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Les architectures invisibles de formation

Ce qui conditionne nos actions et nos apprentissages

Par Denis Cristol , le 26 novembre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 25 janvier 2019

Source Pixabay

La première fois que j'ai lu l'expression "Architectures invisibles" c'est sous la plume de Jean François Noubel. Il décrivait parfaitement ce que je ressentais, des forces imperceptibles déterminaient nos conduites et nos relations alors que nous nous pensons libres. Dans les groupes se sont de puissants conditionnements qui entravent ou facilitent l'action et l'apprentissage. Ces architectures dépassent tous les cadres que les organisations cherchent à imposer ou à réguler.

Les cadres de croyances et de représentations intérieures à chacun fonctionnent en système avec ceux des autres avec lesquels nous coagissons. Ces architectures sont le plus souvent non-dites dans la relation mais omniprésentes dans les situations. Parfois elles inhibent l'action par le sentiment d'être enchaîné à des habitudes à des croyances à des jugements posés d'avance par des forces contraignantes et contre lesquelles il est si difficile de lutter car elles sont en nous. Je classe en 7 catégories ces architectures qui liées les unes aux autres surdéterminent nos façons de fonctionner d'apprendre et d'agir ensemble.

7 architectures invisibles

Argent / matériel

Le déterminant économique et matériel reste un élément bien présent dans les relations. Il participe d'effets de comparaison entre ceux qui ont plus et ceux qui ont moins, des écarts et des relations à ces écarts s'invitent en sous-bassement de ces références. Nos rapports au monde ont partie liée avec le niveau de confort ou de fluidité auquel nous aspirons ou nous sommes habitués. Notre rapport à l'argent conditionne nos choix. Cette catégorie pose la question des moyens et de ses conséquences, par exemple, le droit théorique d'étudier et la possibilité réelle d'accéder à l'éducation.

Émotions et corps

Le rapport que chacun entretient avec son corps et ses émotions est révélateur d'une forme d'intelligence émotionnelle. Individuellement nous avons inégalement exploré ce rapport et lorsque nous échangeons, nous mettons du temps à nous accorder les uns aux autres dans ce langage subtil pratiqué sans guère de réflexivité.

Marcher, danser, agir de concert et dans un même rythme révèle cette architecture qui laisse voir des écarts trop grands ou au contraire des espaces où l'on se marche sur les pieds. Nous sommes nombreux à vouloir vivre l'intelligence collective et apprendre ensemble, mais le prix à payer pour le faire effectivement est un développement personnel, un travail sur soi et sur sa place par rapport aux autres. Apprendre ensemble passe par une prise de conscience massive de ce nécessaire développement.

Valeurs, Identité, croyances

Mélange d'héritage et de construction sociale, ce qui nous constitue et donne aux autres et à nous même une impression de continuité reste toujours flou et dynamique. Au moment où nous croyons nous connaître et former une personne prévisible, nous bifurquons sans raison. Cette imprévisibilité nous la partageons avec les autres. Nous sommes mutuellement imprévisibles. Il y a toujours une part de confiance à bâtir entre soi, les autres et le monde. L'individu conserve des repères qui lui donnent l'illusion de la continuité et en même temps il se transforme imperceptiblement avec les autres avec lesquels il est en relation.

Capitaux sociaux et réseaux, phénomène de groupe et alliances

Le rôle, la place reconnue dans un groupe, l'énergie qu'on y met, conditionnent les alliances et les phénomènes de groupe. La verticalité ou l'horizontalité dans la prise de décision fluctuent selon les organisations. Ces prises de décision sont aussi influencées par des capitaux sociaux extérieurs aux situations.

Des tiers exclus sont présents dans les esprits et pèsent de façon invisible sur les rapports de force. Ce que va penser notre conjoint, nos voisins, nos collègues, nos amis, nous importe au moment de décider. Nos théâtres intérieurs tiennent compte des liens qui nous relient avec les autres. Nous attribuons par avance aux autres des intentions des actions à venir liées aux engagements sociaux qu'ils ont par ailleurs.

L'individu est autre chose qu'un isolat, c'est à la fois un lien et un nœud.

  • Un lien car il projette ses affects vers les autres tout autant qu'il fait avec les projections des autres.
  • Un nœud car chaque monde individuel peut se lire comme l'histoire des liens qui prennent de la consistance.

    Le mot au cœur des points de rencontres est amour, empathie envie ou peur de l'autre et de ses réactions. Les réseaux sociaux exacerbent les possibilités de connexion, la visibilité et la traçabilité des contacts sociaux. Les rapports qui se consolident dans le temps augmentent la perception de soi.

Vouloir, pouvoir, savoir

Ces trois mots rassemblent à eux seuls les principaux déterminants des dynamiques humaines en matière d'apprentissage. Chacun de nous est responsable de cette liberté de l'usage de sa volonté, d'une capacité d'influencer une situation (même infime) et de ce qu'il fait de son savoir. Nous combinons notre liberté d'adulte à celle des autres. Nous apprenons ou pas à en user. Nous découvrons que nous sommes responsables de ce que les autres ont fait de nous, selon le mot de Jean Paul Sartre.

Circulation, flux, ambiance, temporalité, numérique

Le monde numérique et ses algorithmes participe de ces architectures invisibles. Désormais, la décision humaine est mise en compétition avec les propositions d'intelligences artificielles à l'incommensurable puissance de calcul. Mieux vaudrait se fier à un algorithme médical qu'au radiologue pour identifier des taches cancéreuses sur une radio. La prescription mathématique est si forte qu'il va être difficile pour le médecin d'aller contre un tel avis qui a le statut de vérité. Les algorithmes se transforment en langage performatif qui dit ce qui est et avec lequel il est inutile de discuter. L'homme devient un supplétif émotionnel du verdict d'un algorithme.

Pour apprendre

Ces architectures conditionnent nos façons de nous relier aux autres, de décider, de vivre et d'apprendre. Une meilleure compréhension de ces architectures invisibles peut nous aider dans une entreprise de déconstruction des évidences pour imaginer de nouvelles pratiques qui favorisent plus d'intelligence collective. (voir : http://www.slate.fr/podcast/169025/lintelligence-collective-est-elle-un-mythe)

Une façon de progresser dans le jeu de ces architectures invisibles est d'évoluer d'une logique de rapport à celle de relation. Si le rapport est unidirectionnel, la relation suppose de se laisser toucher en retour. C'est une prise de conscience que nous sommes partie prenante de l'architecture invisible qui nous affecte et que nous ne sommes pas seulement à la subir. Nous construisons notre monde et nous sommes plus que le réceptacle des dépôts des croyances sociales qui nous entourent.
 

Sources

Jean François Noubel The transitioner https://noubel.fr/
https://www-lexpress-fr.cdn.ampproject.org/v/s/www.lexpress.fr/actualite/sciences/la-reflexion-ethique-autour-de-l-ia-commence-a-peine_1996293.amp.html

Reliance  https://www.cairn.info/revue-societes-2003-2-page-99.htm
Slate -L'intelligence collective est-elle un mythe ? Slate L’intelligence collective est-elle un mythe ?
http://www.slate.fr/podcast/169025/lintelligence-collective-est-elle-un-mythe

Le Figaro – L’intelligence artificielle est un assaut anihumaniste
http://www.lefigaro.fr/vox/economie/2018/10/26/31007-20181026ARTFIG00370-l-intelligence-artificielle-est-un-assaut-antihumaniste.php

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