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Et si le presque rien était la clef du presque tout ?

L’intention versus l’objet matériel à travers l’histoire de la monnaie, des échanges du Moyen-Âge à aujourd'jui

Par Virginie Guignard Legros , le 21 janvier 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 22 janvier 2019

Comment créer avec presque rien lorsque tout dans une société se paye selon des valeurs précises ?

Car, presque rien, est-ce que cela a de la valeur ? Est-ce que des actions comme celles de la co-création ont une valeur alors qu’elles ne sont pas construites autour de l’objet lui-même, de l’acte de payer, mais autour de l’échange gagnat-gagnant, de la démarche et du chemin ? Prenons un exemple ancien comme l'époque du Moyen-Âge pour rationaliser ce sujet en dehors de toutes polémiques actuelles sur la valeur des choses. Au Moyen-Âge, voire à l’époque romaine il n’y avait pas de médium monétaire pour tout et pourtant il y avait une économie et des hommes pour la faire tourner.

« Valeur d’échange » contre « valeur d’usage »

« Deux conceptions de la valeur s’opposent ici, et donc deux visions économiques différentes. Et cette discussion, aussi vieille que la discipline économique, est encore d’actualité. D’un côté, la valeur d’un bien ou d’un service dépend de son prix, c’est-à-dire de la possibilité de l’échanger contre un autre bien ou service (c’est la « valeur d’échange ») ; de l’autre, la valeur dépend de l’utilité, voire de la nécessité, de ce bien ou service (c’est la « valeur d’usage »). Pour les économistes dits « classiques », comme Smith, Ricardo, ou encore Marx, ce sont là deux choses complètement différentes. Ainsi, l’or ou le diamant ont une très forte valeur d’échange (ça coûte très cher), mais une très faible valeur d’usage. À l’inverse, le ticket de bus a une très faible valeur d’échange et une très grande valeur d’usage (pour certains, c’est le seul moyen de se rendre au travail, par exemple).

Sauf que la valeur d’échange est relative à la loi du marché, alors que la valeur d’usage, bien que variant selon les individus, peut apparaître comme beaucoup plus stable : si demain le prix du diamant augmentait, ça n’empêcherait pas grand monde de dormir, alors que lorsque le prix de la nourriture augmente, cela peut entraîner des famines.»

La valeur des choses dépend-elle de leur prix ? - par  Thomas Schauder - janvier 2018 -
https://www.lemonde.fr/bac-lycee/article/2018/01/10/la-valeur-des-choses-depend-elle-de-leur-prix_5240047_4401499.html

Valeur d’échange ou valeur d’usage, le presque rien n’y a pas vraiment sa place car les deux sont de nature comparative et donc compétitive. Il y a toujours un gagnant et un perdant et le presque rien ne peut pas gagner dans cette configuration. Le presque rien fonctionne selon une autre logique.

La logique de la valeur du presque rien

«Quitte à paraître gentiment naïf, je dirais que pendant la période des fêtes de fin d’année nous avons tous fait l’expérience de la valeur. La valeur des cadeaux que nous avons offerts ou reçus dépendait-elle de leur prix ? La valeur des repas en famille ou entre amis dépendait-elle du fait d’avoir mangé du foie gras ou des huîtres ? Si vous vous êtes disputé avec votre oncle ou votre cousine en parlant de politique (ou de philosophie, on peut toujours rêver), le prix de la dinde ou du cuissot de chevreuil a-t-il sauvé votre soirée ? Et que souhaitez-vous à vos proches en ce début d’année ? La santé, le bonheur, l’amitié, l’amour, la réussite dans leurs projets, et que sais-je encore. Des choses qu’on ne peut chiffrer ou quantifier, qui ne dépendent pas du marché. Des choses gratuites, au fond, ou qui devraient l’être.»

CF : La valeur des choses dépend-elle de leur prix ?

Ainsi, il faut sortir de la notion de chiffres et quantités pour pouvoir entrer dans le monde du presque rien, voire celui de la gratuité. Celui-ci semble gouverné par l’intention, par le don, le don de temps, le don d’attention à l’autre..., et aussi le contre-don en retour. C’est de l’ordre de l’instant, des mini-instants qui mis bouts à bouts créent une autre réalité avec de nouvelles valeurs. C’est un phénomène que l’on peut rapprocher de la valeur quantique.

