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Le politiquement correct ennemi de l’esprit critique

Le risque de l'auto-censure et de ne plus bénéficier de la confrontation des points de vue. Focus.

Par Régis Vansnick , le 28 janvier 2019

Avec Internet et l'émergence des réseaux sociaux, le pouvoir de la foule n'a jamais été aussi puissant. La moindre maladresse commise par une marque ou une personne un peu en vue se transforme en crise d'e-réputation. Le risque est l'auto-censure et de ne plus bénéficier de la confrontation des points de vue. Focus.

Le pouvoir des «à priori»

Les idées préconçues de toutes sortes peuvent constituer la genèse d'attitudes condamnables telles que l'homophobie ou le racisme. De tout temps, une partie de l'humanité a craint la différence, chacun se sentant mieux en présence de pairs que face à des tiers avec qui les différences sont visibles. Ces différences pouvant se remarquer tant dans les us et coutumes que la religion, l'apparence physique, le langage corporel ou encore l'expression orale. Nous craignons tout simplement ce que nous ne connaissons pas.

La foule sur Internet, ce juge impitoyable

La lutte indispensable contre les à priori se transforme parfois en jugement péremptoire n'autorisant pas l'erreur ou le dialogue. Il en devient compliqué d'aborder des sujets qui sont devenus délicats : le genre, les flux migratoires, ... Des opinions divergentes de la pensée que certains voudraient être unique peuvent valoir à leurs auteurs d'être condamnés sans autre forme de procès sur la place publique que constituent les réseaux sociaux.

Prenons comme exemple, une crise d'e-réputation qu'a connue la marque Petit Bateau. La marque avait produit des bodys genrés, c'est à dire qu'un body était visiblement destiné aux petits garçons car la couleur du texte était bleue et les termes imprimés étaient : Courageux, Fort, Robuste, ... l'autre destinés aux petites filles puisque le texte était rose et ce sont les adjectifs suivants qui avaient été choisis : Jolie, Coquette, Têtue, ...

crise-ereputation

Avant l'apparition du web dit social qui a pour caractéristique que chacun peut charger son contenu, en l’occurrence la photo, et participer aux échanges, ces vêtements n'auraient sans doute pas attisé les passions. Quelques personnes auraient pu s'offusquer devant les rayons mais il aurait été impossible que cela se viralise. Dans cet exemple, la page Facebook de la marque a été prise d'assaut et la marque a fait l'objet de nombreuses critiques. Cela incite à la prudence extrême et l'autocensure afin de ne pas avoir à gérer une crise d'e-réputation [1], ce qui n'est pas simple. Sachant que cet exemple remonte déjà à 2011, on a pu remarquer la récurrence de ce type de crise.

Les conséquences de ce type de risque nouveau

Beaucoup se disent qu'à moins de rechercher la polémique ou le conflit, mieux vaut ne pas parler de sujets sensibles. Des sujets de société se retrouvent donc exclus de certains types de communication, voire de débats. On peut se poser la question de la façon dont seraient perçues certaines publicité de nos jours. Certaines d'entre elles ne nous manquent pas tant elles étaient sexistes. [2]

pub-sexiste

Plus récemment, des marques ont été maladroites et s'en retrouvent sanctionnées à l'image de Darty pour sa pub mentionnant les blondes en 2013. Quelle est la frontière à ne pas dépasser entre la publicité de Darty et la BD ? Les Blondes, il est bien difficile de pouvoir anticiper les réactions.

sexisme

Laisser les sujets sensibles aux extrêmes

Les polémistes en tout genre, pour se donner de la visibilité, se plaisent à s'emparer des sujets qu'ils savent sensibles. Leur but étant de cliver, il y arrivent facilement avec ces thématiques. Étant donné que de s'exprimer sur ces sujets est devenu risqué, ils ne sont plus traité de façon humoristique mais laissé en pâture aux extrêmes des bords opposés. Ce faisant, aucun débat ne peut se tenir et ce ne sont que des invectives qui pullulent renforçant chacun sur ses positions même si elles ne sont basées que sur les à priori dont il est question ci-dessus. Cela représente un grand risque !

L'importance du débat sur la liberté d'expression

La liberté d'expression demeure un sujet délicat et pourtant essentiel. Peut-on tout dire ? Des citations célèbres ou des productions cinématographiques montrent que la question est récurrente :

  • Dans une lettre datant du 6 février 1770. Voltaire se serait adressé à l’abbé Le Riche en ces termes : « Monsieur l’abbé, je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire. » Pour info, le site parle de citation apocryphe [3], c'est à dire qui n'aurait pas été authentifiée.
  • Le film Larry Flint sorti en 1996 repose sur les limites de la liberté d'expression.
  • Certaines couvertures de Charlie Hebdo posent aussi la question.
  • On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde.

A propos de cette dernière attribuée à Pierre Desproges, voici ce qu'en dit le journal Libération [4]:

Qu’est-ce qui différencie donc Pierre Desproges des autres, ceux pour qui faire de l’humour peut se limiter à réciter des points de vue racistes ? Avant tout, un «pacte humoristique», disent Paillet et Leca : «Pierre Desproges s’est construit un ethos, une manière d’être, qui est un contre-ethos : il présente une personnalité détestable», explique ainsi la première. Il n’a jamais rompu ce pacte, contrairement par exemple à un Dieudonné, qui a fini par inviter le négationniste Robert Faurisson sur une scène. «On peut rire de tout à partir du moment où on s’est bien positionné, quand on a bien réussi à nouer ce pacte humoristique», dit aussi Florence Leca, en rappelant que Pierre Desproges, qui considérait que son premier travail était d’écrire et que le reste était du «service après-vente», «adaptait son humour à chaque média» : radio, télévision, scène, édition… Sur Twitter, où les débats sur l’humour resurgissent régulièrement, ce pacte humoristique est très compliqué à établir, d’où la nécessité pour certaines personnes de préciser qu’elles font du «second degré»… ou d’insulter les gens qui n’ont pas su saisir leur finesse. Qu’aurait fait Pierre Desproges de Twitter ? On a du mal à l’imaginer.

Comment appréhender cette question ?

  • La liberté d'expression peut-elle être totale sinon le risque que la censure la grignote sans cesse est à craindre ?
  • Sur quels sujets, peut-elle être limitée ?
  • Qui peut contrôler les limites ?
  • A l'image de l'exemple de Pierre Desproges, certaines personnes peuvent-elles dire des choses tandis que d'autres non ?

La réponse à chacune de ces questions dépend de la sensibilité de chacun et il est bien difficile voire impossible de dégager un consensus !

Au feu de la discussion

Comment forger les apprenants à développer leur esprit critique ? Cela implique de pouvoir parler de toutes sortes de sujets et des différentes opinion sur ces sujets. Ainsi on peut lutter contre les stygmates et clichés !  

Illustration : zubrow- Visualhunt.com / CC BY-NC

Sources

[1] Gérer une crise sur Internet - https://www.metatale.eu/gerer-crise-internet/

[2] Ces pubs sexistes qui nous feraient honte aujourd’hui -
https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/17221/reader/reader.html#!preferred/1/package/17221/pub/24760/page/15

[3] Voltaire n’a jamais dit : « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai… »
https://www.projet-voltaire.fr/culture-generale/voltaire-citation-apocryphe-je-ne-suis-pas-d-accord-avec-vous/

[4] On peut rire de tout, mais on peut aussi arrêter de citer Desproges n'importe comment
https://www.liberation.fr/debats/2016/02/24/on-peut-rire-de-tout-mais-on-peut-aussi-arreter-de-citer-desproges-n-importe-comment_1435056

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