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Publié le 16 mai 2016 Mis à jour le 16 mai 2016

Maux du numérique en pédagogie

À l'usage, on rencontre des limites.

Que nous vient-il à l’esprit quand on croise le pédagogique et le numérique ? Les avantages l’emportent-ils systématiquement sur les inconvénients ? 

Le numérique appliqué à la pédagogie pourrait bien être, pour reprendre le terme de Stiegler,  un pharmakon : dans le même temps un remède et un poison.

Des inconvénients biens réels

La technicité et le besoin de nouvelles compétences pour de nouveaux usages

Les premières remarques qu’il est possible de formuler sur le croisement entre pédagogie et numérique c’est l’attention à la technique : ce croisement apparaît souvent  trop compliqué, plein de bugs, avec un risque de panne élevé.

La réussite de ce croisement  demande de la préparation des compétences du formateur mais aussi de l’apprenant. Cette demande de compétences particulières ne serait pas encore acquise. En particulier en tant que formateur, la manière de communiquer et la scénarisation de la formation sont différente. Il s’agit pour eux d’adapter leur mode de communication aux outils dont ils disposent, cela demande un effort dans les formations en salle, comme dans la formation à distance. L’accès et l’usage peuvent s’avérer difficiles pour certains stagiaires.

Enfin pour les formateurs comme pour les apprenants la pérennité des outils n’est pas garantie. Il y a régulièrement perte  des données avec les changements de formats. On se souvient des grandes disquettes souples, puis des petites disquettes rigides, des clés USB, des CD-Rom et aujourd’hui du cloud.

Les équipements, les réseaux et les accès

Les équipements

La question : « qui détient les équipements au moment de l’apprentissage ? » se pose. La fracture numérique existe; même si pour l'exemple français 82% des individus ont accès chez eux à internet, tous ne savent pas l’utiliser et 18% sont exclus. Par ailleurs, quel est le matériel a adapté ? Comment en disposer ? Comment le choisir ? Qui en assume les coûts  des équipements et abonnements ? L'universellement accessible et soutenable parait encore bien éloigné.

Les infrastructures, les réseaux et les accès locaux

Si sur le principe les accès se généralisent, il existe encore des zones en 2G ou des zones blanches (268 centres bourgs ne sont pas couverts en France). Par ailleurs  les débits numériques ne sont pas présents sur tous les territoires avec la même intensité. La logistique numérique s’avère alors  complexe, notamment sur les territoires enclavés.

Si l’immédiateté de la réponse n’est pas assurée, si une  plateforme pédagogique ne donne pas une réponse rapidement, l'utilisateur d'un service renonce à l'utiliser.

Par ailleurs, il faut prendre en considération l’accessibilité de tous les publics: quid des personnes en situation de handicap qui ont accès à des logiciels standards, mais pas à une variété d’interfaces ? Quid des lieux qui nécessitent une préparation différente, car très dépendants d’une infrastructure technique. Enfin, l’infrastructure est aussi  faite de logiciels, qui peuvent aussi poser des problème d'accès à des informations et obliger de s’équiper de navigateur logiciels (par ex Google Chrome) pour accéder à des programmes particuliers.

La transformation des façons d’apprendre

L’apprenant

La solitude d'usage se développe :  on remplace le face à face par du côte à côte. Un des reproches les plus courant est que l’on peut se sentir seul devant sa machine quand on apprend à distance. La formation à distance c’est accepter de travailler seul à distance : cela demande une vraie contractualité, un pré-réquis psychologique. Quelle capacité d'autonomie dans l'apprentissage des apprenants ? Le manque de cadre et de repères, les solitudes interactives, les risques d'isolements et de distance critique sont là. Cela pourrait devenir déshumanisant.

En outre il y a un changement des façons d’apprendre, une dimension kinésique se transforme. La lecture sur un écran et l’écriture sont transformées. Plus encore des phénomènes importants de changements de câblage neuronal se produisent dans le cerveau. Des pertes d'attention, des distractions, des effets de dispersion sont observables. Dans ces conditions comment contextualiser, consolider, construire une pensée ?

Les interactions

L'écran met une distance, cela engendrerait peut être une moindre interactivité parfois désignée comme « solitude interactive ». Même lorsqu’elles existent, les interactions peuvent se limiter au risque de surfer, à une impression de ne pas aller en profondeur.

Il y a dans ce type d’interaction limitée une illusion de l'auto-formation. Qui plus celle-ci demanderait une vraie motivation, de la rigueur et de la discipline et parfois de la frustration aux questions restées sans réponses. Ce type d’interaction forme t-il vraiment à l'esprit critique ? Cette culture de l'immédiateté, du zapping trop ludique, cette non-distance critique, permet-elle vraiment de contextualiser, de consolider, et construire une pensée ? Pire ne constitue-elle pas les bases d’une paresse intellectuelle : informations et connaissances disponibles facilement n'incitent pas la personne à la réflexion et appauvrissent les niveaux d'analyse 

On est habitué souvent à travailler et apprendre seul, ces nouvelles modalités sont-elles vraiment collaboratives ? A distance il y aurait une difficulté pour développer de l'empathie, l’isolement s’opposerait à la  dynamique de groupe.

L’intervenant

Quelle est la place de l'intervenant dans ces nouvelles approches offrant de nombreuses informations ?  L'intervenant maîtrise les informations qu'il donne mais pas celles que trouvent les participants : comment maitriser les fausses informations?

Cet accès facilité à des informations, transformerait le rapport aux experts et aux sachants, dévaluerait  le savoir du sachant en le plaçant en simple tiers médiateur dans la pédagogie. Comment les formateurs peuvent- ils vraiment accepter le changement de posture, et devenir de simples guides vers les ressources.

L’impact sur l’environnement et la santé

Une première catégorie consiste dans les risques écologiques avec  le suréquipement, les matériaux rares (terres rares)  qui sont dans les équipements électroniques sont de plus en plus consommés. De la même façon, la dématérialisation tant vantée induirait la consommation d’électricité. Il faudrait vérifier quelle sera la consommation, notamment avec le stockage des données lié aux pratiques du cloud.

Par ailleurs qui pense à l’omniprésence des ondes (WIFI) et à l'impact sur l'environnement ? Quel risque sur la santé avec le choix du tout wifi dans les nouvelles salles de formation connectées ? Quid des électro sensibilités (2% des Français se déclareraient électro-sensibles). Il existe beaucoup d’inconnues en termes de santé avec les antennes relais. Les effets des ondes relais sur les cerveaux restent à mieux comprendre.

Pour finir des effets d’addiction à internet à ses jeux sont perceptibles et la surconsommation d'écrans provoque une  épidémie de myopie (pour la France et l’Europe).

La qualité et le traitement des informations

Un grand nombre de questions porte sur le contrôle sur les données.

L’infobésité produit un risque d’égarement, un risque de fausse information avec des sources dont l’authenticité reste à montrer. Quand la recherche d’information s’arrête le plus souvent à la consultation de la première page d’un moteur de recherche, quelle validation, des contenus? Quel contenu objectif?  Quelle qualité des sources? Il en résulterait des difficultés à discerner les informations pertinentes et à se forger sa propre opinion critique.

La crainte qui s’exprime  d’informations traitées de façon superficielle massive et morcelée induirait un manque d'esprit critique, des phénomènes d'inattention, de perte d’effort pour apprendre et renforceraient l’isolement. La perte du lien humain serait un risque et  l’enseignant ne peut plus envoyer la craie sur l'élève indiscipliné pour le ramener au sujet d’intérêt collectif.

Avec cette déperdition d'attention, des problèmes de mémorisation seraient déjà là. Une autre fracture numérique, se développerait entre ceux  qui prèférent chercher par eux-mêmes et ceux qui surfent à la moindre question "et si on n'en veut pas, on est obligé?"

Il s’agirait donc de faire attention aux sources et de développer l’esprit critique des apprenants. Préférerer l'ignorance n'est pas une option valable.

La relation avec les employeurs

La question du statut de la formation avec un ordinateur se pose, dans un continuum entre recherche d’informations menée à titre personnel et investigation organisée dans le cadre d’un cours.

