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Twitch : la plateforme des apprentissages informels

La webtélé s'affirme aussi pédagogique

Par Alexandre Roberge , le 08 juillet 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 09 juillet 2019

Lorsqu’en 2014, Amazon racheta Twitch pour 970 millions de dollars américains, beaucoup se sont demandé si l'investissement colossal pour cette webtélé vidéoludique en valait la chandelle. Leur pari était juste. Le site a acquis une immense réputation auprès des joueurs et dans la communauté du sport électronique.

Or, réduire ce site aux jeux vidéo serait une erreur. Parce que le site a commencé à proposer des catégories de diffusion plus vastes qui permettent de simplement discuter, d'enregistrer des émissions, de faire de la musique, de l’art, etc. Ainsi, on a vu apparaître des initiatives plus diversifiées comme cette grand-mère allemande qui raconte des histoires aux enfants ou un canal entièrement dédié à la politique française. De plus en plus de personnes exploitent cette plateforme pour ses qualités pédagogiques. Nous avons eu la chance de nous entretenir avec 4 producteurs de contenus uniques dans leur genre provenant de la petite mais grandissante communauté au Québec.

L’historien 

Guide-interprète sur des lieux historiques, animateur-recherchiste à la radio, gestionnaire documentaire pour différents ministères fédéraux et provinciaux; le parcours de François Lafond, alias Hell_Frank sur sa chaîne, n’a rien de banal. Natif de Rimouski, ce bachelier en histoire et certifié en archivistique est en train de terminer sa maîtrise en histoire dans sa région. Grand joueur depuis sa tendre enfance, il a vite accroché sur ce « médium qui peut être captivant, innovateur et aussi intéressant qu’un film ».

Intéressé par la vague des séances de jeu filmées sur YouTube, le jeune homme cherchait tout de même comment se différencier. L’élément déclencheur a été son retour dans sa région durant l’été 2017. N’ayant plus d’émission de radio pour parler d’histoire, il s’est dit qu’il pourrait reproduire ce genre de contenu mais sur Twitch. Il a ainsi commencé à la fin de 2017 à diffuser des parties. Toutefois, sa chaîne a décollé en 2018  alors qu'il s'immergeait dans le jeu de rôle représentant un Moyen-Âge réaliste, Kingdom Come : Delivrance. Étant un des seuls québécois à y jouer, beaucoup de spectateurs s’y sont intéressés d’autant plus qu’il alimentait ses parties avec des éléments historiques appris et des sources. Personne ne se spécialisant dans cette voie historique, il a décidé de l’emprunter.

Ainsi, pour lui, les Assassin’s Creed, Age of Empires, Kingdom Come : Delivrance et même Civilization peuvent être des points d’entrée utilisables par les milieux pédagogiques. D’accord, mais les jeux vidéo trafiquent souvent l’histoire, non? À cela, il rétorque : « puisqu’il s’agit d’une œuvre de fiction, je ne serai pas aussi sévère qu’un article scientifique ou le livre d’un historien. » Par contre, avec sa formation, il est capable de voir où les coins ronds sont tournés et il invite ses spectateurs à faire attention et à s’informer davantage.

Le mandataire

Sylvain Benoît (BenShowSly) n’avait aucune idée, alors qu’il faisait sa première diffusion en avril 2015, de ce qu’il allait devenir. En effet, 4 ans plus tard, il a été surnommé « le mandataire du rétro » de la communauté québécoise. Pourtant, son parcours scolaire ne le prédisposait pas à cela.

Musicien, il fera un double baccalauréat à l’Université de Sherbrooke en musique et en pédagogie. Il ne terminera pas cette dernière, trouvant que la formation pédagogique ne correspondait pas aux réalités sur le terrain. Il obtiendra par la suite une attestation d’études collégiales en programmation, domaine dans lequel il travaille encore aujourd’hui.

Son intérêt pour Twitch naîtra d’une « gaffe ». Alors qu’il participait à une partie multijoueur de Grand Theft Auto V avec un des pionniers du jeu numérique au Québec, Denis Talbot, il fera rater la mission à quelques secondes de la fin, happé par une voiture. Ce moment, qui aurait pu être uniquement embarrassant, a été révélateur pour lui. Il pouvait provoquer le rire et intéresser le public.

