Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Les MOOCs sont-ils condamnés ?

Créé le mardi 10 décembre 2013  |  Mise à jour le vendredi 27 décembre 2013

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Les MOOCs sont-ils condamnés ?

À la mi-novembre 2013, Sebastian Thrun, ancien salarié de Google, ancien enseignant à Stanford, co-fondateur de Udacity, pionnier des xMOOCs avec le fameux cours consacré à l'intelligence artificielle qui avait rassemblé plus de 160 000 étudiants, a déclaré qu'il jetait l'éponge et arrêtait les MOOCs universitaires. Dans la déclaration motivant sa décision, Thrun disait avoir un problème "moral" : les MOOCs ne remplissent pas leur office, ils ne fournissent pas un enseignement de qualité. Conséquemment, une toute petite fraction seulement des milliers d'inscrits parvient jusqu'au terme du cours, et dans ce petit groupe on trouve ceux qui sont déjà les mieux dotés en termes d'autonomie et de pré-requis. Bref, le MOOC ne va pas permettre au monde entier d'accéder à l'enseignement supérieur. Et Udacity ne figurera pas parmi les 10 universités survivantes au niveau mondial en 2060, comme Thrun l'avait impudemment déclaré voici seulement deux ans.

Les déboires de Udacity ne semblent pourtant pas avoir d'impact sur le développement des autres grandes plateformes de MOOCs américaines. EdX et Coursera continuent sur leur lancée. Pas d'impact non plus sur les grandes maneuvres qui se jouent au niveau européen. Comment faut-il alors considérer la décision de Thrun : comme un non-évènement, la mésaventure d'une start-up trop vite poussée, ou malgré tout comme un avertissement adressé à tous ceux qui ont sans doute un peu vite imaginé qu'enfin, l'heure de l'enseignement automatique était arrivé ?

 

MOOCs, lendemain de fête

Sous leur forme actuelle, les MOOCs font beaucoup moins rêver que l'année dernière. Sans cesse, leurs vilains défauts sont rappelés : faible taux de rétention des participants; modèle économique vascillant; pédagogie traditionnaliste, pour ne pas dire complètement dépassée; ergonomie moyenne ou médiocre des plateformes; et surtout, incapacité à donner espoir à tous ceux qui ne pouvaient accéder aux études supérieures, faute de moyens et d'environnement favorable :  80 % des participants aux MOOCs vivant dans des pays tels que le Brésil, la Chine ou l'Afrique du Sud proviennent des 8 % des populations de ces pays les plus aisés et les mieux formés, selon une enquête menée par l'Université de Pennsylvanie et rapportée par le Wall Street Journal. Et partout dans le monde, ce sont les personnes qui disposent déjà d'un diplôme d'enseignement supérieur qui suivent les MOOCs. Bref, on dirait que Thrun a raison : Internet ou pas, pour apprendre rien ne vaut un bon vieux cours dans une bonne vieille université avec des salles de cours, des profs en chair et en os et des examens sur table à la fin. 

Affirmer cela serait aller beaucoup trop vite en besogne et négliger quelques paramètres cruciaux qui nous incitent à penser exactement le contraire. C'est cette option qui a été prise dans l'édition 2013 d'Online Educa Berlin qui vient de s'achever, et qui a vu une pléiade de spécialistes de la formation en ligne et des technologies pour l'enseignement s'exprimer sur le sujet des MOOCs, dans un débat dont le titre a inspiré celui de cet article : "This house believes MOOCs are doomed" (qu'on peut traduire par "de ce côté, on pense que les MOOCs sont condamnés"). Impossible pour l'heure de trouver en ligne une synhthèse de ce débat. Mais sur la page de sa présentation, on pouvait lire les contributions de plusieurs fins connaisseurs de la formation en ligne et des MOOCs, qui rappellent quelques évidences : les MOOCs universitaires ne représentent qu'une modalité parmi d'autres de la formation en ligne; leurs concepteurs ont généralement ignoré les considérables leçons apprises par les spécialistes de la FAD en matière d'engagement des participants, de scénarisation pédagogique, d'utilisation des outils et ressources numériques. Les MOOCs universitaires actuels ne constituent en aucun cas des "modèles" stabilisés. Bien des MOOCs sont plus intéressants, pédagogiquement parlant, que les mornes cours filmés suivis de quiz et adossés à un forum qui nous ramènent aux années 90-2000 du e-learning, celles précisément que nous avons abandonnées sans regrets.

Les mooqueurs de la première heure, S. Downes et G. Siemens en particulier, ont regardé avec un certain amusement les mésaventures de S. Thrun et ont surtout transmis un message très clair. S. Downes affirme que l'échec relatif de Udacity ne signe pas le triomphe du cours en présence, "pas plus que le naufrage du Titanic ne représentait la victoire du transport maritime à voile". G. Simens de son côté dit : "C'est l'échec de Udacity et de S. Thrun. Ce n'est pas l'échec de l'éducation ouverte, de l'apprentissage à l'échelle, de la formation en ligne ou des MOOCs". Bien sûr que non. Mais il faudra un peu plus qu'une belle campagne de communication et des propos arrogants pour créer des produits de formation en ligne massifs. 

