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10 critères pour qualifier des formation d'innovantes

Quand l'innovation devient réellement innovante

Par Denis Cristol , le 26 février 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 04 avril 2019

Quand l'innovation devient réellement innovante

La définition de l’innovation selon Everett Rogers est un « processus par lequel une innovation est communiquée, à travers certains canaux, dans la durée, parmi les membres d’un système social ». En matière d’innovation en formation, le caractère innovant ou non d’un processus peut être précisé. La dilution de la technologie dans le fait social écarte la simple liaison entre technologie et innovation. La technologie est tellement présente qu’elle ne saurait être un indicateur suffisant d’innovation.

Par ailleurs, l’observation dans la durée de l’adoption de telle ou telle pratique pédagogique engageant la transformation de système humain complexe nous positionne d’emblée sur des temps longs, voire très longs. Il s’avère donc difficile d’adopter la courbe en cloche d’Everett Rogers distribuant les effectifs dans le temps innovateur (2,5%), adopteur précoce (13,5%), majorité précoce (34%), majorité tardive (34%), adoptant tardif (16%).

Travaillant dans le champ de l'innovation en formation, j'observe souvent des propositions de dispositifs qui sont présentés comme innovants parce que numériques, alors que parfois ils ne sont qu'une transposition dématérialisée de formes anciennes. C'est un peu comme si l'on plaçait une diligence sur des rails pour affirmer que l'on a inventé le train. Le voyageur a bien une forme de transport qui a évolué qui autorise plus de vitesse mais le véhicule, son confort, son ambiance, les relations aux autres passagers n'ont guère changé. Voire même la souplesse de dévier des rails ou de faire un arrêt supplémentaire a été sérieusement réduite.

C'est un peu ce à quoi aboutit la mise en ligne de cours en ligne. Des modules de stage du monde ancien jetés dans des LMS sans prise de distance critique en forme de copier-coller. Parfois même des vidéos d'une heure de conférence d'un intervenant capté dans le contexte d'un amphithéâtre (si si je vous assure cela arrive encore) sont diffusées et cette diffusion massive est parée des vertus de l'innovation. Pourtant chacun a l'intuition qu'il est possible d'aller plus loin qu'un vidéo-whashing d'un cours unidirectionnel pour tirer pleinement parti du potentiel internet. Ce texte met en discussion 10 critères, (il y en a sûrement d'autres) pour réfléchir à ce qui pourrait être innovant en formation.

Proposition de 10 critères pour qualifier l'innovation en formation

1- Entreprise/école formatrice vs entreprise capacitante

Un premier critère serait de penser l'entreprise ou l'école d'abord dans leur pouvoir d'habiliter l'action, la créativité, la curiosité d'émanciper les individus et les collectifs de croyances toutes faites, de sortir de l'idée qu'apprendre signifie être complété par des savoirs extérieurs à soi, éloignés de ses aspirations profondes, déliés d'un contexte. Si un grain en ligne ou un MOOC nous rendent curieux alors nous progressons dans l'essence de l'apprentissage, sinon nous courrons le risque de simplement déplacer un texte imprimé ou la parole du professeur sur un média interactif, qui laisse l'auditeur dans le rôle d'un consommateur.

2- L'inclusion des non-publics

L'innovation ultime serait de toucher et de répondre au défi des non-publics de l'éducation et de la formation. Ceux qui fuient ou ignorent toutes les possibilités organisées d'apprentissage et dont les politiques ou les éducateurs se disent qu'ils en auraient pourtant besoin. À chaque fois qu'un éducateur ou un formateur réussit l'inclusion, par exemple grâce à l’individualisation des parcours (mais pas que), on est probablement face à un bon travail pédagogique voire à de l'innovation.

