. Des personnes victimes d'un traumatisme crânien gardent leur raisonnement intact, mais ne peuvent plus faire les bons choix parce qu'ils ne parviennent plus à mobiliser certaines émotions. Ils peuvent débattre des solutions à adopter face à une situation. Mais s’ils sont eux-mêmes confrontés à cette situation, ils ne savent pas réagir de manière adaptée.

Phineas Cage - Antonio Damasio

Damasio formule l'hypothèse des "marqueurs somatiques". Notre corps garde une trace de nos expériences. Ces "marqueurs" se manifestent lorsque nous vivons des moments similaires. Ils expliqueraient en partie les décisions intuitives que nous ne pouvons pas justifier de manière rationnelle.

Ils nous inciteraient ainsi à prendre les décisions qui ont été profitables dans un autre contexte, plus tôt dans le temps. Ils peuvent aussi provoquer des sensations qui attirent notre attention et qui sont les émotions. L'interprétation que nous faisons de nos émotions sont les sentiments.

Différents types d'émotions

Antonio Damasio distingue deux types d'émotions, situées dans des espaces différents. Les émotions primaires qui se manifestent très tôt dans la vie et qui peuvent faire appel à un mécanisme "pré-programmé" situé dans le système lymbique, notamment dans l'amygdale. Le processus émotionnel secondaire se construit au cours de notre expérience. Il se situe dans la zone préfrontale, celle qui a été endommagée chez les patients dont parle l'auteur.

Dans ce schéma, le réveil des marqueurs somatiques provoque donc des émotions et des sentiments.  Les émotions nous aident ainsi à prendre des décisions rapides, alors qu'une décision purement rationnelle est parfois impossible. Un patient d'Antonio Damasio qui s'appuie sur le seul raisonnement ne parvient pas à choisir entre plusieurs dates pour son prochain rendez-vous et reste bloqué... D'autres prennent des décisions absurdes basées sur des raisonnements justes.

"L'erreur de Descartes" est la croyance qu'il suffirait de suivre une démarche déductive et intellectuelle pour résoudre les questions du quotidien. C'est une image, et les lecteurs de Descartes n'ont pas manqué de protester contre cette interprétation de l'auteur du "Discours de la Méthode".

Descartes vs Spinoza

La qualité du raisonnement, un élément parmi d'autres qui explique une réussite

Les émotions sont donc indispensables à la prise de décision. Mais ce n'est pas tout : la réussite d'une personne est, selon Goleman, l'auteur de l'intelligence émotionnelle, plus liée à son quotien émotionnel qu'à son quotien intellectuel.

Dans nos interactions avec les autres, face aux tensions que suppose la recherche ou la gestion d'un projet sur la durée, l'intelligence déductive, le raisonnement ne fait pas tout. Goleman et d'autres auteurs ont écrit des best-sellers, mêlant documentation scientifique, anecdotes et success-stories pour détailler ce qu'est cette "intelligence émotionnelle".  Pour Damasio, l'émotion est ancrée dans le corps, elle constitue une forme de mémoire non consciente qui se construit en partie par l'expérience. Elle explique les intuitions.

Et pour la formation ?

L'entreprise XOS a réalisé récemment un livre blanc sur les émotions dans l'apprentissage. Les livres blancs sont en général une technique marketing, où un titre et une introduction accrocheuse vous amènent à donner votre mail pour recevoir quelques feuillets dans un fichier pdf parfois décevant. Mais dans ce cas-ci, le travail de synthèse de Pascal Roulois est bien documenté et d'une lecture agréable.

Pascal Roulois nous rappelle que l'émotion est utile pour créer, inventer et oser tester des options différentes. Comme Damasio le démontrait, elle évite de se perdre dans les détails et est indispensable pour percevoir ce que les Anglo-saxons appellent la "big picture", une vision élargie des questions traitées. L'auteur reste néanmoins prudent. On peut aussi se laisser submerger par l'émotion. Pensons à ces jeux pédagogiques où l'envie de gagner, la frustration de perdre, la force des anecdotes destinées à maintenir notre attention font oublier les objectifs et les contenus de formation.

De même, si l'activité réclame de la concentration et de la déduction, de la méthode et une pensée convergente, alors il n'est pas inutile de maîtriser ses émotions !

Il n'en reste pas moins que nous avons tous fait l'expérience d'exposés impressionnants, de moments forts en activités de groupe dont on se souvient des années plus tard, parce que l'émotion a participé à la mémorisation et à la motivation.

Pascal Roulois nous donne l'exemple de jeux pédagogiques et nous montre l'impact du storytelling. C'est d'ailleurs ce que fait Damasio, et plus modestement cet article, en évoquant la vie tragique et peu banale de Phineas Gage plutôt que de présenter des schémas en coupe de cerveaux...

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources :

Damasio Antonio, L'erreur de Descartes, Deuxième édition 2010 Ed. Odile Jacob, 2010
https://www.decitre.fr/livres/l-erreur-de-descartes-9782738124579.html

Pascal Roulois - Livre blanc XOS  - L'imagination dans la formation - 2018, disponible auprès de XOS
https://www.xos-learning.fr/blog/livre-blanc-les-emotions-dans-lapprentissage/

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