Étant encore fortement attaché aux jeux développés dans les années 80 et 90, il décide de revisiter ces titres. Son intérêt personnel pour l'histoire du développement de ces jeux le fait rechercher de plus en plus d'informations qu'il décide de partager auprès de sa communauté. Ainsi, quand vient le moment de présenter un nouveau titre sur sa chaîne, il recherche auparavant des informations glanées autant sur Wikipédia que d’autres sources fiables pour donner une présentation la plus informative possible sur les jeux qui l'occuperont pendant plusieurs semaines.

Pourquoi se pencher sur ce pan de l’histoire? Un peu comme celle humaine, le développement des jeux explique les bons et mauvais côtés de chaque titre, y compris des productions actuelles. Comme il le dira « Si je joue à un jeu mauvais, il y a de quoi qui explique pourquoi il l’est. C’est important de comprendre pourquoi. [...] Des fois, tu apprends qu’il y avait une équipe de tant de personnes et la moitié sont partis sur un plus gros projet. [...] Aujourd'hui si [le jeu vidéo] est comme ça, c'est parce qu'il s'est passé plusieurs événements. Rien n'est apparu de nulle part. » 

Le joaillier

Si vous parlez de Simon Gélinas sur Internet, peu de gens sauront vous dire de qui il s’agit. Par contre, Simon Diamond a acquis depuis le début de 2019 une solide réputation et un public fidèle.

Ayant commencé un DEC et un baccalauréat en informatique, il abandonne le tout après deux ans et demi, ne se sentant pas à sa place. Il va alors sur le marché du travail comme serveur et découvre la joaillerie par un ami. Fasciné par les bijoux depuis l'enfance et voulant exprimer son côté artistique, il suivra une formation de joaillerie au centre de formation professionnelle Maurice-Barbeau et travaillera dix ans dans une bijouterie. Durant l’été 2018, il obtient un ASP (attestation de spécialisation professionnelle) et lance son propre commerce en ligne.

Le jeune homme de Québec a vite délaissé Twitch à ses débuts puisqu’il ne s’agissait que de jeux vidéo. Or, en voyant les nouvelles catégories Twitch dont l’artisanat (Craft), il s’est dit : « il faut que je montre à tout le monde mon atelier, qu’est-ce que je fais comme bijoux, etc. » Un pari qui a fonctionné. Alors que bien des diffuseurs commencent avec de très petits publics d'une ou deux personnes, sa chaîne a rapidement atteint la dizaine de spectateurs dès la première semaine. Il faut dire qu’il était le seul francophone à proposer un tel contenu.

Évidemment, il lui a fallu s’adapter à composer avec un clavardage qui peut être distrayant. Il se donne d’ailleurs des journées sans diffusion pour avancer dans ses commandes. L’avantage est que la joaillerie implique souvent des périodes d’attente. Il peut alors en profiter pour animer sa communauté, parler de ses méthodes, des pierres utilisées, etc. 

L’intervenant

Détenteur d’un DEC en sciences humaines et en art visuel, le parcours de Gabriel Girard vers l’intervention n’a pas été une ligne droite. Travailleur autonome, il a officié comme barman, organisateur d’événements pour ensuite finir une formation d’éducateur spécialisée en 2017 qu’il met depuis en pratique sur le terrain. Son intérêt pour Twitch a grandi en suivant une personnalité qui a migré vers cette plateforme. Il a aimé la formule et a voulu enregistrer ses parties avec ses amis.

Tout d’abord, connu sous le nom « You better run », il cherchait à savoir ce qu’il pourrait faire de plus pour se démarquer sur Twitch. Son déclic fut le documentaire « Bye » d’Alexandre Taillefer, un homme d’affaires influent au Québec dont le fils Thomas a commis l’irréparable. Le film s’intéresse alors à la détresse des jeunes combiné à la cyberdépendance. D'autant plus que son expérience terrain montrait bien le besoin en ce sens : « J’en organise des événements “gaming” pour les jeunes et on voit que les habiletés sociales ne sont pas tout le temps très développées. » Sentant qu'il fallait offrir un service d'aide sur Twitch, la chaîne devient Intervenant Gamer, un lieu où les gens peuvent sortir de l’isolement et discuter dans le clavardage ou dans le privé avec les différents intervenants bénévoles, pilliers de ce projet collectif.

L’idée n’est pas d’offrir un suivi psychologique. Les interventions, d’ailleurs, mènent généralement vers d’autres ressources en santé mentale. Il s’agit surtout d’offrir un endroit où tous peuvent s’exprimer sans gêne. Quand vient la question de la maladie mentale et des jeux, il ne pointera jamais ceux-ci du doigt. Bien souvent, sous la « violence » ou la cyberdépendance d’un joueur, se cachent « des problématiques profondes comme l’intimidation [...] et se réfugier dans le jeu devient un mécanisme de défense compréhensible ».

