Le temps, la science et les hommes
Qu’est-ce que le temps ? Un mirage ? Une unité de mesure ? Une synchronicité ? C’est le tout en même temps en fait, juste que l’outil d’observation n’est pas le même.
Publié le 28 septembre 2019 Mis à jour le 28 septembre 2019
Un interstice est une chose minuscule, un entre deux, une faille. C’est un peu de jeu entre les éléments qui composent une structure, quelques petites fentes dans les volets qui laissent passer la lumière, une part négligée de vide dans ce qui paraît compact d’un trop rapide regard.
Pourtant l’interstice est fort utile lorsque les agencements institutionnels paraissent coincés. L’ostéopathe va chercher le mouvement dans des articulations bloquées. Avec ses mains, il ressent les vides et s’efforce de les activer pour faire jouer un genou, une rotule, des vertèbres et leur redonner de la souplesse. Ce qui est valable dans un corps humain pourrait bien l’être également dans un corps organisationnel.
Chacun imagine que les organigrammes, les règlements, les procédures décrivent finement le fonctionnement de l’organisation, alors qu’en fait des imprévus, des impondérables des zones d’indécision subsistent, des temps minuscules hors de contrôle. Ces zones sont des interstices organisationnels. Ils ont été identifiés de longue date, par exemple dans l’analyse des phénomènes de pouvoir au cœur des organisations, le sociologue Michel Crozier parlait de « zone d’incertitude ».
Selon lui, celui qui maîtrise ces zones gagne de la prévisibilité sur le déroulement de l’activité et il peut transformer cette prescience en capacité d’influence sur le système. Si les interstices ont été analysés pour prédire les comportements organisationnels, ils peuvent l’être également pour l’apprentissage.
Teissier dans son étude et son action dans les institutions médicales identifie l’interstice « comme partie exclue (mais pas forcément externe) de l’institution qui en détermine les limites ». Pour lui les interstices sont autant spatiaux, moraux que temporels. Ils sont déterminés par les institutions par rapport auxquelles ils se définissent. Ainsi, même les apprentissages qui s’y déroulent sont conditionnés par les contraintes des institutions. La liberté dans un interstice reste encadrée.
Les apprentissages informels se produisent de façon souterraine, invisible, à la marge d’autres activités dont l’objet premier n’est pas d’apprendre. Ce faisant, a posteriori, l’on constate que la participation à une activité, a été apprenante. Les apprentissages informels se nichent aussi dans les interstices.
L’environnement pervasif « correspond à un fonctionnement global de la communication où une informatique diffuse permet à des objets communicants de se reconnaitre entre eux et de se localiser automatiquement » (wikipédia). C'est certainement l'expression qui caractérise le mieux cet ensemble d'espaces minuscules. En complément, le terme japonais de «ma» exprime un espace interstitiel, comme une trace invisible qui marque le passage d’un endroit définissable à un autre. Une porte, un portique qui articule les espaces plutôt qu’il ne les cloisonne.
Pour les responsables d’une organisation, les conditions à réunir pour faire des interstices organisationnels des leviers d’apprentissage sont les suivants :
Pour Tessier (2013) « la pédagogie de l’interstice, mobilise imaginaire, croyance, affectivité, sensorialité, corporéité, émotion, appartenance afin de déboucher sur l’habilitation (empowerment) des participants, dans un cadre éthique bien déterminé ». Cette pédagogie agit sur les comportements comme les incitatifs (nudges), sans s’en apercevoir en agissant par le détour, par la marge, les apprentissages grandissent.
L’enjeu actuel de la transformation pédagogique est moins de chercher à vaincre les « résistances au changement » ou d’énoncer une vision tonitruante sur les bonnes méthodes à adopter (numérique, de co-design, de facilitation etc.), que de rendre l’appropriation désirable.
Le désir sera d’autant plus grand que la valeur ajoutée d’une nouvelle méthode pédagogique sera perceptible et bien réelle. Pour constituer un environnement pervasif, c’est-à-dire un environnement où les idées, les informations, les projets se glissent en douceur dans l’existant, se greffent et grandissent, il s’agit moins d’affirmer sa raison et de chercher à démontrer la pertinence par le discours et plus de démultiplier les expérimentations.
La pédagogie de l’interstice est toute de modestie. Elle s’immisce sur des terrains laissés en friche ou saisit les opportunités de sujets neufs à défricher.
Illustration : Clker - Pixabay
Source
Tessier, S. (2013). Éducations, santé et précarités: la pédagogie de l'interstice. Éditions L'Harmattan.
https://www.decitre.fr/livres/educations-sante-et-precarites-9782343021140.html#ae85
Wikipédia – eEnvironnement pervasif - https://fr.wikipedia.org/wiki/Environnement_pervasif
Question de management - Le pouvoir organisationnel ou la maîtrise des zones d’incertitudes https://www.questions-de-management.com/le-pouvoir-organisationnel-ou-la-maitrise-des-zones-dincertitude/
Teissier (2012), Agir aux confins des institutions : la pédagogie de l'interstice. Vers une théorie et une modélisation. Leçons tirées de trente années d'actions éducatives en santé. Soutenance de thèse (17/12/2012) sous la direction d'Alain Vulbeau Dans Spécificités 2012/1 (N° 5), pages 311 à 312 https://www.cairn.info/revue-specificites-2012-1-page-311.htm
ENS Cachan - FUN MOOC – Pourquoi le social learning se développe
https://www.fun-mooc.fr/c4x/ENSCachan/20005/asset/efanfas3_textevideo2_pourquoi_social_learning_se_developpe.pdf