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Parler en sifflant

Le phénomène des langues sifflées

Par Sandrine Benard , le 18 novembre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 20 novembre 2018

Le langage, la parole, ce phénomène physique qui nous permet de nous exprimer à l’aide de sons assimilables à des mots afin de nous comprendre n’est pourtant pas le seul et unique moyen de communication linguistique.

En effet, à travers le monde, on rencontre divers phénomènes langagiers tous aussi curieux qu’intéressants et étonnants. Mais peut-on vraiment communiquer autrement que par des mots « traditionnels » ? Découverte d’un système linguistique hors du commun : les langues sifflées.

Un système linguistique à part entière

Utiliser des mots pour parler, c’est normal pour nous. Mais dans certains coins du globe comme le Mexique, le Brésil, le sud-ouest de la France, la Turquie ou encore les îles Canaries (Espagne) certaines personnes s’expriment par des sifflements. En fait, environ 70 langues sifflées sont répertoriées de nos jours dans le monde, bien que celles-ci ne soient pas des langues dominantes, mais plutôt des alternatives à celles déjà en présence. 

Les langues sifflées subissent moins de contraintes de terrain que les langues parlées. En effet, particulièrement utilisées par les peuples des forêts, des déserts ou des montagnes, elles présentent deux principaux avantages : leur portée est bien plus importante (on entend les sifflements jusqu’à 10 kilomètres, le son se déformant moins que la voix sur les longues distances) et leur discrétion est assurée (le bruit des sifflements se fond dans la nature, évitant de se faire repérer pour la chasse, par exemple). De plus, la puissance émise par un sifflement va bien au-delà de celle de la voix (70-80 décibels quand on parle normalement, 80-90 décibels quand on crie et jusqu’à 120 décibels quand on siffle).

Mais comment un sifflement peut-il remplacer des mots ? Plusieurs techniques existent :

D’abord, par l’intensité du son : doucement en arrondissant les lèvres et fortement en insérant deux doigts dans la bouche tout en changeant la position de la langue en fonction du son recherché. Ensuite par le timbre, à l’aide d’une feuille entre les pouces (pratique quand on est en pleine forêt), ou encore à l’aide d’un instrument de musique (une flute, par exemple).

Le Silbo

La langue sifflée la plus populaire nous vient des îles Canaries, à l’Ouest du Maroc, plus précisément sur l’île de la Gomera. Son importance est telle qu’elle a été officiellement classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 2009 au rang de patrimoine immatériel. Le Silbo (qui signifie d’ailleurs « sifflement » en espagnol) est un héritage historique des premiers habitants de l’île, longtemps avant les Espagnols, des Guanches et des Berbères. Cette forme de communication apparue vers le XVe siècle associe un sifflement à un mot, où les voyelles sont exprimées par la hauteur du son et les consonnes, par des interruptions plus ou moins longues. De par la richesse et la complexité de ces sons sifflés, des conversations entières peuvent ainsi être effectuées.

Le Kus Dili

« La langue des oiseaux » nous vient de Turquie, plus exactement du village de Kuskoy, au nord-est du pays et elle existerait depuis près de 4.000 ans !

Le village des oiseaux pratiquait cette technique à l’origine pour faciliter le travail agricole dans les montagnes escarpées de ce coin de Turquie. Là encore, l’aspect « longue distance » était un point crucial dans l’utilisation des communications, ce que permettait alors la langue des oiseaux. Il est à noter que cette langue est enseignée à l’école et pratiquée par plus de 10.000 personnes.

Phénomène plus étonnant, une étude réalisée en 2015 par des chercheurs de l’Université de Bochum, en Allemagne, a permis de découvrir que cette langue sifflée sollicitait tout autant l’hémisphère droit que gauche du cerveau, alors qu’une langue parlée traditionnelle n’utilise que la partie gauche (où se trouvent les centres de compréhension et de production des mots). Cela s’expliquerait du fait que dans le cerveau, l’hémisphère gauche se concentre sur l’analyse du sens alors que l’hémisphère droit privilégie l’analyse des sons.

Une technique à préserver

Comme quoi, il n’est pas absolument nécessaire de prononcer des mots pour que l’acte de communication, de langage et de parole ait lieu. Les langues sifflées sont un exemple de phénomène physique linguistique qu’on peut retrouver partout sur le globe, ce qui prouve bien leur universalité, tant du point de vue pratique (pour couvrir de longues distances) que communicatif. 

Chacune de ces langues sifflées est adaptée à la culture de son peuple et lui permet une communication authentique et complète. Par exemple, on peut tout aussi bien discuter que lire le journal à quelqu’un.

Néanmoins, à l’instar de ces peuples qui utilisent ce système de communication, ces langues sifflées sont malheureusement en voie de disparition. Des organismes comme Le Monde siffle ont pour objectif de développer la recherche scientifique contribuant à la documentation, la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine oral des populations pratiquant la parole sifflée. D’autres encore n’hésitent pas à en faire des chansons, comme le chanteur Féloche et sa chanson Silbo, tout cela dans le but de faire connaitre au monde entier et de préserver cette tradition ancestrale, celle de la langue sifflée…

Illustrations :  Kus Dili,  Parler en sifflant, Classe de langue sifflée

Sources

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