Articles

Publié le 12 novembre 2025 Mis à jour le 12 novembre 2025

Le futur des sois possible

Le futur n'appartient pas seulement à ceux qui se lèvent tôt

Personnes qui discutent

Le futur ressemble à une tension vivante entre ce que nous sommes, ce que nous devenons et ce que le monde rend possible. Chacun porte en lui plusieurs « sois possibles », comme autant de chemins de transformation. Ces futurs intérieurs ne se réduisent pas à des projections individuelles : ils s’enracinent dans des relations, des récits et des milieux.

Penser le futur des sois possibles, c’est donc interroger la manière dont les individus et les collectifs se transforment ensemble, dans un monde en constante mutation.

Des futurs

Le futur comme champ de potentialités

L’imagination du futur n’est pas une anticipation froide ; elle relève d’un acte d’attention au présent. Les sciences humaines contemporaines montrent que tout être vivant s’oriente en fonction d’une image de ce qu’il pourrait devenir. Le futur n’est pas seulement à venir : il agit déjà sur nous par l’espérance, par les intentions qui guident nos gestes, par les environnements que nous choisissons d’habiter.

Dans cette perspective, la conscience du possible devient un moteur d’évolution. Elle ne consiste pas à prévoir, mais à accueillir l’émergence — à sentir ce qui cherche à naître. Le futur se construit ainsi à travers la qualité de présence que nous cultivons à l’instant même.

Le récit comme structure du devenir (J. Bruner)

Pour comprendre comment le futur s’inscrit dans nos vies, il faut se tourner vers la dimension narrative du soi. Le psychologue Jérome Bruner a montré que l’identité se construit dans le récit : raconter, c’est donner forme au temps. Le soi relie ainsi passé, présent et futur dans une même trame de sens. Chaque être humain vit dans un dialogue constant entre ce qu’il a été et ce qu’il pourrait devenir.

Les récits que nous portons orientent nos choix : ils ouvrent ou ferment des horizons. Réécrire son histoire, c’est souvent ouvrir un futur différent. Ainsi, les sociétés changent lorsque de nouveaux récits collectifs émergent, capables de relier désir d’avenir et conscience du monde.

Le soi transformateur (J. Mezirow)

Jack Mezirow a proposé le concept d’« apprentissage transformateur » pour décrire ces moments où nos cadres de pensée se déplacent. Quand une expérience vient troubler nos certitudes, elle ouvre un espace réflexif : comprendre ce trouble, c’est déjà se transformer. Le futur des sois possibles se nourrit de cette plasticité.

Devenir, c’est apprendre à interpréter différemment ce qui nous arrive, à donner un autre sens à nos expériences. Les transitions de vie, les crises ou les rencontres agissent alors comme des catalyseurs : elles révèlent la capacité du sujet à reconstruire ses repères, à choisir la direction de son évolution.

Le soi en résonance (H. Rosa)

Le sociologue Hartmut Rosa a décrit la résonance comme la forme contemporaine d’une relation vivante au monde. À l’opposé de l’accélération et du contrôle, la résonance suppose un lien réciproque : quelque chose du monde nous touche, et nous y répondons. L

e futur des sois possibles s’inscrit dans cette logique d’accordage. Il ne s’agit pas de conquérir le futur, mais de vibrer avec lui. Ce qui fait évoluer un être humain n’est pas seulement la volonté, mais la qualité de sa relation à ce qui l’entoure : une musique, une idée, une rencontre, une cause. L’avenir s’y forme comme une réponse du vivant à l’appel du vivant.

Le futur émergent (O. Scharmer)

Otto Scharmer, à travers la théorie U, décrit un processus d’évolution qui relie observation, lâcher-prise et émergence. Il propose d’« écouter le futur qui veut naître ». Plutôt que de répéter le passé, les individus et les organisations peuvent se relier à une source de potentiel encore invisible.

Cette démarche repose sur un mouvement intérieur : descendre au plus profond de la conscience, suspendre le jugement, accueillir ce qui émerge, puis agir à partir de cette vision renouvelée. Le futur des sois possibles devient alors une expérience de co-création : on ne l’anticipe pas, on le laisse se manifester à travers soi.

Le soi situé dans le milieu (A. Berque)

La mésologie, développée par Augustin Berque, nous rappelle que le soi ne se déploie pas hors du monde, mais avec lui. L’humain et son milieu s’engendrent mutuellement ; ils évoluent ensemble dans un processus que Berque appelle trajection.

Ainsi, le futur des sois possibles n’est pas détaché des lieux, des liens, ni des temporalités naturelles. Il dépend de la manière dont nous habitons la Terre, de notre façon d’entrer en relation avec les autres vivants. Devenir soi, dans ce cadre, c’est apprendre à participer à l’évolution du milieu, à cultiver des futurs soutenables et sensibles.

Une éthique du devenir

Imaginer plusieurs futurs possibles ne consiste pas à se disperser, mais à préserver la liberté d’évoluer. Dans un monde incertain, cette souplesse intérieure devient une forme d’éthique : elle nous relie à la complexité, nous apprend à dialoguer avec le vivant plutôt qu’à le maîtriser.

Les futurs désirables émergent là où les individus apprennent à conjuguer lucidité et espérance, autonomie et interdépendance. Le soi n’y est plus un projet à accomplir, mais un processus d’ajustement permanent. Devenir, c’est apprendre à accueillir les changements, à transformer les crises en ressources, à répondre avec justesse aux appels du temps.

Le futur nous

Le futur des sois possibles ne relève ni du rêve ni de la technique. Il exprime la puissance d’évolution du vivant en nous. Ce futur s’écrit chaque jour, dans la manière dont nous prêtons attention, racontons, apprenons et agissons

Le soi, loin d’être un centre stable, devient un mouvement de co-évolution entre l’individu, les autres et le monde. C’est en cultivant la résonance, la conscience et l’imagination que nous pouvons accueillir ces futurs émergents. Peut-être est-ce là la véritable tâche de l’humain : apprendre à devenir avec le monde qui change.

Illustration : Vlad Vasnetsov - Pixabay

Références

Berque, A. (2023). Poétique de la terre. Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie. Paris : CNRS Éditions.

Bruner, J. (1991). The narrative construction of reality. Critical Inquiry, 18(1), 1–21.

Mezirow, J. (1991). Transformative dimensions of adult learning. San Francisco : Jossey-Bass.

Rosa, H. (2018). Résonance : une sociologie de la relation au monde. Paris : La Découverte.

Scharmer, O. (2009). Theory U : Leading from the future as it emerges. San Francisco : Berrett-Koehler.


Voir plus d'articles de cet auteur

Dossiers

  • Futur éducatif


Le fil RSS de Thot Cursus - Besoin d'un lecteur RSS ? FeedBinFeedly , NewsBlur


Les messages de Thot sur BlueSky



Superprof : la plateforme pour trouver les meilleurs professeurs particuliers en France (mais aussi en Belgique et en Suisse)


Réviser le Code de la route



Recevez notre Dossier de la semaine par courriel

Restez informé sur l’apprentissage numérique sous toutes ses formes. Des idées et des ressources intéressantes. Profitez-en, c’est gratuit !