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Darwinisme linguistique

L'évolution des langues : vivre ou disparaître

Par Sandrine Benard , le 04 mars 2019

« Ce n'est pas la plus forte des espèces qui survit, ni la plus intelligente. C'est celle qui est la plus adaptable au changement, qui vit avec les moyens disponibles et qui coopère contre les menaces communes. »

La théorie de l’évolution ? L’origine des espèces ? Vous avez reconnu, derrière cette citation, le célèbre Charles Darwin (1809-1882), biologiste, naturaliste et scientifique anglais à qui on doit les travaux sur l’évolution des espèces vivantes.

Là encore, si vous êtes un fidèle lecteur de cette chronique, vous pourriez vous demander : « mais quel rapport avec les langues ? », la réponse serait : la langue est comme une espèce, pour survivre, elle doit s’adapter. Mais alors, si un tel lien se faisait de la sorte, pourrait-on parler de « darwinisme linguistique » ?

État des lieux

Si on remonte aux origines de l’Homme, il est difficile de dénombrer combien de langues étaient en présence sur Terre. La diversité linguistique semblait alors omniprésente. 

Puis vint le temps des conquêtes, le XVe siècle, avec ses navigateurs qui partirent à la découverte des nouveaux continents, entraînant dans ces colonisations de sombres moments, tels que les massacres, déportations ou maladies, contribuant ainsi à l’appauvrissement - voire l’éradication (l’exemple du peuple Tainos, à Hispaniola, Haïti actuelle, qui avait disparu à près de 90% moins de 30 ans après sa rencontre avec les Conquistadors espagnols) - culturel et linguistique de ces endroits.

Au XXIe siècle, on considère qu’environ 6.500 langues sont parlées à travers le monde. Certes, elles n’ont pas toutes le même poids ni le même nombre de locuteurs, mais elles existent et ont le privilège d’être parlées. Or, avant la fin de notre siècle, ce même nombre se verra réduit de moitié, entraînant dans leur chute des pans entiers des cultures de l’humanité.

Le site Sorosoro, dont nous avions déjà parlé il y a quelques temps (Sorosoro, multiculturel et multilingue, pour que vivent les langues, octobre 2017) présente d’autres données alarmantes, précisant l’urgence :

  • 500 langues sont parlées par moins de 100 locuteurs ;
  • 96% des langues ne sont parlées que par 4 % de la population mondiale ;
  • plus de 90 % des contenus d’Internet sont rédigés en seulement 12 langues ;
  • une langue meurt en moyenne tous les quinze jours.

S’adapter pour survivre

Mais alors comment faire pour inverser la tendance ? S’adapter. Évoluer. Tels étaient les deux crédos de Darwin quant à la survie d’une espèce. Il en va de même pour les langues.

D’une part, il y a les cas comme ceux de la Turquie ou du Kazakhstan, qui ont décidé de changer d’alphabet. 

En 1923, au lendemain de la chute de l’empire Ottoman, plusieurs réformes linguistiques sont menées par Mustafa Kemal afin de latiniser l’alphabet turc, au détriment de l’alphabet arabe, jusqu’alors utilisé. Cette innovation s’explique du fait du désir de « civilisation occidentale », créant une rupture avec l’ancienne puissance ottomane, alors déchue, entrainant son entrée dans l’Europe, considéré comme « monde civilisé et moderne ». 

Plus récemment, en 2017, dans le plus grand des pays ex-soviétiques d’Asie centrale, le Kazakhstan, l’alphabet traditionnel, cyrillique, est abandonné au profit, lui aussi, de l’alphabet latin. Là encore, la principale motivation est « une volonté de moderniser le pays et de faciliter son intégration à l’espace global des technologies et de l’information », tout en se rapprochant de l’Occident et surtout, en s’éloignant de l’emprise et de l’influence culturelle russe, toujours présente.

Se réinventer pour s’épanouir

D’autre part, il y a ceux qui, plutôt que d’adapter une langue déjà existante, font le choix d’en créer une nouvelle, élargissant alors le nombre de locuteurs à l’échelle internationale, et pas seulement à celle d’une communauté, comme dans les deux exemples précédents.

Pour commencer, on pourrait évoquer les langues créoles, qui sont issues d’évènements historiques particuliers (en l’occurrence, l’esclavage, la colonisation ou la déportation) et d’origines métissées (mélange de la langue du pays d’origine avec celle du pays de contact). L’exemple du créole réunionnais est particulièrement intéressant puisqu’il cumule des mélanges de malgache, d’indo-portugais, de tamoul et de français, tout cela en rapport avec l’histoire de la colonisation de l’île au XVIe siècle. Il est à noter qu’on retrouve des langues créoles aux Antilles, en Guyane, en Louisiane et dans l’Océan Indien. Si elles sont toutes issues de langues africaines (des esclaves), elles ont été mélangées à celles des colons, soit le français, l’anglais, le portugais, le néerlandais ou encore l’espagnol. 

Ensuite, difficile de passer à côté de la langue qui se voudrait universelle, l’espéranto, dont nous avions également déjà parlé. Son principe est simple : inventer une langue sans aucun rattachement géographique ou social possible, en bref, accessible à tous de par le monde, quelle que soit sa culture et son origine ethnique. De par sa relative facilité et rapidité d’apprentissage, et surtout soin caractère universel, l’espéranto charme de plus en plus de personnes. On compterait environ 2 millions de locuteurs aujourd’hui.

Et demain ?

Enfin, il reste ceux qui sont sur la pente descendante et se résignent à la disparition de leur langue, tout en se satisfaisant de la nouvelle langue en présence. On peut citer l’exemple des Pays-Bas, où la prééminence de l’anglais tue à petit feu le néerlandais, laissant apparaître même le terme de « linguicide », comme le souligne Ad Verbrugge, professeur à l’université d’Amsterdam :

« On prône toujours la diversité mais là, on tue une langue minoritaire en uniformisant l'anglais. Nous devons préserver toutes les langues et cultures européennes (…), les étudiants néerlandais ne maîtrisent plus leur langue maternelle ».

Impossible pour moi de ne pas vous faire part d’une anecdote personnelle. Lors d’une discussion avec un de mes étudiants Hollandais, au moment de l’étude d’un extrait du Petit Prince, celui-ci m’a dit qu’il avait lu ce livre en anglais étant petit. Je me suis étonnée qu’il ne l’ait pas lu dans sa langue maternelle, et lui de me répondre : « il y a beaucoup plus de livres écrits en anglais qu’en néerlandais aux Pays-Bas… ».

Finalement, Darwin avait raison, « Le monde ne sera pas hérité par le plus fort, il sera hérité par ceux qui sont le plus en mesure de changer. » Pour survivre, il faut changer, s’adapter, sinon, à l’instar de plus de la moitié des langues en présence de nos jours, le risque de disparition est inéluctable.

Sources 

L’empire Ottoman et l’Europe au XIXe siècle
https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2005-1-page-29.htm#

L’adoption d’un nouvel alphabet au Kazakhstan, 
http://www.sorosoro.org/2017/11/1er-novembre-2017-adoption-dun-nouvel-alphabet-au-kazakhstan/

Vers un darwinisme linguistique, 
https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/vers-un-darwinisme-linguistique

Langue créole, Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Créole

L’Esperanto, http://www.sorosoro.org/esperanto-et-langues-construites/

 

Illustrations

L’héritage de Darwin, https://goo.gl/images/BdZkhg

Évolue, mec ! https://goo.gl/images/QYDMzi

Le nouvel alphabet Kazakh, http://www.sorosoro.org/wp-content/uploads/KAZKH-1-768x876.png

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