Articles

La réforme de l'accord du participe passé

Peut-on raisonnablement changer une règle vieille de 5 siècles ?

Par Sandrine Bédard , le 08 octobre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 10 octobre 2018

Le participe passé

Que celui qui n’a jamais galéré avec ces accords se lève ! Depuis le XVIe siècle, les pauvres apprenants de langue française se battent avec ce cruel tyran qui revêt plusieurs aspects. Incapable de s’accorder d’une seule et même façon, il faut d’abord pouvoir le cerner et déterminer dans lequel des contextes il se trouve, puis adapter son accord à celui-ci. Seul, avec l’auxiliaire avoir, avec l’auxiliaire être, dans un contexte pronominal, le casse-tête est sans fin…

Depuis longtemps on cherche à l’éviter, mais il semblerait que le mois de septembre 2018 marque un début de rébellion sérieuse dans la grammaire française : la réforme du participe passé !

Mais peut-on se permettre, rationnellement, de modifier une règle établie depuis près de 5 siècles ?

Un peu d’histoire

« Clément Marot a ramené deux choses d’Italie, la vérole et l’accord du participe passé. Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages ! ».

Ainsi parlait le grand écrivain-philosophe Voltaire (1694-1778), qui déjà, au XVIIIe siècle, celui des Lumières, s’emportait contre cette théorisation ramenée d’Italie par Marot (1496-1544), poète officiel de la cour de François 1er.

Le débat n’est donc pas nouveau. En effet, ce dernier, séduit par les sonorités de l’accord du participe passé en italien (accord avec l’objet situé avant l’auxiliaire avoir), a décidé de les importer en France et de les adapter, de par son statut à la cour du roi, à la langue française. C’est une preuve de « chic », d’élégance italienne et cette finesse linguistique permet de cacher la fantaisie qui prévalait alors du temps des poètes de la Renaissance, où l’accord se faisait alors selon leur bon gré ! 

En 1635, la création de l’Académie Française par le Cardinal de Richelieu (ecclésiastique et homme d’état, 1585-1642) ne fait que renforcer cette finesse linguistique, dans le souci de travailler à renforcer le poids des hommes de lettres et le rayonnement littéraire et linguistique de la France dans le monde.

Une logique très (trop ?) précise 

Rappelons rapidement les faits (selon la définition simplifiée d’Antidote): La règle d’accord du participe passé a plusieurs facettes. Il faut d’abord déterminer dans lequel des quatre contextes suivants le participe se trouve :

  1. Le participe passé est employé seul (sans l’auxiliaire être, ni avoir).

Un chat abandonné. 
Une couverture mangée par les mites.

  1. Le participe passé est employé avec avoir.

Elle a mangé des pommes.
Voici les pommes qu’elle avait mangées.

  1. Le participe passé est employé avec être dans un contexte non pronominal.

Elle est venue. 
Ils sont abandonnés par leur père.

  1. Le participe passé est employé avec être dans un contexte pronominal.

Elle s’est blessée.
Ils se sont blessé la cheville.
Nous nous sommes parlé.

Certes, à la simple lecture de ces quelques exemples, on se dit que c’est logique, clair et précis, mais c’est au moment de devoir soi-même mettre en application cette règle que cela peut se compliquer. Étant professeur de langue française, je sais la difficulté particulière qu’il y a à enseigner cette règle, surtout quand vient le moment où ce sont les étudiants qui doivent faire les exercices de mise en pratique… pas facile. Avant, après, être ou avoir, pronominal ou pas… pas simple !

Le participe passé selon les Belges

Devant une telle difficulté, les Belges en ont décidé autrement. Faisant fi des acquis littéraires historiques, ils ont résolument tourné le dos à Marot et fait la part belle à Voltaire !

En effet, le 13 juin 2013 parait un document intitulé « Pour une réforme de l’accord du participe passé », rédigé par Dan Van Raemdonck (professeur de philosophie, lettres et linguistique, mais aussi secrétaire général, président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme de la Belgique francophone) pour le Conseil de la Langue Française et de la Politique Linguistique Belge, où tout est remis est question.

La plus grande innovation étant que le participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir est, pour eux, invariable (la pomme que j’ai mangé, la musique que j’ai entendu jouer…). Si cela vous intéresse, vous pouvez voir ici les nouvelles recommandations officielles belges.

Et la raison dans tout ça ?

Mais alors, qui a raison ? Les modernes qui veulent bousculer les anciennes idées, biscornues et compliquées, ou alors les anciens, qui se battent pour protéger les règles ancestrales de tout changement ? Qui a raison ?

La langue évolue. On ne parle plus le français comme on le parlait du temps de Marot, ou même de Voltaire. Mais la grammaire dans tout ça ? Certes, elle a quelque peu évolué, mais si peu ! L’orthographe s’est modernisée (souvenez-vous du nénufar ou de l’ognon !), la syntaxe s’est assouplie, mais la grammaire française reste et demeure plutôt un mur infranchissable. C’est aussi ce qui fait son charme, cette complexité, et c’est bon pour les neurones parait-il ! Mais d’un autre côté, pourquoi se casser la tête si on peut faire beaucoup plus simple ?

Ne pas renoncer à penser

« C’est avec la langue que l’on pense. Renoncer à maîtriser la langue, ou la simplifier pour qu’elle soit plus facile à employer, c’est renoncer à penser. »

Ainsi parle Romain Vignest, président de l’association des professeurs de lettres. 

En effet, chercher à aller à la simplicité, c’est un peu s’abandonner intellectuellement parlant. La raison, la pensée, l’analyse, l’articulation des idées… tout cela est stimulé dans notre cerveau au moment même où nous ouvrons la bouche pour parler. Et si la langue nous permet d’exprimer nos idées, le fait par là-même d’y renoncer serait alors renoncer à penser.

Pour ma part, je continuerai, tant bien que mal, à appliquer cette règle des accords du participe passé que j’ai eu tellement de mal à assimiler. Cependant, je ne jetterai pas la pierre sur celui qui choisirai la facilité car après tout, la langue change et évolue et nous nous devons de l’accepter pour mieux la faire durer…

Illustrations :   Accord du participe passé
La guerre que les Belges ont déclarée
Écrit-on

Sources

Participe passé : pour l’abandon d’une règle incompréhensible et dévastatrice, Éliane Viennot, 05/09/2018, Le Monde, 
https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/04/eliane-viennot-pour-l-abandon-d-une-regle-incomprehensible-et-devastatrice_5350169_3232.html

Antidote, Druide Informatique 2017

Synthèse de »Pour une réforme de l’accord du participe passé», Dan Van Raemdonck, Conseil de la langue française et de la politique linguistique, 
http://www.participepasse.info/synthese_PP_conseil_de_la_langue_fwb.pdf

Nouvelles recommandations sur les accords du participe passé en Belgique, 
http://www.participepasse.info

« Renoncer à maîtriser la langue, c’est renoncer à penser », Romain Vignest, 04/09/2018, Le Monde, 
https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/04/renoncer-a-maitriser-la-langue-c-est-renoncer-a-penser_5350164_3232.html

 

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur