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Facilitation graphique et capture graphique : pour quoi faire et comment ?

Trois témoignages et des ressources

Par Frédéric Duriez , le 05 novembre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 27 décembre 2018

La facilitation graphique et la capture graphique s'invitent de plus en plus aux réunions des grandes et moyennes organisations. Que peuvent-elles apporter ? Quelles sont les spécificités de ces approches ? Comment travaillent les professionnels ?

Dans cet article, nous verrons que les objectifs sont variés et que la facilitation graphique peut capter une ambiance, qu'elle peut aider à mémoriser, mais aussi accompagner un groupe dans une réflexion et dans la production d'idées.

Mémoriser, garder une trace : le scribing, ou capture graphique

Marc Dugué intervient régulièrement en tant que "scribe" auprès d'entreprises. Le scribe fait un travail de capture graphique. En retrait par rapport à l'animateur ou au facilitateur, il saisit sur de grands formats ou sur une tablette les principaux échanges d'un groupe, pour en garder la mémoire.

"Avant l'événement, nous précise-t-il, je m'informe sur les objectifs de l'équipe. Je souhaite savoir ce qui sera fait avec les planches réalisées. Le plus souvent, il s'agit de garder en mémoire les éléments qui ont été apportés dans les échanges. Les clients sont sensibles à la cohérence dégagée et à l'exhaustivité des informations transcrites."

La facilitation fait apparaître l'organisation de contributions qui se sont exprimées de manière désordonnée. Elle met les idées clés en évidence et hiérarchise l'information. Les visuels permettent d'insister sur certains points et surtout de rendre visibles les liens entre des éléments, de les rapprocher ou de les mettre à distance et de valoriser ainsi le sens de ce qui a émergé dans les échanges..

Cette mémoire de l'événement est une mémoire collective, puisque la planche a été complétée au fur et à mesure du travail du groupe. Elle est aussi un reflet, tel qu'il est perçu par une personne tierce restée à distance. Elle valorise la production, mais également le cheminement des participants. La réalisation laisse le sentiment "qu'il s'est passé quelque chose".

le scribing - capture graphique

Où se placer ?

Pour un travail de capture graphique, le panneau n'est pas au centre du groupe. Il n'est pas nécessairement visible non plus. La première bataille pour le facilitateur est souvent de trouver un espace qui lui permettra d'installer ses cartons ou ses feuilles... On utilise aussi couramment des applications comme Procreate, Paper ou Clip Studio Paint avec une vidéo projection en direct.

Xavier Richard  réalise des captures graphiques sur grand format..

"Mes fresques font souvent 5-8 mètres de long pour 1,5 mètre de haut. Pour des raisons logistiques,  je suis la plupart du temps sur le côté. Mais lorsque c'est possible de travailler face au groupe, les participants témoignent de l'impact positif de ce travail sur l'attention. Ils me disent que ça les ramène en permanence au contenu, que cela les aides à s'impliquer, à construire des liens entre tout ce qui a été dit."

Une posture discrète

Le scribe ne provoque pas d'interaction avec le groupe.

"J'ai dû apprendre à me taire", plaisante Marc Dugué qui précise " je refuse d'influencer le groupe. Ce serait sortir de la posture de scribe".

Xavier Richard confirme : " pendant les échanges je suis dans mon process, je ne parle pas, je ne réponds pas, j'écoute, je construis, c'est intense et total... ".

Xavier Richard nuance cependant :

"J'ai identifié que, par contre, dans les moments de pose, les échanges avec les gens qui viennent me voir sont très importants. Ils ne portent pas forcément sur le contenu, mais m'aident à me connecter au groupe, pour comprendre leurs problématiques ou m'aider à décrypter les échanges."

le scribing

Préparer son intervention, sans la figer

Ce travail de prise de notes ne s'improvise pas totalement. On l'a vu, les professionnels insistent sur l'entretien préalable avec les organisateurs de l'événement. Parfois, il est nécessaire de travailler son vocabulaire visuel.