«La physique classique décrit parfaitement notre environnement quotidien, mais devient inopérante à l’échelle microscopique des atomes et des particules. Les scientifiques doivent alors utiliser la mécanique « quantique » pour laquelle les quantités de matière ou d’énergie échangées ne peuvent plus prendre n’importe quelles valeurs mais seulement des valeurs discrètes ou « quanta ».»

La mécanique quantique - juin 2018 -
http://www.cea.fr/comprendre/Pages/physique-chimie/essentiel-sur-mecanique-quantique.aspx

Le presque rien est une sorte de quanta dans le monde du commerce et du business que nous connaissons. Un phénomène étrange et peu compréhensible dans le cadre de la course au toujours plus.

«En mécanique quantique, matière et énergie sont de même nature mais temps et espace sont différenciés. Dans la théorie de la relativité, le temps et l’espace constituent une seule grandeur – l’espace temps - tandis que matière et énergie sont différenciées.»

CF : La mécanique quantique

Si l’objet que l’on peut surnommer le presque tout peut être associé à la matière et que l’intention elle-même est associée au presque rien et à la notion d'énergie alors il faut être-là précis dans la façon dont leurs valeurs sont définies dans chaque cas, l’une temporelle non quantifiable et l’autre spatiale et quantifiée.

L’échange de valeur par le troc a perduré bien au delà des sociétés primitives, pour venir combler les manques monétaires du Moyen-Âge.

On retrouve aussi cette notion dans notre monde, pas pour combler un manque de vecteur monétaire, mais plutôt pour s’éloigner d’un système monétaire qui ne convient plus à tous avec par exemple les «SELs».

«Un Système d'échange local (ou Sel) est un système d'échange de produits ou de services au sein d'un groupe fermé, généralement constitué en association. Ses membres échangent des biens et services selon une unité propre à chaque groupe. L’objectif est d'accéder à des échanges égalitaires et de tisser des liens.

Les Sel sont des associations locales. L'acronyme « Sel » a été choisi pour son homonymie avec le sel, aliment, monnaie d'échange ancienne, à l'origine du mot « salaire .

Il existe plus de 600 Sel en France, généralement classés dans l'économie sociale et solidaire.»

Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_d%27%C3%A9change_local

L’important dans les Sels n’est pas la valeur monétaire de l’échange, c’est le résultat induit par cet échange. Une maman a besoin de produits de premiers soins pour son enfant et quelqu’un de la communauté va lui échanger ce qu’elle cherche contre du temps ou un enregistrement informatique échangeable plus tard. Jamais, quelqu’un dans ce cadre ne va acheter des stocks de premiers soins pour les revendre plus chers plus tard. On est dans le lien social et pas dans le business.  

«Ils fournissent des règles, incluant une monnaie propre, qui permettent sur une base concrète, d’établir des liens d’entraide entre personnes d’un même quartier ou village. Où l’on découvre des aspects méconnus de la monnaie, tel le rôle indispensable de la dette pour échanger. Les S.E.L. mettent en avant, de façon extrêmement originale, les questions essentielles sur le "comment vivre ensemble".»

Les S.E.L., Systèmes d’Echange Local : Monnaies, lien social, travail, citoyenneté - Denis Bayon - 2006 -
http://www.toupie.org/Bibliographie/fiche.php?idbib=614

Dans ce cas, le presque rien de l’un peut devenir le presque tout de l’autre. Ceci induit aussi la notion de besoin. Si j’ai besoin de quelque chose, cette chose aura de la valeur à mes yeux. Si je possède quelque chose et que je n’en ai pas besoin, celle-ci n’aura pas de valeur à mes yeux.

La valeur sociale des choses au Moyen-Âge

«Quel que soit le but et quelle que soit la nature, qu’il soit marchand ou non marchand, l’échange repose sur une connaissance précise des contreparties attendues par chacun des intervenants. Il existe, au fondement de toute transaction, une échelle de comparaison entre les choses connue de chacune des parties, que les paiements s’effectuent à l’aide d’objets monétaires ou à l’aide d’objets non monétaires.