3- L'ouverture et l'hospitalité des idées

Le paradigme éducatif est souvent marqué par des croyances scientifiquement fondées. Il faut attendre que d'autres paroles légitimes s'expriment pour établir d'autres croyances en vérité. La terre est plate jusqu'à preuve du contraire. Elle est ronde jusqu'à preuve du contraire. Ses pôles sont écrasés jusqu'à preuve du contraire etc. L'hospitalité des idées neuves, l'exploration ne sont pas la règle mais l'exception. Pourtant c'est dans l'art de la rencontre avec ce que l'on ignore que niche probablement l'intelligence.

4- Interdisciplinarité et multiplicité des angles

La science contemporaine doit beaucoup à la spécialisation des disciplines. Nous consultons à côté des spécialistes, des podologues, des gastroentérologues, des pneumologues, des oncologues etc. Tous ces logues nous renvoient au logos à la maîtrise d'un langage spécialisé. Mais cette vision fonctionnelle du corps découpé en morceaux ou les parties ne communiquent pas entre elles correspond-elle à la réalité d'un organisme vivant ou toutes les fonctions, tous les organes sont inter-reliés ? Cela vous parait absurde et pourtant cette représentation est celle que sous-tend l'organisation des disciplines scientifiques, pensées les unes à côté des autres. Tous nos organes peuvent être pris séparément et considérés en bonne santé et pourtant nous pouvons être mort cliniquement. C'est ce qui arrive aux disciplines scientifiques. Toutes de leur côté disent le réel, mais aucune ne dit le vivant. L'innovation c'est lorsque des ponts font se rejoindre des courants de pensées. Cela passe par interdisciplinarité.

5- Mélange des publics, sérendipité

Si les idées se mélangent pourquoi les individus ne le feraient pas? Peut-être est-ce parce que ce qui se joue parfois est de l'ordre du statut social. Ainsi j'ai connu des processus de formation où l'on dit aux cadres dirigeants dans un lieu de séminaire luxueux qu'il est important d'être tous alignés sur le même but, ou l'on dit à des cadres intermédiaires de la même entreprise dans un hôtel moyen de gamme que travailler ensemble fera gagner le collectif puis aux employés dans les salles de réunion du siège que l'esprit d'équipe est essentiel.

À chaque strate quasiment le même discours mais surtout en évitant les mélanges. La véritable innovation c'est le mélange des publics. C'est la possibilité de rencontres et d'ouverture et quand en plus des fournisseurs, des clients, toutes les parties prenantes sont conviés à apprendre ensemble un effet de sérendipité se produit et des possibilités nouvelles naissent. "On apprend seul mais jamais sans les autres" est un adage pédagogique popularisé par l'équipe Apprenance de chercheurs à Nanterre. L'innovation c'est lorsqu'un dispositif décline in concreto l'idée que tout acte pédagogique est un acte coopératif, et que l’on peut espérer de surcroît un renforcement des liens démocratiques par l'effet d'une imprégnation coopérative dans son mode de penser et d'agir.

6- Changement des finalités : apprendre pour la communauté plutôt que pour soi

Les praticiens et les chercheurs ont longtemps cru que les organisations apprenaient. Ils se sont inventés, souvent avec la complicité de grandes universités d'entreprises, des modèles anthropomorphiques de l'entreprise. Mais après plus de 40 ans de recherche, rien de probant n'a aidé ces vieux géants à muter. Ils sont même comme des dinosaures en danger face aux entreprises du net. La véritable innovation est d'apprendre pour soi et sa communauté de travail et pas seulement pour sa carrière.

L'organisation apprenante est celle pour laquelle les collaborateurs apprennent et qui a donc développé des ressources pour créer cette culture et pour accroître un apprendre ensemble. Les outils du numérique collaboratif sont d'une grande aide pour faire circuler l'information, pour faire se rencontrer les acteurs, pour apprendre collectivement. Mais ils requièrent une intermédiation pédagogique de qualité.

