Si vous êtes parent ou si vous avez des proches qui ont eu récemment
un bébé, vous avez pu constater comment fonctionne l'apprentissage de
la marche. Un enfant qui a autour de 10, 12 ou 14 mois selon les cas vas
essayer de faire ses premiers pas. Ses jambes tremblent, ses bras
s'écartent comme deux balanciers maladroits et son regard fixe un point
de repère devant lui avec une intensité absolue. Il lâche le bord du
canapé. Un pas. Deux pas. Puis le sol. Il tombe, s'assoit lourdement sur
les fesses, lève les yeux vers vous et recommence. Sans négociation.
Sans bilan de compétences. Sans peur du regard des autres.
Cette
scène banale cache une vérité entrepreneuriale puissante:
l'enfant ne vit pas l'échec comme étant quelque chose de personnel ou
une inaptitude. Il le traite comme une donnée logistique. La chute n'est
pas un verdict sur sa valeur, c'est une information de réglage.
Pourquoi, en grandissant, perdons-nous cette capacité à
l'expérimentation ? Pourquoi l'erreur devient-elle une menace pour
l'image de soi plutôt qu'un élément à corriger ? C'est précisément cette
question à laquelle cet article propose des pistes de réflexion.
La base sécurisante : créer l'ambiance intérieure
Les
travaux de John Bowlby et de Mary Ainsworth sur la théorie de
l'attachement ont mis en lumière un paradoxe fondamental : c'est parce
que l'enfant dispose d'une base sécurisante qu'il ose explorer. Le
nourrisson qui sait qu'un adulte fiable est présent prend des risques.
Il s'éloigne, trébuche, revient, repart. La sécurité ne supprime pas la
prise de risque, elle la rend possible.
Source : https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2015-2-page-14?lang=fr
Pour
l'adulte, cette base sécurisante est intérieure. Elle prend la forme de
l'autonomie émotionnelle : la capacité à traverser l'inconfort sans
s'effondrer, à reconnaître ses émotions sans en être submergé. Un
environnement intérieur menaçant, nourri par un discours interne sévère
et un perfectionnisme paralysant, ferme littéralement le cerveau aux
nouvelles informations.
Les neurosciences confirment ce que Bowlby
intuitionne : sous l'effet du stress chronique, l'amygdale prend le
contrôle et le cortex préfrontal, siège de la créativité et de la
résolution de problèmes, se met en retrait.
La résilience, dans ce
cadre, ne vient pas de la force brute ni de la capacité à encaisser
sans broncher. Elle vient de la qualité du filet de sécurité que l'on a
créé ou même juste le ressenti de sécurité. Ce filet peut être constitué
de relations de confiance, d'une pratique réflexive régulière
(métacognition) ou d'un ancrage dans ses propres valeurs. C'est lui qui
permet l'audace. Sans lui, l'erreur reste une menace. Avec lui, elle
redevient une information.
L'état d'esprit : déconstruire le mur du jugement
La
psychologue Carol Dweck a formalisé l'une des distinctions les plus
utiles de la psychologie contemporaine : l'opposition entre l'état
d'esprit fixe et l'état d'esprit de développement. Dans le premier,
l'intelligence et les talents sont perçus comme des capacités figées.
L'échec devient le révélateur d'une incompétence fondamentale. Dans le
second, les aptitudes sont considérées comme des muscles que l'effort et
la répétition développent. L'échec n'est plus un verdict, c'est un
entraînement.
Source : https://www.academia.edu/43966951/Mindset_The_New_Psychology_of_Success_Corol_S_Dweck_
L'enfant
qui apprend à marcher est naturellement dans cet état d'esprit de
développement. Il ne se dit pas qu'il est "mauvais marcheur". Il marche,
tombe, ajuste, recommence. Ce cycle vertueux est sa réalité
quotidienne. L'adulte, lui, a progressivement intégré des systèmes de
jugement social qui ont superposé une couche d'interprétation sur chaque
erreur. L'école, le regard des pairs, les comparaisons permanentes ont
transformé la chute en honte.
La peur du jugement crée une
fermeture cognitive qui rend toute négociation avec soi-même impossible.
On préfère ne pas essayer plutôt que de risquer de confirmer une image
négative de soi. Retrouver l'état d'esprit de développement implique
donc un travail actif de désapprentissage : désapprendre l'équation
"erreur = incompétence" pour la remplacer par "erreur égale information
utile". C'est une posture épistémologique rigoureuse.
L'auto-efficacité : retrouver le pouvoir d'agir
Albert
Bandura a introduit le concept d'auto-efficacité : la croyance d'un
individu en sa capacité à organiser et exécuter les actions nécessaires
pour atteindre un objectif donné. Cette croyance n'est pas un trait de
personnalité inné. Elle se construit, se renforce et peut se
reconstruire à tout âge, à partir de quatre sources principales :
- les
expériences de maîtrise,
- les expériences vicariantes (qui se substituent à quelque chose d'autre),
- la persuasion
sociale et
- les états physiologiques.