Ainsi, Marc Dugué nous explique qu'avant une intervention pour Royal Canin, il s'est entraîné à dessiner des animaux domestiques et des conditionnements alimentaires. Il est assez courant également de sélectionner ses couleurs en fonction de la charte graphique de l'entreprise pour assurer une certaine cohérence.

Mais Marc Dugué nous précise qu'il ne faut pas vouloir tout préparer :

"C'est beaucoup au feeling, je décide souvent de l'organisation de la planche pendant les 5 premières minutes de l'enregistrement visuel. Une fois ce choix arrêté, j'essaie de ne plus changer."

Xavier Richard confirme :

"Je cherche la logique de l'ensemble pour définir globalement des zones pour les séquences... que je ne respecte jamais !

Plus ça va, moins j'essaie d'imaginer avant ce que je pourrais faire pendant le scribing : il ne faut pas bloquer l'écoute ou la capacité d'improvisation. Je m'attache donc surtout à laisser venir les choses. Attendre, préserver des espaces vides qui seront utiles lorsque quelque chose d'évident se présentera. Et adopter une posture qui concilie l'écoute, la confiance et le calme intérieur.

Je constate maintenant qu'en ayant confiance et en laissant des surfaces en blanc, il se présente toujours un élément qui permet de faire le lien et qui donne un sens à l'ensemble."

La facilitation graphique

L'expression "facilitation graphique" est devenue un terme générique pour les fresques, les captures graphiques en direct les métaphores visuelles et les cartographies qui mêlent visuels et texte. Mais la facilitation graphique vise avant tout à faire émerger les idées d'un groupe en construisant avec lui des réponses et en en donnant une présentation visuelle.

Viviane Morelle intervient à la fois dans le cadre de la facilitation et de la facilitation graphique. Elle nous précise ce concept :

La facilitation graphique est la construction d'un processus de réflexion, pas de l'illustration. Cela ressemble à des personnes en cercle qui imaginent une solution. Quand l'une d'elles construit une branche, une autre rebondit, la prolonge ou conçoit des ramifications. Le dessin donne une forme en direct à un travail d'intelligence collective, il encourage à poursuivre les idées, à créer des liens, à penser dans l'espace.

Si je dessine un chemin, le groupe comprend qu'il va devoir en compléter les étapes spontanément. Je n'ai pas besoin de poser la question.

la facilitation, comme la conception en commun d'une structure

Dans l'exemple ci-dessous, un groupe réfléchissait sur les trésors à valoriser dans une commune touristique. Le facilitateur a dessiné un coffre, et les participants ont imaginé ce qui pouvait en sortir. Une idée en amène une autre. Il suffit de dessiner un enfant, une personne âgée, un vélo pour relancer la machine et envisager de nouveaux trésors. 

valoriser un trésor

Augmenter l'attention et la motivation

Parce que l'image est en interaction et en construction régulière avec ce qui émerge du groupe, la facilitation développe l'engagement.

Certaines techniques, et en particulier les métaphores, les posters à compléter collectivement, vont aussi rendre actifs les participants et les amener à s'impliquer. Viviane Morel donne l'exemple d'un groupe de travail qui avait pris pour symbole le phare. En filant la métaphore, elle a représenté quelques activités maritimes à partir desquels les participants ont pu se projeter sur un mode ludique.

la métaphore du phare

Kelvy Bird insiste beaucoup sur l'attention à la dynamique de groupe. Le facilitateur écoute ce qui est dit dans les échanges, mais il perçoit aussi ce qui se joue entre les personnes, les rôles qu'elles se distribuent, les positions qu'elles occupent par rapport aux autres. La facilitation graphique prend en compte ces équilibres et vient parfois les réajuster.

Un reflet, qui porte nécessairement une part de subjectivité 

Inévitablement, la facilitation va apporter un reflet du groupe, de sa dynamique, de ses valeurs, de sa structuration mentale. Ces éléments sont perçus par une autre subjectivité et à travers des techniques variées, traditionnelles ou numériques. En effet, même s'ils développent une culture commune via des rencontres ou des échanges sur les réseaux sociaux, les facilitateurs graphiques viennent souvent de cultures différentes.

