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Votre pays ne vous convient pas ? Créez-en un !

Par Marion Sabourdy , le 18 mai 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 08 juillet 2011

« Vous avez quelque chose à déclarer ? » C’est par ces mots que David, l’ambassadeur de 8th Wonderland vous accueille dans son pays virtuel. Présenté en anglais sur la page d’accueil puis décliné en français sur les pages accessibles après inscription, le site internet comptait plus de 3800 « citoyens » le 17 mai 2010. Respect de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, constitution bientôt en vote, espace de discussion sur les actions à mener dans le monde réel, vote au suffrage universel… Tous les ingrédients étaient là pour donner l’illusion d’un état virtuel. Illusion seulement car la « 8ème merveille du monde » etait une opération marketing pour promouvoir le film éponyme (voir la bande annonce).

Les mondes virtuels dans la littérature

A l’heure où certains peuples et diasporas ne disposent pas de territoire politique, comme les Palestiniens ou les Hmongs, cette utopie cinématographique remet au goût du jour les micronations virtuelles, ces pays créés de toutes pièces sur internet, avec ou non une revendication territoriale dans le monde réel. L’idée n’est pas nouvelle, et trouve sa source dans les pays de fiction des écrivains (comme la Terre du Milieu de J.R.R. Tolkien : voir carte) et dans quelques micronations revendiquées au XIXème et XXème siècles par des esprits aventuriers, comme l’île Navy de la rivière Niagara (1837), l’île Lundy dans le canal de Bristol (1929), l’État autoproclamé d’Akhzivland en Israël (1952) ou encore l’Île Barbe à Lyon (1977).

François Place pour sa part imagine de véritables continents, comme en témoignent les trois tomes de son Atlas des géographies d'Orbae, salués par les meilleurs connaisseurs de la littérature.

L’avènement d’internet a donné des idées aux plaisantins, doux rêveurs ou utopistes au point que dans les années 1990 et jusqu’au début des années 2000, les exemples de pays virtuels abondaient. Dans un article daté de 1999, l’avocate Marie-Hélène Deschamps-Marquis prenait l’exemple de New-Utopia. Fondé en septembre 1996 par le « Prince Lazarus », véritable paradis fiscal, le pays possédait son université virtuelle et « prétend[ait] avoir des droits sur un territoire au large des côtes du Honduras ». Son secrétaire d'État, « Richard S. Balch [avait] même fait parvenir au secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, une lettre lui demandant d'accepter New-Utopia comme membre des Nations unies ».

Des utopies semblables et plutôt "terre à terre"

Plus que des anecdotes, les micronations sont devenues un sujet d’étude pour « l’Institut français de micropatrologie » (IFM), une association loi 1901 qui « entend proposer au public francophone quelques éléments de réflexion et de recherches sur les micro-États et les micro-nations ». De nombreux liens sont disponibles sur leur site. Dans un article sur Cybergeo, Frédéric Lasserre a listé leurs points communs :

  • « un goût marqué pour un certain apparat » : drapeau, hymne, armes, monnaie, processus de naturalisation, passeports, titres, ambassadeurs…
  • « une nette préférence pour le système monarchique », bien que ça ne soit pas le cas de 8th Wonderland
  • « une fascination pour le monde diplomatique » : ministères, ambassadeurs, relations internationales entre états virtuels…
  • « un goût pour la gestion du territoire » dans le cas de pays qui revendiquent un territoire réel : découpage, géographie historique, production de cartes…
  • « l’absence de critère culturel » et donc pas de langue commune, comme l’espéranto, l’interlingua ou autres langues artificielles
  • « des ambitions réelles… nourries d’utopie » : état sans impôt, libre entreprise, reconnaissance diplomatique, participation au processus de décision et de construction de l’Etat pour chaque internaute. Frédéric Lasserre cite ici Fabrice O’Driscoll de l’IFM ; ces micronations « ont toutes un point en commun. Elles marquent une tentative de rupture avec un environnement politique dans lequel les citoyens ne se reconnaissent plus ».


L'humour pour drapeau

Entreprises louables mais finalement limitées. Car lorsque Frédéric Lasserre s’interroge : « grâce à l’Internet, ces micronations préfigureraient-elles une nouvelle conception de la Nation (…) ? La floraison de micronations sur l’Internet, constellation d’États virtuels (…) signifierait l’invention d’une nouvelle forme de communauté politique, (…) entièrement désincarnée et détachée de la territorialité ». Il répond très vite par la négative : « loin de fonder des États aterritoriaux en mettant à profit le caractère virtuel de l’Internet, les gouvernements des micronations qui se prennent au jeu font état d’un territoire ». En bref, «loin de (…) proposer des solutions originales (…) les créateurs des micronations s’en remettent à des formules qui paraîtront fort archaïques ».

S’affranchissant du sérieux, certains plaisantins ont créé des pays loufoques, listés par Frédéric Lasserre : la République libre du Frioul, le Splotchland, le Commonwealth de Cyberia, le Royaume de Choconia, le Royaume de Zarahemla, le Grand Duché de Haren et même Valles Grandes sur Mars et Haren City sur un satellite de Jupiter.

On peut également y ajouter la Molvanie (« Le pays que s’il existait pas, faudrait l’inventer ») et son célèbre guide touristique foisonnant de clichés sur les pays de l’Europe de l’Est, créée par trois plaisantins australiens. Le Monde s’est fendu d’un article et suite à la réussite de leur premier guide, les petits rigolos de Jetlagtravel en ont écrit deux autres, tout aussi peu sérieux mais croustillants : San Sombrèro et Phaic Tăn. Le journaliste et auteur Danny Wallace est le personnage principal d’une série de vidéos en anglais (voir un exemple) où il tente de créer son propre pays, dans une mise en scène digne de Michael Moore.

Autant de tentatives, finalement pas si excentriques, qui pointent le doigt sur une volonté d’indépendance, de création d’un ordre politique nouveau avec l’aide d’internet. Un ordre qui pourrait avoir des conséquences dans le monde réel, comme dans 8th Wonderland. Mais aujourd’hui, beaucoup de projets semblent abandonnés, souvent délaissés pour les jeux en ligne massivement multijoueurs. Ils ont eux-aussi leurs normes et leur géographie (très codifiées) et sont une autre forme d’évasion. Mais si l’idée vous chante, alors pourquoi ne pas créer votre propre pays ?

Crédits photos : image du film 8th Wonderland, colinjcampbell, LLudo, FlickR, licence CC.

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