Source : https://www.academia.edu/28274869/Albert_Bandura_Self_Efficacy_The_Exercise_of_Control_W_H_Freeman_and_Co_1997_pdf
La
source la plus puissante reste l'expérience directe de maîtrise. Chaque
fois que l'enfant se relève après une chute et fait un pas de plus, il
accumule une preuve de relèvement. Son esprit enregistre :
J'ai essayé, j'ai échoué, je me suis relevé, j'ai progressé.
C'est ce capital de preuves qui constitue le véritable moteur de la confiance en soi.
Dans
le contexte entrepreneurial, ce principe est décisif. On ne réussit pas
parce qu'on ne tombe pas. On construit une trajectoire vers le succès
parce qu'on a accumulé suffisamment de preuves de sa propre capacité à
se relever. Chaque pivot, chaque produit raté, chaque client perdu peut
devenir un élément de l'édifice, à condition de l'analyser avec lucidité
plutôt que de le fuir avec honte. L'entrepreneur résilient est celui
dont le stock de preuves de relèvement est plus riche que son registre
de défaites.
Briser la fixation fonctionnelle : l'erreur comme opportunité créative
La
fixation fonctionnelle est un biais cognitif bien documenté : nous
tendons à percevoir un objet ou une situation uniquement à travers sa
fonction habituelle, ce qui nous empêche d'en imaginer d'autres usages.
Apprendre à démonter des objets ou des idées en leurs parties plus
simples, comme le suggère la recherche pédagogique, permet de se libérer
de ces conceptions figées et de retrouver une créativité naturelle
ainsi qu'une plus grande confiance en ses capacités de résolution de
problèmes.
Source : https://cursus.edu/fr/26560/demontage-fixation-fonctionnelle-et-creativite
L'enfant
qui apprend à marcher n'est pas victime de cette fixation. Il saisit
instinctivement une chaise et la transforme en déambulateur improvisé.
Il détourne chaque objet de son usage conventionnel pour servir son
objectif du moment. Cette plasticité cognitive est précisément ce que
l'adulte doit réapprendre.
Pour l'entrepreneur, un revers n'est
pas seulement un obstacle à surmonter. C'est un objet à démonter pour en
découvrir les composantes cachées. Un projet qui échoue révèle
peut-être un besoin de marché mal compris, un réseau de contacts
inattendus, une compétence développée en urgence, ou une direction
stratégique nouvelle.
Voir dans l'échec une autre fonction, un
pivot possible, une leçon transférable ou un nouveau réseau, c'est
exactement briser sa propre fixation fonctionnelle. C'est transformer le
problème en ressource.
L'effectuation : naviguer dans l'incertain avec ce qu'on a
La chercheuse Saras Sarasvathy a développé, à partir de l'étude d'entrepreneurs experts, le concept d'effectuation.
Contrairement à la logique causale classique qui part d'un objectif
défini pour planifier les ressources nécessaires, l'effectuation part
des ressources disponibles pour imaginer les objectifs possibles.
L'un
de ses principes fondateurs est celui de la perte acceptable :
plutôt que de calculer le retour sur investissement espéré,
l'entrepreneur expert détermine ce qu'il est prêt à perdre et agit dans
cette limite.
Source : https://www.researchgate.net/publication/228786046_Effectuation_Elements_of_Entrepreneurial_Expertise
Le
bébé qui apprend à marcher n'a pas de business plan. Il n'a pas
modélisé sa trajectoire de croissance motrice sur dix-huit mois. Il
utilise ses moyens du moment : ses jambes encore instables, les meubles à
portée de main, l'énergie disponible. Il fabrique son chemin en
marchant, au sens le plus littéral du terme.
Cette posture est
celle de l'expert décrite par Sarasvathy : accepter l'imprévisible non
pas comme une menace à neutraliser, mais comme une composante naturelle
du jeu. L'incertitude n'est pas l'ennemi de l'action, elle en est le
terrain. Naviguer dans cet espace demande précisément toutes les
capacités évoquées précédemment : une base sécurisante solide, un état
d'esprit de développement, une auto-efficacité construite sur des
preuves réelles, et une pensée libérée de la fixation fonctionnelle.
Réapprendre à tomber pour mieux avancer
L'enfant
qui apprend à marcher est le meilleur modèle pédagogique que
l'entrepreneur puisse observer. Non pas parce qu'il ne tombe pas, mais
précisément parce qu'il tombe, encore et encore, sans jamais transformer
la chute en jugement définitif sur sa valeur. Il expérimente, ajuste,
recommence. Il construit, à chaque relèvement, un peu plus de confiance
et de compétence.
Retrouver cette disponibilité à l'erreur à l'âge
adulte n'est pas une régression. Cela exige de construire une base
sécurisante intérieure, de cultiver un état d'esprit de développement,
d'accumuler des preuves de relèvement, de briser ses propres fixations
cognitives et de pouvoir surmonter les incertitudes. Ce chemin commence
toujours par le même geste courageux : lâcher le bord du canapé.
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