Dans les formations à la facilitation graphique, on observe que certains praticiens viennent du monde de la gestion de projet, d'autres du dessin, du design, de l'architecture, de la facilitation... et qu'ils réinvestissent ainsi de nombreuses compétences dans leurs productions.

Cette subjectivité se traduit par une grande variété de styles. Attention cependant à ne pas projeter nos représentations et nos schémas de pensées, insiste Kelvy Bird. Elle souligne l'importance de la qualité de l'écoute.

Le facilitateur doit être vigilant à ce qu'il perçoit,et qui passe nécessairement par le filtre de ce qu'il connaît, de ses convictions et de ses valeurs. Il aide le groupe à libérer ou à structurer sa parole et sa pensée, mais reste neutre. Il/elle est néanmoins attentif/ve à ne pas accepter des missions qui le mettraient dans l'embarras, parce qu'il/elle aurait à faciliter des réflexions contraires à ses principes...

Kelvy Bird évoque son malaise quand elle accepte une mission et découvre un peu tard qu'il s'agit d'animer un groupe qui fait du lobbying en faveur des énergies fossiles.

contraire aux principes

La place du dessin

De nombreux débats agitent la communauté des facilitateurs sur la place du dessin. Il faut parfois faire un travail de pédagogie auprès de clients qui confondent avec le dessin de presse humoristique ou qui veulent un poster qu'ils pourront afficher dans les salles de réunion. L'essentiel réside dans la relation avec le groupe, et dans ce que la facilitation a fait émerger. 

Vivianne Morelle fait souvent référence au "flow" de Mihály Csíkszentmihályi, nom qu'elle prononce sans trébucher.

Les participants doivent être embarqués dans l'activité, être dans un niveau de concentration maximum. Il faut donc travailler vite. Des hésitations ou des retouches sur le dessin, une interruption pour regarder sur le smartphone comment représenter tel ou tel équipement, et le flow retombe.

trop s'appliquer risque de faire perdre le groupe !

Ainsi Xavier Richard nous dit : 

"Dessiner ne m'intéresse pas (la musique accompagne ma vie depuis tout petit, le dessin ne l'a fait à aucun moment). Seul chercher un sens, une vision globale de ce qui est partagé m'intéresse...

L'aspect visuel me sert à intégrer les choses, en faire un seul paysage, une logique d'ensemble, qui doit paraître simple, claire, évidente, fluide et intégrée".

Un élément d'ambiance

Parce que la facilitation graphique est à la mode, elle court le risque de devenir un élément qui participe à l'animation plus qu'à la production de sens. Elle accompagne souvent des moments d'enthousiasme partagé dans une entreprise, une association ou une collectivité. Elle porte un côté festif, actif, engageant.

Que quelqu'un dessine et écrive les mots à la main, utilise des couleurs, sans chercher une perfection formelle encourage à se lancer à son tour. Les fresques renvoient une image positive au groupe, de ses réalisations comme de son fonctionnement.

Mais la facilitation graphique ne peut se limiter à la présentation de personnages aux têtes de smiley qui lèvent les bras ou sautent de joie autour de mots clés valorisants ("design", "innovation", "collaboratif",...). On s'agite autour de posters, on fait une consommation effrénée de post-it, et l'ensemble se conclut par une série de selfies. Et le lundi, on reprend une activité normale.

Il ne s'agit pas de donner du changement ou de l'innovation une vision idyllique où tout le monde est gagnant dans une ambiance joyeuse et sans heurt. La facilitation graphique n'a de sens que si elle permet d'explorer les aspects les plus délicats de ce qui se met en place, et si elle ne vient pas renforcer les clichés.

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Facilitation graphique, consultée le 4 novembre 2018 http://www.fgcp.net/techniques-et-medias/le-scribing/

Étienne Appert  Penser, dessiner, révéler Éditions Eyrolles - 2017

Quelques ressources

Pour suivre des facilitateurs sur Twitter et se rendre compte de la variété des productions :

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