L’intelligence collective à l’œuvre

Ce qui ressort des conversations est l’importance des spectateurs. Non seulement comme public mais comme appuis à leurs projets. L’historien les surnomme même « les assistants de recherche » qui peuvent citer des sources et des savoirs que lui-même ne possède pas. Il n’est pas expert dans toutes les périodes historiques ! Un partage qui se retrouve aussi dans les émissions du mandataire où certains apportent leur expertise sur certains titres, développeurs, etc. Inversement, les diffuseurs aussi ont un effet sur leur public.

« Si toute l’humanité partageait ses connaissances au lieu d’essayer de cacher leurs recettes, cela mènerait à un monde plus positif », affirmera Simon Diamond. Sa chaîne a inspiré d’ailleurs des spectateurs à se mettre à l’artisanat du cuir, de l’émail, de la peinture, etc. Bien des gens sont allés se renseigner davantage après les aventures vidéoludiques ou les baladodiffusions avec des historiens de Hell_Frank, « le but premier » de sa chaîne ajoutera-t-il. Malgré les réticences de certains aux « périodes magistrales » de BenShowSly, nombreux ont affirmé en avoir appris sur l’histoire du jeu vidéo et ont insisté fortement pour qu’elles restent quand celui-ci a douté de leur utilité. Enfin, les balados d’Intervenant Gamer sur des sujets lourds (jalousie, communication, suicide, etc.) permettent des échanges favorisant l’empathie, l’ouverture d’esprit, l’entraide, etc. D’ailleurs, ceux-ci se retrouvent sur sa chaîne YouTube.

Twitch, une webtélé pour le milieu scolaire?

La question a donc été posée aux producteurs de contenu : étant donné cet apprentissage informel présent sur le site, pourrait-il y avoir une section pédagogique sur la gigantesque plateforme? Pour François Lafond, nul doute, Twitch l’est déjà. D’ailleurs, toutes ses diffusions « portent les tags histoire et éducatif ». Pour lui, la présence de ces dénominateurs prouve que les administrateurs de la webtélé ont remarqué et encouragent le contenu didactique. Simon Gélinas va dans le même sens. L’interactivité qu’apporte Twitch pourrait résonner chez les apprenants ayant des difficultés à aimer l’école. La pédagogie prendrait alors une touche plus ludique.

Par contre, si Gabriel Girard est d’accord avec l’idée que Twitch est déjà involontairement pédagogique, il faut faire attention. La webtélé grandit à une vitesse effarante et comme YouTube, la question des revenus va se poser. D’autant plus que le but de ces plateformes est d’attirer les publicitaires d’abord et avant tout. Une inquiétude que partage Sylvain Benoit qui ajoute que le « contrôle est assez minime sur ce qui est présenté ». Ainsi, n’importe qui pourrait affirmer être enseignant et propager des faussetés. Sans compter les problèmes de logistique d’une compagnie internationale qui devrait s’assujettir aux objectifs scolaires de chaque pays. Il n’est toutefois pas fermé à l’idée de certains professeurs utilisant la plateforme pour de la révision et montrer des concepts de base.

Twitch est une webtélé qui s’est diversifiée avec le temps. Si le cœur du site reste le jeu vidéo, il n’en demeure pas moins qu’ils sont nombreux à proposer du contenu supplémentaire involontairement pédagogique. Par la pratique de leur art, par le partage de leurs connaissances acquises au fil de recherches et de leur parcours scolaire, les producteurs de contenu participent à cette idée d’apprentissage informel, un essentiel dans une économie du savoir.

Ainsi, n’hésitez pas à aller jeter un coup d’œil aux chaînes de ceux interrogés.

Hell_Frank
BenShowSly
Simon Diamond
Intervenant Gamer

De plus, nous vous offrons une liste non exhaustive de producteurs de contenus québécois qui, sans chercher à être pédagogique, collaborent dans le partage des savoirs et compétences dans différents domaines.

NanaMTL, dessinatrice
Phil_Côté, musicien
Nadbox, monteur
La Tanière, création musicale et visuelle
JeanRush70, création musicale
mccapable, création musicale/DJ
EpicJoystick, animateur et dessinateur
DominiqueBabang, dessinatrice
Machy23, dessinatrice
Yunie__, modélisatrice 3D
jmNjane, cuisine 
GeeketteYoshi, naturopathie et danse
Banville - Illustrateur

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