Articles

Ethnographie des pratiques numériques des personnes à la rue - Thèse de Marianne Trainoir

Un autre regard sur les sans-abris

Par Denis Cristol , le 22 octobre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 17 novembre 2018

Cette thèse de Marianne Trainoir fait se rencontrer deux objets d’une part des « pratiques numériques » et d’autre part un « public à la rue ». L’une des difficultés de la thèse est le passage de la question intime à la question sociale. C’est toute la question qui traverse les sciences sociales qui s’efforcent de faire glisser la problématique expérientielle vers la problématique scientifique. Le principe méthodologique choisie est une démarche inductive et compréhensive, plus particulièrement une enquête ethnographique, multi-située.

L'expérience du pavé

La première partie de la thèse débute par une revue de littérature. Celle-ci s’efforce de clarifier les expressions « en errance », « à la rue », « de la rue » et montre comment s’est construite la « question SDF ». De nombreux travaux quantitatifs ou qualitatifs sont mentionnés sur le « le sans-abrisme ». Les travaux présentent la controverse autour de la notion de désocialisation. Ils pointent l’équilibre entre maintien de soi et risque d’épuisement. « Tenir bon malgré tout » semble le leitmotiv. Les travaux sur l’errance des jeunes et permettent d’élaborer une définition des personnes à la rue et de montrer comment la construction sociale de la catégorie « jeunes en errance » prend place. Cette conceptualisation permet de remettre en cause le paradigme de l’errance comme vide. Chaque errance est singulière et apparaît plutôt comme une expérience intime et sociale.

La thèse s’inscrit entre anthropologie du faire et sociologie des usages avec une approche écologique des pratiques numériques. La vie quotidienne est le champ de recherche socio anthropologique. Le quotidien est étudié dans les espaces et temporalités du quotidien, avec une distinction entre ordinaire et extraordinaire de la vie quotidienne.

Le quotidien est confronté à la solitude et aux routines du quotidien : entre sécurisation et aliénation. La thèse s’appuie sur une anthropologie du faire en convoquant Pierre Bourdieu, penseur de la pratique, Michel de Certeau avec la réhabilitation des pratiques ordinaires et Michel Foucault avec les pratiques entre microphysique du pouvoir et souci de soi. La sociologie des usages repère et problématise les pratiques numériques.   

La question de la solitude est au cœur d’un chapitre qui expose la solitude entre problématique sociale et scientifique, à un moment particulier d’une société individualiste avec une « crise du lien social ».   La recherche d’une définition de la solitude oscille entre le malheur du sens commun, aux solitudes ontologiques (qui suis-je ?) des philosophes en passant par  la solitude en psychanalyse : entre souffrance et maturité psychique, subjectivation et maintien de soi. Pour la sociologie la question de la solitude pourrait être un impensable. À moins de distinguer solitude et isolement ou de relever les représentations sociales et rapport à la norme, ou la solitude comme déni de reconnaissance.

La solitude est appréciée différemment selon les cycles de vie : jeunesse et vieillesse en solitude, ou la mobilité et les errances. Quelques expériences positives de la solitude sont identifiées à l’occasion de détour historique. La solitude pourrait être une expérience sociale nécessitant un apprentissage.

Le numérique au secours de soi

La thèse imagine les pratiques numériques, comme un support du maintien de soi.   Le dévoilement des usages numériques comme point de départ est rendu possible par une enquête ethnographique, véritable objet mouvant à la problématique. Plusieurs concepts s’élaborent au fur et à mesure de l’enquête : Une définition de l’errance comme expérience, une approche écologique des pratiques numériques et enfin la solitude entre subjectivation et désolation.   

La thèse est une entreprise empirique de recherche ethnographique, c’est même une nécessité tellement observer la solitude est un paradoxe et l’immersion intensive la seule solution, suivi de repli et de réorientation, d’immersion « outillée » puis d’une consolidation et d’analyses. Les lieux d’enquête sont les structures d’aide, la rue et les espaces publics, les appartements et les squats et la rue privatisée. Les outils de l’enquête sont l’observation participante, les entretiens avec les bricolages méthodologiques, les procédés de recension : la collecte de documents et l’étude des traces. La méthodologie étudie les données de l’enquête réalise des transcriptions, des analyses et écritures. L’ensemble se conclue par une analyse par théorisation enracinée (grounded theory).

L’examen empirique des pratiques numériques se base sur des portraits présentés dans la thèse. L’entrée biographique permet d’accéder à des singularités, récurrences et contextualité des pratiques un portrait montre l’autonomie et la débrouille, un deuxième l’aménagement du temps vacant, un troisième la façon dont il est possible de faire l’enfant et devenir adulte un autre encore les labilités (précarité) familiales et relationnelles et enfin le renforcement des sociabilités familiales. Quant aux usages numériques, ils s’inscrivent dans l’espace des objets personnalisés et la façon de l’habiter, la quête de l’attestation ou les pratiques numériques d’exploration de soi.  Le numérique pourrait bien être un moyen de se maintenir, les pratiques attestant cette hypothèse sont :

  • La conservation de l’intégrité physique et l’accès aux droits 
  • La liberté de choisir et d’agir
  • Les pratiques d’inscription sociale 
  • La recherche de plaisir 
  • La défense de l’estime (sociale) de soi 
  • Le renforcement de la sécurité ontologique 
  • La recherche de continuité et cohérence biographiques 

Ces pratiques sont aussi intersubjectives il s’agit de se donner à voir et être vu et cela fleurte aussi entre pudeur et impudeur avec les limites du dicible et de la compassion.

La conclusion de la thèse plaide pour la professionnalisation des intervenants et rappelle une nouvelle fois que se maintenir, c’est se projeter, rêver, et aspirer.

Sources

Téléchargement de la thèse : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01740171/document

Wikipédia – théorie ancrée https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_ancr%C3%A9e

Wikipédia  - Michel de Certeau https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_de_Certeau

Wikipédia - Pierre Bourdieu - https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bourdieu

Wikipédia - Michel Foucault - https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Foucault

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné