Publié le 03 octobre 2016Mis à jour le 03 octobre 2016
Quand Twitter ravive la mémoire d'une personne : le Madeleine Project
Un travail sur la mémoire et l'exploration de nouvelles formes littéraires
"Jetez toutes ces choses à la benne"
aurait dit le filleul de la défunte Madeleine à la société chargée de vider son appartement avant sa mise en vente.
Elle était condamnée à un oubli rapide et définitif par la destruction de ses objets et archives. Madeleine va pourtant être au centre d'une aventure portée par une journaliste sur Twitter, et des centaines de milliers d'internautes vont partager son souvenir.
Clara Beaudoux emménage dans l'appartement qu'occupait Madeline et, lorsqu'elle entre dans la cave, elle découvre un tas d'objets, de correspondances, de photos. L'ensemble est classé, organisé, souvent rangé dans des valises. Clara Beaudoux les ouvre progressivement et découvre Madeleine, son histoire, sa personnalité et son univers.
La mémoire se fixe dans les objets
Dans sa cave, Clara Beaudoux trouve des petites pochettes, des porte-monnaies, et quelques objets mystérieux, dont on ne sait plus à quoi ils servent. Clara Beaudoux a parfois fait appel aux souvenirs des internautes qui suivent le fil #madeleineproject afin de lever certaines énigmes. Les internautes ont ainsi eu l'occasion de partager leurs propres souvenirs. La photo d'un vieil outil réveille parfois autant la mémoire que le goût d'une madeleine !
L'objet raconte une histoire : comment est-il arrivé chez Madeleine, est-ce un cadeau, quelque chose qu'elle détient elle-même de ses aïeux ? Que nous disent les traces d'usure sur son utilisation ? Quelle valeur y attachait-elle ?
Photographiés avec talent dans la lumière jaune de la cave, ils gardent une part de mystère et nous renvoient à nos propres souvenirs d’armoires de grands-parents ou de caves et greniers pleins d'objets d'un autre âge. Les photos, le style de Clara Beaudoux sur twitter témoignent aussi d'un grand respect pour ces traces de mémoire.
La mémoire se fixe sur les écrits et les images
Bien entendu, la mémoire d'une personne se fixe aussi dans les écrits. Des écrits officiels, administratifs, mais aussi des courriers, des prises de notes et des préparations de cours... parce que Madeleine est enseignante. Ils nous informent sur les parcours professionnels, les relations affectives et familiales, les liens amicaux. Madeleine n'a sans doute laissé aucune trace numérique, mais elle a conservé avec soin sa correspondance.
Les valises contiennent aussi des photos, mises en valeur ou reliées en paquet, parfois découpées. Madeleine a aussi laissé quelques dessins et schémas. "Je pensais que tu dessinais mieux que ça !", lui lance Clara Beaudoux sous la photo d'un dessin maladroit.
Abonnée à une revue d'histoire, elle a classé et répertorié les exemplaires, en indiquant les numéros manquants ou les doubles.
La mémoire construit des histoires
La mémoire que l'on garde d'une personne n'est pas un empilement de données ni une succession de souvenirs sans liens. Elle est est une mise en récit et prend la forme d'une narration. C'est aussi une construction en continu, avec sa part d'énigme.
Progressivement, les trouvailles vont révéler qui était Madeleine, et vont parfois poser de nouvelles questions. Madeleine va prendre une certaine cohérence, des traits de personnalité vont apparaître. Faire émerger le souvenir d'une personne, c'est d'abord raconter une histoire.
Clara Beaudoux construit cette mémoire, elle sélectionne, elle organise et utilise les ressorts de la narration pour que Madeleine devienne une véritable héroïne de fiction. C'est davantage un travail d'écriture qu'un travail d'historienne ou de biographe. Tout n'est pas dévoilé, et le projet est porté par un grand respect, ainsi qu'un questionnement sur les limites de ce qui peut être dit.
Madeleine Project raconte aussi la découverte des éléments qui vont nous aider à comprendre qui était Madeleine. Il y a donc l'histoire de cette femme, et l'histoire de l'exploration de Clara Beaudoux.
L'intérêt de la presse pour cette expérience et les nombreuses interviews que la journaliste a accordées en font un objet de "transmedia storytelling". Aux souvenirs de Madeleine s'ajoute ainsi l'histoire de sa découverte et enfin l'histoire des échanges avec les internautes captivés par cette expérience.
Les tweets du Madeleine project ont été récemment publiés dans un livre "papier". Ils révèlent une nouvelle forme de narration basée sur la contrainte des 140 caractères.
La mémoire et les lieux, les personnes
Si le souvenir d'une personne se fixe dans les objets, les photos et les écrits qu'elle laisse à son décès, il ne se limite pas là. Clara Beaudoux a souhaité poursuivre sa démarche, et a produit une saison 2 puis une saison 3, à la manière d'une série.
L'auteur est allée à la rencontre des personnes qui ont connu Madeleine, elle leur a parlé de son projet, et a échangé sur leurs souvenirs. Elle a pu retrouver les lieux où Madeleine est passée et a continué ainsi à donner davantage de consistance à cette personne.
Curieux retournement pour Madeleine, dont le souvenir était destiné à finir dans la benne d'une société de nettoyage.
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