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Enseigner une langue qui n'est pas la sienne

Lettres persanes

Par Sandrine Benard , le 08 septembre 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 09 septembre 2019

 « Un professeur doit croire à la valeur et l'intérêt de la matière qu'il enseigne comme un médecin croit à la santé. »

Ainsi parlait Gilbert Highet, écrivain, intellectuel, critique et un historien littéraire écossais-américain (1906-1978) pour souligner l’importance de la foi que l’enseignant doit avoir en ce qu’il enseigne.

En effet, qu’on enseigne les mathématiques, l’histoire, les sciences, la géographie, la philosophie ou les langues, le simple fait d’enseigner suggère une transmission de savoirs, de connaissances entre un enseignant et un apprenant.

Enseigner dans sa propre langue n’est pas toujours évident, alors qu’en est-il du fait d’enseigner dans une autre langue qui n’est pas la sienne ? Quels sont les défis, les limites et les enjeux que cela suppose ?

Lettres Persanes

Non, ce n’est pas de Montesquieu dont nous allons parler aujourd’hui, mais vous devinerez sûrement où je veux en venir…

Étant moi-même professeure de français langue étrangère, j’ai toujours admiré mes collègues qui n’étaient pas de langue maternelle française et qui, pourtant, tout comme moi, enseignaient la langue de Molière. Je vous propose donc de rencontrer aujourd’hui une de ces personnes remarquables qui a bien voulu répondre à mes questions, nous permettant ainsi de faire un peu de lumière sur ce sujet. Rencontre avec Mme Zahra Mahdavi…

Zahra enseigne le français langue étrangère depuis plusieurs années à Québec, au Canada, bien loin de son pays d’origine, l’Iran. Diplômée d’un Doctorat de philosophie et de linguistique (didactique des langues) à l’Université Laval de Québec, c’est dans ce pays où elle a étudié qu’elle a choisi de finalement s’installer et de poursuivre sa carrière professionnelle comme enseignant de français langue étrangère / seconde.

Sa langue maternelle est le persan, souvent également appelé « farsi », parlé par environ 120 millions de locuteurs dans le monde. Cette langue indo-européenne est la langue officielle de l’Iran, de l’Afghanistan et du Tadjikistan et, bien que son alphabet soit une variante de l’alphabet arabe, cette langue persane n’a aucune parenté avec elle, puisqu’elle diffère de l’arabe sur le plan de la grammaire, mais aussi de la phonologie. Tout cela pour vous dire que oui, le persan est bien loin du français !

La jeunesse en marche

J’ai demandé à Zahra pourquoi elle avait choisi d’apprendre le français et d’en faire son métier et sa réponse reflète bien une réalité culturelle de la jeunesse iranienne actuelle : « J’étais tout le temps intéressée à apprendre des langues étrangères, surtout l’anglais et le français. Le français, c’était plus parce que je regardais des émissions dans cette langue et je l’adorais. En Iran, pour être admis à l’université, il y a un concours. Alors, j’ai choisi ces deux langues et j’ai été acceptée en littérature française. » 

Face à cette réponse, j’ai voulu en savoir plus, comment était perçu l’apprentissage des langues, et en particulier du français, en Iran ? « En Iran, on est passionné par le cinéma et surtout le cinéma français. Alors, les jeunes apprennent le français pour regarder les films. Deuxièmement, à cause de l’augmentation du nombre de personnes qui aimeraient immigrer au Canada. En plus, il y a aussi des jeunes qui souhaitent continuer leurs études en France. »

Et voilà une bonne explication ! Les jeunes Iraniens apprennent une langue étrangère tout d’abord par curiosité et intérêt (comme pour les films), mais surtout dans l’objectif de poursuivre leurs études à l’étranger.

Relever des défis

Zahra ne s’en cache pas, pour elle, le plus grand défi était « d’apprendre la grammaire et d’enseigner cette dernière ». Mais aujourd’hui, après tout ce temps passé loin de chez elle, dans son nouveau pays d’accueil, le Canada, peut-on dire qu’elle a oublié sa langue natale et que le français domine ? Oui et non ! « D’un côté, le perse est ma langue maternelle et j’adore ça et je suis vraiment à l’aise dans cette langue. De l’autre côté, le français est important pour moi parce je l’enseigne et j’aimerais le maîtriser de plus en plus. »

Il est certain qu’en dépit de toute bonne volonté, enseigner une langue qui n’est pas la leur demande aux professeurs non-natifs un effort beaucoup plus considérable qu’aux francophones de naissance. Cependant, j’ai remarqué que ces mêmes enseignants ont beaucoup plus de respect et de reconnaissance pour la langue que nous en avons nous-mêmes, ne serait-ce que par le perpétuel souci de bien la parler, de bien la soigner, d’y faire attention, sans jamais l’écorcher. 

Et nous ? Sans doute trop orgueilleux de NOTRE langue, nous avons souvent tendance à ne plus y prêter autant d’attention qu’il en faudrait. Certes, nous la parlons depuis notre naissance, nous avons grandi et évolué avec elle, mais est-ce pour autant que nous la parlons mieux ? Cela serait prétentieux de l’admettre.

Et si finalement l’avenir de l’enseignement de la langue française passait justement par ces professeurs non-francophones d’origine ? Cela serait une belle revanche pour la langue française, si souvent maltraitée par nos pairs. On a récemment appris, le 29 août 2019, que la France allait débloquer 25 millions d’euros pour l’enseignement du français à l’étranger, ce qui permettra d’accroître le nombre de professeurs et ce, partout dans le monde, ces derniers devenant alors la véritable source d’inspiration de ces futurs apprenants de la langue, favorisant ainsi l’épanouissement du français à travers le monde ! Merci, professeur !

Remerciements à madame Zahra Mahdavi pour sa participation et son témoignage.

Sources et illustrations 

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