Quelle valorisation du temps dédié sur le temps personnel ou le temps professionnel, notamment avec les MOOC ? Qui est propriétaire des moyens d’apprentissage (ordinateur abonnement)? Cela conditionne-t-il le statut des temps passés.

Par ailleurs quel  équipement sur son lieu de travail au retour sur son poste ? Tout le monde n’est pas également doté. Quelle valorisation de l'activité  en ligne ? Quelle reconnaissance du temps d’apprendre sur écran dans le temps de travail ou de formation ?

La sécurité informatique, l’éthique et la déontologie

Le numérique, ses équipements, ses approches devraient demeurer des outils et non une fin en soi. Il existe en effet des dangers de l'internet. Une prudence à avoir sur les réseaux sociaux devrait être enseignée. Comment et qui sensibilise à la protection des données ? Les logiciels gratuits le sont-ils vraiment ? Quels biais commerciaux sont-ils encourus ?

N’y a-t-il pas un risque de présentation biaisée des informations ? N’observe t-on pas une altération croissante à distinguer entre réel et le virtuel ? N’observe t-on pas une méconnaissance éthique (non-respect des droits d’auteur, règles d’interaction et de courtoisie faiblement ancrées). Le matériel et les logiciels qu’amènent les participants eux-mêmes dans les Systèmes d’Information n’engendrent t-ils pas des risques de désorganisation ? Quelle déontologie suivre dans les réseaux sociaux type linkedin ou facebook? 

Les publics

Une fracture numérique lié aux différences d’équipement ou à la maîtrise plus ou moins prononcée des usages se renforce-t-elle ? Il y a une inégalité d'accès techniques, culturels ou d’usages, un fossé culturel entre  ceux qui savent utiliser / ceux qui ne savent pas. Quels apports techniques et culturels propose-t-on à ceux qui sont laissés de côté ?

Le risque d'illéctronisme (les illettrés du numérique) est bien présent. S’agit-il d’un phénomène générationnel? Quelle façon d'apprendre ont les plus jeunes? Si le numérique est un moyen de toucher un public éloigné et pas forcément habitué à l’informatique quelle aptitude ont les personnes à comprendre les enjeux, et les messages avec des codes anciens?

On observe aussi des modalités e-formation exclusives, mécaniques ou mal faites qui rebutent les apprenants. Une première expérience ratée et ils s’en détournent. Pour cette fracture numérique : quel accompagnement proposer en cas de blocage ? Suffira t-il de fournir à l’apprenant une fiche technique sur les conditions de fonctionnement?  Comment traiter des résistances  et des peurs liées à l’age des publics, aux nouvelles habitudes à prendre et aux nombreux réglages techniques à réussir ?

Enjeux de la transformation des modalités  de conception

Pour la conception de dispositifs socio-numériques, les concepteurs nécessitent des compétences spécifiques en matière d'ingénierie de formation, d'accompagnement, qui sont encore peu répandues dans les organisations ou réservées à des spécialistes parfois coupés des autres équipes.

C’est l’ensemble des équipes qui devraient s’intégrer aux nouveaux processus de conception. Ces équipes sont encore attachées au présentiel car le numérique ne remplace pas toujours ce qui peut être réalisé de façon traditionnelle.

Qui assumera les temps de  préparation plus importante et l’investissement temps à consentir ? Qui fournira un guide des usages de toutes les techniques disponibles ? Comment seront dépassées les habitudes du papier qui rassure ? Comment seront adaptés les contenus aux nouveaux outils ? Quelle gestion des contenus, pour quelles mises à jour ? Qui s’assurera  de la propriété intellectuelle ? Ne peut-on craindre des conceptions de formation  trop allégée avec des formats de capsules vidéos très courtes ?

La commande n'est pas seulement économique, la eformation coûte en temps de conception, animation, maintenance. En complément des formations présentielles, comment et sur quels modèles économiques seront payés des animateurs ? Et si des animateurs externes à l’organisme de formation sont intégrés comment accéderont-ils aux  logiciels et outils propriété de l’organisme ? Enfin quelle validation de l'évaluation quand l’interlocuteur ne se voit pas ?

Encore beaucoup de questions et de freins à lever...

Illustration : Photo credit: Aspire-edu via Foter.com / CC BY-SA


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