À l’époque médiévale et, plus spécialement durant le haut Moyen-Âge, les transactions peuvent être mesurées et soldées à l’aide de toute sorte d’objets : on trouve des boissons, du pain, du grain, des chevaux, des bœufs, des mules, des chèvres, des ânes, mais aussi des armes et parfois des outils et, au bas Moyen-Âge, des livres. Le recours aux objets est lié en partie aux disponibilités locales et en partie à l’intention présidant à l’échange. S’agissant par exemple de terres, les raisons de la vente d’une parcelle ou d’une exploitation peuvent être nombreuses, allant du désir de s’en aller à la recherche de moyens de se procurer du bétail, des outils ou de la nourriture ou encore à la préparation d’une alliance de mariage ou à l’actualisation de liens de clientèle… Les objets utilisés durant l’échange sont le plus souvent eux-mêmes évalués et raccrochés, de ce fait, à des monnaies qui sont soit des monnaies de compte soit des monnaies réelles. »

CF : Les choses ont-elles une valeur au Moyen Âge ?

En fait l’objet est au centre de la valeur et de l’échange du Moyen-Âge. La monnaie en tant que telle n’a pas d’importance, c’est juste un vecteur de passage de la valeur de l’échange. Il faut juste être d’accord sur la valeur d’échange du vecteur monnaie réelle ou crypto-monnaie si on les transpose à notre monde actuel. Leur valeur n’est pas associée à la valeur intrinsèque de la pièce d’or en elle-même ou comme pour un quartier de viande sur un mulet destiné à tirer une charette, mais à celle que les deux parties dans un ensemble social accorde à la pièce ou au mulet en action. Certe, certaines pièces d’or étaient limées pour en gratter la matière, mais, c’est anecdotique. Même limée et défaite de quelques milligrammes d’or, une pièce d’or reste une pièce d’or. La monnaie est de l’ordre du consensus social. Que ce soient des monnaies inscrites ou palpables est égal. Ce n’est pas la monnaie qui crée ou qualifie ou quantifie la valeur des choses, elle ne fait qu’attester cette valeur d'échange.

Prenons le sens contraire de la notion de monnaie pour explorer la notion de valeur au Moyen-Âge.

Comment payer la valeur quand on n’a pas de monnaie pour acheter ? Est-ce que c’est le médium argent qui fait la valeur des choses ?

Inverser le paradoxe permet d’avoir une vue d’ensemble sur les notion de valeur et d’échange. Qu’est-ce qui est le plus important, la valeur, l’échange ou l’objet qui génère la valeur et participe à l’échange ?

«Comment établir une valeur quand la monnaie manque ? ...durant le haut Moyen Âge, les échanges étaient structurés par la valeur sociale des personnes et les liens de clientélisme ou de dépendance que ces échanges créaient ou maintenaient entre elles. La valeur apparaît comme indissociable de l’ordre social.»

Les choses ont-elles une valeur au Moyen Âge ? - par Laurent Feller - 2016
https://laviedesidees.fr/Les-choses-ont-elles-une-valeur-au-Moyen-Age.html

Dans ce cas, ce n’est pas l’objet échangé contre de l’argent qui compte, c’est la qualité des personnes qui font la transaction. Voire, ces échanges font partie d’un écosystème social qui relie les différents protagonistes entre eux par les échanges. C’est le cas de figure le plus proche de celui des cadeaux de Noël. Je te donne un cadeau, tu me donnes un cadeau d’une valeur intentionnelle identique. Et, ces croisements de dons et contre-dons créent le liant social.

«Les hommes du haut Moyen-Âge sont, à l’égard de la mesure de la valeur, dans une situation particulièrement complexe. Ils disposent d’un système de compte suffisamment raffiné pour établir la valeur des choses. Ils sont cependant dépourvus de moyens de paiement monétaires en quantité suffisante, ce qui établit une contrainte considérable. D’autre part, les échanges sont également structurés par leur signification sociale (établissement de liens de clientèle ou de dépendance), ce qui met la question de la valeur parmi les données essentielles des marchés mais n’en fait pas l’unique considérant dans l’échange : c’est à travers des choses dont la valeur leur est connue que les hommes établissent des liens entre eux ce qui lie la question de la valeur à celle de l’ordre social de façon indissoluble”.

CF : Les choses ont-elles une valeur au Moyen Âge ?