7- Flux plutôt que stock de savoir

La vision du savoir comme un stock à faire passer de l'entrepôt-plein-maitre à l'entrepôt-vide-élève nous fait croire qu'il existe un transfert de savoir d’un point A à un point B. L'autre est un corps vide à remplir. Il y a un manque à combler pour obtenir une forme souhaitable. L'autre est un handicapé qu'il faut compléter. Cette description est modernisée avec la fable des contenus en ligne qui se suffiraient à eux-mêmes pour construire un cadre d'apprentissage.

Les professionnels de la eformation savent au contraire qu'il faut consacrer beaucoup d'intelligence pour que des ressources en ligne jouent pleinement leur rôle. Plus encore les apprenants choisissent de consulter toutes les ressources en ligne qui leur semblent utiles. Ils sont opportunistes et circulent dans les réseaux cueillent des informations et grappillent en juste à temps des données qu'ils produisent et enrichissent.

8- Posture orienté vers la projection de soi dans le futur

La formation est trop souvent pensée en fonction de préoccupations immédiates et utilitaires. Dans une visée adéquationiste un dirigeant décrète que telles ou telles compétences sont manquantes, et il bâtit des systèmes pour combler un manque social, puis il organise des prescriptions de formation. Mais l'individu est-il seulement mu par les besoins sociaux ? Sa part de désir du futur est-elle prise en compte ? La véritable innovation c'est de parvenir à faire se rencontrer une offre Inachevée plutôt que clôturée

Les formations traditionnelles sont conçues de A à Z par un formateur qui a mis tout son art à organiser une progression de difficulté en difficulté, des exercices, des activités afin d'atteindre un objectif. Faisant ce travail il apprend sa matière. En formant il se forme. Imaginer un geste pédagogique incomplet c'est placer l'apprenant en situation de devoir consolider par ses initiatives l'activité pédagogique qui lui est destinée. Un cadre pédagogique à construire ou à finir est un bon moyen d'enclencher l'autonomie indispensable pour apprendre. Laisser de la place à l'apprenant, accepter une part de vide et d'incertitude provoque de l'envie de s'engager et oblige à investiguer car tout n'est pas joué d'avance.

9- Questions ouvertes et contenus évolutifs

Les données abondent. L'humanité a décuplé sa capacité à laisser des traces. L'infobésité guette. Ce qui a de la valeur est moins la donnée en elle-même que la capacité à en interroger le sens et à construire de nouvelles hypothèses à la faire évoluer. Les questions que se pose l'apprenant ou le formateur sont précieuses car elles sont autant de moyens d'interpeller et construire le réel ou de comprendre le réel en train de de faire.

Toutes les innovations pédagogiques qui s'appuient sur des questions ouvertes aident à se constituer un esprit critique tout en plaçant l'apprenant en bâtisseur de son savoir et pas seulement en récepteur de données dont la durée de validité faiblit. Il est toujours innovant de renouveler les manières d'apprendre à penser avec les idées de demain plutôt que seulement avec les méthodes et les certitudes du passé.

Diversifier !

Ces 10 critères méritent certainement d’être débattus complétés, outillés pour décrire. Il convient en plus d’être attentif à ce qui tient lieu de la découverte locale, d’effet de mode, de bricolage intelligent. L’intégration dans un contexte et la modestie sont essentielles pour prétendre innover. En fait, il vaudrait même mieux abandonner l’idée d’innover et promouvoir celle de diversifier.


Sources

Wikipédia – Everett Rodgers https://fr.wikipedia.org/wiki/Everett_Rogers

Sietmanagement – La théorie de la diffusion des innovations. Les phases de l’adoption de Rogers http://www.sietmanagement.fr/theorie-de-la-diffusion-des-innovations-les-phases-de-ladoption-e-rogers/

Cristol, D (2014), Innover en formation : Dynamiser l'apprentissage en entreprise Paris : ESF.  https://www.eyrolles.com/Entreprise/Livre/innover-en-formation-9782710122586/

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