Articles

Sensibilité, rêve, utopie au risque du numérique

Quand le numérique se transforme en filtre entre nous et le monde

Par Denis Cristol , le 27 janvier 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 28 janvier 2019

Psychisme humain et numérique

Trois forces nous tirent vers le futur : le sensible, le rêve et l'utopie. Jusqu'à peu le numérique était en dehors de ces trois forces. Le psychisme humain se suffisait pour nous tirer vers de nouveaux imaginaires. En quelques dizaines d'années la donne a changé, certains auteurs de science-fiction s'interrogent même de savoir si les robots rêvent de moutons électriques et d’autres se posent la même question pour les algorithmes.

Qu'advient-il de ces capacités humaines de se projeter à l'ère du digital ?

Le sensible c'est notre moelle à nue qui sent et vibre avec le monde sans filtre. C'est un pur lien de cœur à cœur, d'émotion à émotion, du vivant au vivant. C'est la singularité de notre âme, la graine de notre enfance qui subsiste sans tabous, sans fausse honte. Le sensible utilise tout notre corps et pas seulement nôtre cerveau pour nous connecter au monde pour en percevoir les nuances.

Cette recherche de complétude à d'autres formes, d'autres sensibilités qui nous fait écho est à la fois un manque et un mouvement. Un manque de protection car nous sommes affectés par les moindres modifications de notre milieu que nous avons besoin de sentir. Une porosité au monde avec lequel nous aspirons nous fondre. Un mouvement vers la vie car nous sommes touchés et poussés à réagir à partir d'un flot de sensations. Ce manque et ce mouvement ouvrent largement vers le futur car la sensibilité presse le potentiel de liens. Elle est une recherche de sens à venir.

Existe-t-il une sensibilité numérique ? Sommes-nous touchés par les propositions des algorithmes ? L'art numérique en plein développement nous incite à croire que oui. Nombre d'œuvres interactives nous en apprennent sur nos pulsions, nos désirs, nos imaginaires. Nous nous surprenons nous même dans l'exploration de nouvelles possibilités d'agir sur notre sensibilité, en manipulant des objets de lumière ou en activant des capteurs par nos mouvements. Nous entrons dans l'ère de la sensibilité active, où l'œuvre est une composition plus directe entre l'initiateur et le cocréateur d'un effet personnalisé.

Nous cliquons le monde. Nous en sommes la souris. Nous intégrons des lunettes de réalité virtuelle pour voir la vie en rose quand avant nous nous contentions de verre teinté. Dans l'histoire de l'évolution humaine nous avons augmenté notre force avec des outils cela nous a fait perdre de la masse musculaire inutile et cela a peut-être laissé plus de place à des activités intellectuelles. L'augmentation des aides sensibles pour percevoir le monde nous fera t'elle perdre le lien direct aux sensations ? Ouvrira-t-elle à de nouveaux émerveillement ?

Le rêve est fait de débris d'images. C'est un morcellement qui nous parle de notre vie passée (débris d'images anciennes), présente (images du jour qui s'entremêlent dans la nuit) et images du futur (images pressenties). Le rêve est tremblement, discontinuité, interprétation inachèvement. Le rêve éveillé, nocturne ou même guidé, brouille signifié, signifiant et référent.

Le rêve est prémonitoire car il mélange les états de notre conscience et nous fait accéder aux replis cachés de notre âme. Il révèle notre inconscient. L'interprétation du rêve est en soi un exercice d'accueil d'une révélation. Des banques de rêves sont désormais organisées. Elles permettent de disposer de base de sens multiples. Qu'en fera ton à l'ère du big data? Les bandeaux que l'on place sur le cerveau et mesurent les ondes alphas augmenteront-ils encore ces bases de données ? Plus sûrement que les bandeaux encombrants, les traces inconscientes que nous parsemons en ligne permettront aux nouvelles générations d'ordinateurs d'anticiper jusqu'à nos songes et nos désirs enfouis. Qu'adviendra-t-il de ce réservoir de sens ? Sera t'il capitalisé et pour quel nouveau profit ?

L'utopie

Elle décrit la société idéale et parfaite. Elle est inatteignable tellement tout s'ajuste à merveille. Elle est impossible à établir et c'est pour cela qu'elle stimule notre imaginaire individuellement et collectivement. Une fois dans notre esprit, elle est comme une épine dans notre pied nous n'avons de cesse que de l'atteindre, de la triturer, de l'enlever pour soulager notre désir de se sentir sans cette blessure.

C'était impossible, ils ne le savaient pas et pourtant ils l'ont fait. L'utopie est une vision d'un état possible latent partagé par une masse humaine. Des visions utopiques se diffusent massivement en ligne par le moyen d'images d'une société de consommation que rien ne contient. Des femmes et des hommes parfaits consomment des produits excellents dans un monde luxueux sans aucune aspérité, sans contrainte à mille lieues des possibilités de notre planète (pas de planète B). Les images de mondes enchantés, des corps retouchés, des limites humaines dépassées promettent une utopie radieuse

Sensibilité, rêves et utopies stimulent l'imagination.

La sensibilité est une recherche de nouveaux attachements. Comment se lier à un objet de sensation ? Que faire de ces sensations qui exacerbent les émotions ? Les rêves sont une recherche de cohérence et de sens. Ils agencent des mondes passés et à venir. Les utopies inaccessibles vont jusqu'à activer toutes nos ressources pour réaliser l'impossible. L'enjeu est tellement immense que la volonté pour l'atteindre devra l'être aussi.

Sensibilité, rêve et utopie ont en commun de développer la force d'imagination indispensable pour créer des idées et des mondes nouveaux. Cette force d'imagination crée des imaginaires. Il s'agit de possibilités cohérentes de vie suffisamment attractives pour embarquer des communautés entières. Le numérique joue plusieurs fonctions sur la possibilité du psychisme humain à se projeter :

  • stimulateur de sensations,
  • collecteur analyseur de données (big data),
  • filtreur entre le cerveau et l'environnement,
  • enrichissement de la perception (réalité augmentée),
  • exhausteur de réalité (images augmentées ou retravaillées),
  • proposition de nouvelles représentation et de nouvelles formes,
  • traducteur du réel.

Tout ce passe comme si après avoir augmenté nos capacités musculaires pas les outils mécaniques, ici le numérique cherchait à déployer encore nos capacités, ici le pouvoir de nos neurones.

Sources

Wikipédia Utopie https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Utopie

Wikipédia Rêve https://fr.m.wikipedia.org/wiki/R%C3%AAve

Wikipédia Sensible https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Sensible

Journal open édition les imaginaires du numérique
https://journals.openedition.org/communiquer/2245

Au source de l'utopie numérique
https://www.revue-etudes.com/article/aux-sources-de-l-utopie-numerique-15501

Banque des rêves
http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2016/04/26/une-banque-de-donnees-a-20-000-reves/

Cynthia Fleury imaginaire, imagination et imaginal
https://www.puf.com/content/Imagination_imaginaire_imaginal

Digitalarti Art numérique
https://media.digitalarti.com/fr/blog/digitalarti_mag/artistes_et_oeuvres_d_arts_numeriques_retrospective_2015

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné