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Quand le genre définit la langue

Peut-on parler de censure linguistique des genres ?

Par Sandrine Benard , le 28 janvier 2019

 « Dans un monde parfait, il n'y aurait pas de censure, car il n'y aurait pas de jugement. »

Alanis Morissette, artiste canadienne née en 1974.

Et pourtant, la censure a toujours existé, d’une manière ou d’une autre, revêtant tel ou tel aspect et muselant ainsi l’homme dans ses relations au monde.

…L’homme, en voilà un terme bien générique, justement ! Car quand on parle de l’homme, dans un cas comme celui-ci, il englobe le genre humain, à savoir l’homme et la femme, soulevant encore une fois le thème de la guerre des genres, avec la sempiternelle question du masculin qui l’emporte sur le féminin (je vous renvoie à mon article de février 2018 : Vers une langue égalitaire ?).

Non, aujourd’hui, il ne s’agit pas que d’un problème de genres, il s’agit davantage d’un problème de censure : celui des langues sexistes. Alors, prêts à embarquer avec nous pour un voyage de découverte des langues « censurées » ?

Une langue pour les femmes, une langue pour les hommes

Notre tour du monde commence en Afrique, dans un village du sud-est du Nigeria, où vit la communauté Ubang. Sa particularité ? Hommes et femmes, dans ce village, ne parlent pas la même langue, mais se comprennent. Vous voulez un aperçu ? Un « chien » se dit « okwakwe» dans la langue des femmes et « abu » dans la langue des hommes !

L’enfant, garçon ou fille, parlera la langue de sa mère jusqu’à 10 ans. À partir de cet âge, le jeune garçon se mettra à parler la langue des hommes. Certes, bon nombre de mots sont communs aux deux langues, mais une grande partie du vocabulaire demeure très différente. Ici, il n’est nullement question de faire de la discrimination ou de dénigrer, mais seulement de nommer différemment les objets de la vie quotidienne, selon qu’on soit homme ou femme.

Cette particularité lexicale est revendiquée fièrement au sein de la tribu et fait même des envieux auprès des communautés locales car, selon la légende, « au moment de la distribution des langues, Dieu aurait commencé par les Ubang, donnant une langue à chaque sexe ; après quoi, s’apercevant qu’il n’y en aurait pas assez pour tout le monde, il aurait donné aux autres peuples une seule et même langue pour les deux sexes. » Les Ubang seraient donc LE peuple privilégié, le seul à pouvoir jouir de ce privilège…

Le seul ? Non ! 

Notre tour du monde se poursuit en Australie, plus exactement dans le golfe de Carpentaria, dans le Territoire du Nord, où vit la communauté aborigène Yanyuwa. Ici aussi, hommes et femmes parlent deux langues différentes au sein du même village, ici aussi, ils se comprennent pourtant. Ici aussi, les jeunes garçons parlent la langue de leur mère avant de passer à l’âge adulte, mais ce qui diffère, c’est que si chez les Ubang il n’y avait pas de volonté discriminatoire, le fait de parler la langue de l'autre apparait comme une véritable hérésie et un manque de respect pour les Yanyuwa. Un homme ne saurait parler en langue des femmes et vice-versa.

Ici, il est davantage question de « sensibilité » au monde quant à la nominalisation des choses. Ainsi, le requin-tigre, qui occupe une place mythique dans leur idéologie de la création du monde, devient, dans la langue des hommes un « créateur, un ancêtre mythologique », alors que dans la langue des femmes, il apparaît comme « nourriture ». Le rôle de la femme est tout tracé : celui de la mère nourricière…

Et même dans la langue écrite…

Une langue pour les femmes, une langue pour les hommes, qu’il y ait discrimination ou non tout le monde se comprend quand même, c’est le principal.

Mais saviez-vous qu’outre cette particularité linguistique orale, la censure frappe également la langue écrite ? C’est le cas d’une langue bien plus connue que les deux précédentes, puisqu’il s’agit du chinois, ou plus exactement, du mandarin !

En effet, saviez-vous que le sinogramme (l’idéogramme chinois, le caractère utilisé pour le transcrire) pour « homme » 男人(nánrén) comprend le sinogramme du « pouvoir, de la puissance » (力), alors que celui de la femme mariée 妇人(fùrén) comprend le caractère (扫), qui réfère au… balai… Bon, les dés sont jetés et aucune nuance n’est suggérée… La suprématie masculine, omnipotente, face à la gardienne du foyer et de la propreté. Sexiste, vous pensez ??

Une question de respect

Notre tour du monde ne s’arrête pas en Chine, mais continue bien par tous les autres pays dont la langue admet des masculins et féminins aux mots. Le français, l’espagnol, le portugais, l’italien… la majorité des langues romanes seraient elles aussi sexistes et imposeraient une sorte de censure sexuelle aux mots.

De quel droit doit-on dire UNE table, mais UN ordinateur ? Pourquoi en français dit-on LA mer alors qu’en espagnol (EL mar) ou en italien (IL mare), ce même mot est masculin ? Pourquoi LA lune, symbole féminin par excellence, devient-elle un astre masculin en allemand (DER Mond) ? De même, LE soleil se germanise en DIE Sonne, au féminin ! Encore mieux, pourquoi dit-on LE vélo, mais LA bicyclette ?

La censure linguistique existe donc bel et bien, du moins sous une certaine forme, sous couvert de machisme, mais avec l’évolution des langues, à l’instar du mouvement instauré dans l’écriture inclusive de la langue française, nous pouvons nous demander si bientôt d’autres langues ne suivront pas le mouvement, brisant ainsi la soumission à laquelle les langues font bien souvent référence dans leur essence…

Illustrations : Sexisme
Ubang
Langage différent

Sources

 

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