La notion de gagnant-gagnant

«En d’autres termes, la valeur des choses, qu’elles soient produites ou échangées, est une donnée toujours présente dans l’organisation de la vie économique mais dont les acteurs tiennent compte ou non en fonction des buts qu’ils poursuivent. Un dernier exemple va nous faire toucher du doigt la part d’arbitraire au sens propre existant autour de cette question. En 813, l’abbé du monastère de Corbie, Adalhard, qui est un prince carolingien cousin de Charlemagne, est appelé à présider un échange de terres entre deux monastères d’Italie du Nord. Une règle absolue veut qu’une opération de cette nature se fasse à somme nulle et qu’aucun des deux monastères ne perde ni ne gagne au change. L’abbé a sur les terres considérées des informations extrêmement complètes concernant leur superficie, la nature de leurs productions, le nombre de bâtiments d’exploitation, la viabilité. Il connaît également leur valeur de marché.»

CF : Les choses ont-elles une valeur au Moyen Âge ?

La notion de balance, d’équilibre, d’équité ou simplement gagnant-gagnant était réservée aux élites monastiques. C’est une notion intéressante, même si peu connue dans notre monde de business ou chacun a l’autorisation morale de prendre le pas sur l’autre pour devenir plus riche. L’église était intemporelle, ceci en est peut-être la raison. Elle gère les choses sur le long terme et non pas l’instant présent.

«Au contraire de l’idée reçue, « Prospérité » et « éthique » sont deux éléments de création de la richesse durable. L’un ne va pas sans l’autre.

La prospérité, lorsque l’on y porte attention nous vient du latin pro et espare, c’est à dire « qui répond, de manière active, aux espérances ». La prospérité contient en son sein les idées d’espoir, de motivation et de créativité. La prospérité est aussi heureuse, elle parle d’abondance, de création de richesses collective. Enfin, la prospérité s’oppose à la détresse, à l’adversité, l’infortune et au malheur.

L’éthique, de son côté, au-delà du brouhaha qui n’en célèbre que l’absence, doit être comprise comme étant le sens à donner à une conduite. L’éthique n’est pas une contrainte (ça, c’est la déontologie), elle est émancipation et, elle aussi, porteuse d’espoir en un monde plus juste.

Le lien a faire entre « prospérité » et « éthique » est simple : L’éthique est un vecteur de prospérité parce qu’elle réduit les coûts de transaction.

Lorsque bien comprise, l’éthique est une prise de conscience qui réduit les coûts associés au manque de confiance tels les litiges, l’encadrement accru, la surveillance, et les coûts associés à la perte de réputation.

Les capitaux ainsi libérés pourront alors servir aux buts réels de l’entreprise, c’est-à-dire à créer de la richesse au Québec.

Comment résumer l’éthique de la prospérité ? Ne pas prendre avantage à court  terme d’une relation à long terme”.

 Prospérité et éthique - René Villemure  2014 -
https://www.ethique.net/fr/bulletins-reflexifs/bulletins-reflexifs/item/prosperite-et-ethique


La valeur aujourd’hui n’est plus dans le matériel, mais dans l’immatériel.

C’est compliqué pour des matérialistes de voir de la valeur dans une intention, une pensée, une dynamique de groupe, des dons et des contre-dons, mais la notion fait son chemin même dans les plus grands groupes comme Unilever.

«Le groupe a sollicité des start-ups, des écoles, des designers, des particuliers, ou « quiconque proposant une innovation concrète qui pourrait aider » Unilever à relever ses défis. L’approche d’Unilever est d’identifier les besoins clés et de s’appuyer sur le crowdsourcing d’idées et la co-création afin de trouver des solutions.»

 Co-créer avec ses clients : 6 exemples d’entreprises qui excellent dans ce domaine - 2017
https://www.braineet.com/company/news/fr/braineet-fr/6-exemples-co-creation-avec-ses-clients/

 

Unilever l’a bien compris, la valeur est dans les idées, dans la co-création. Même si il est difficile d’évaluer une idée, un concept, une équipe co-créative aujourd’hui, l’idée fait son chemin par l’échange gagnant gagnant et non plus par la valeur matérielle.

Illustration : creativelenna - Visualhunt.com / CC BY-NC-ND

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