Alors, dans quelle direction faut-il tourner les regards pour voir des projets de MOOCs stimulants ?

 

Des MOOCs pour révéler les talents

Certainement du côté des entreprises et des acteurs non traditionnels de l'éducation. Car les corporate MOOCs, qu'on s'amuse déjà à nommer les COOCs, ne vont pas tarder à apparaître (1). Déjà outre-Atlantique le mouvement a démarré. Dans la version française du Huffington Post, Estelle Metayer dresse une liste des entreprises qui propose des cours en ligne (mais pas toujours ouverts) à leurs collaborateurs, partenaires et clients. On y trouve notamment Microsoft, la Bank of America ou l'entreprise de travail temporaire Aquent.

Les entreprises sont de grosses consommatrices de cours en ligne "sur étagère", prêts à l'emploi et achetés à l'extérieur. Si elles se mettent à produire elles-mêmes des cours, on peut espérer qu'elles feront participer de nombreux collaborateurs à l'initiative, que ce sont véritablement ces compétences-là qui seront valorisées, et que le projet agira comme une force de transformation à la fois interne et dans la relation avec l'extérieur. C'est un potentiel qui n'a pas échappé à Dominique Vercoustre, vice-président d'une association de DRH qui a été interviewé sur le site SFR business team

"Pour la formation continue, grâce au collaboratif, les employés constituent des communautés d'expertise, dans l'entreprise ou inter-entreprises. La transmission se fait beaucoup plus grâce au partage d'expérience qu'au schéma classique théorie-pratique. Avec ces évolutions, on voit que le processus fondamental de création de valeur est impacté".

Pour ce faire, les entreprises auront tout intérêt à s'inspirer d'une démarche connectiviste beaucoup plus que transmissive du haut vers le bas. Inutile en effet de gaspiller temps et argent pour singer ce que des organismes spécialisés font déjà et qui n'apportera rien, en termes d'image de marque et de valorisation des talents en interne. La recommandation vaut aussi pour tous les musées, toutes les bibliothèques et autres espaces de culture qui voudront peut-être, et nous l'espérons vivement, partager avec un vaste public les trésors de savoirs et de savoir-faire détenus par leurs collaborateurs. 

 

Mon MOOC à moi...

Une autre voie très prometteuse est celle de l'apprentissage mixte : les MOOCs (y compris les MOOCs académiques) sont intégrés à de plus vastes dispositifs de formation, complètement personnalisés, en tant que ressources d'apprentissage combinées à d'autres. En cela, les MOOCs soutiennent le DROOL (DistRibuted Open Online Learning), terme qui a connu un certain succès lors de la présentation du concept qui a été réalisée par Michael Caulfield à la conférence Open Education 2013.

Le MOOC ITyPA a lui aussi exploré cette voie dans sa deuxième distribution, qui s'achève le jeudi 12 décembre : une cinquantaine d'établissements partenaires s'en sont emparé et l'ont adapté à leurs usagers. Etablissements d'enseignement ou de formation professionnelle, associations d'accompagnement des demandeurs d'emploi, espaces publics numériques accueillant le grand public... ont trouvé dans ITyPA de quoi nourrir un apprentissage et une reflexion en commun. ITyPA appartient déjà à ceux qui l'utilisent et nous ne pouvions pas rêver meilleur destin pour lui. 

(1) : S. Thrun en est bien conscient, qui a réorienté Udacity vers les COOCs, ce qui est sans aucun doute une manière de répondre aux investisseurs impatients de toucher des dividendes. 

Références : 

Udacity : https://www.udacity.com/

Usher, Alex. "Udacity has Left the Building." HESA | Higher Education Strategy Associates. 18 novembre 2013. http://higheredstrategy.com/udacity-has-left-the-building/.

Chafkin, Max. "Udacity's Sebastian Thrun, Godfather Of Free Online Education, Changes Course." Fast Company. 14 novembre 2013. http://www.fastcompany.com/3021473/udacity-sebastian-thrun-uphill-climb.

Fowler, Geoffrey A. "Survey: MOOC Students Are Elite, Young and Male." WSJ.com. 20 novembre 2013. http://blogs.wsj.com/digits/2013/11/20/survey-mooc-students-are-elite-young-and-male-2/.

MacKinnon, Alastair. "This house believes MOOCs are doomed." ONLINE EDUCA BERLIN 2013. 28 novembre 2013. http://www.online-educa.com/OEB_Newsportal/this-house-believes-moocs-are-doomed/.

Downes, Stephen. "The King of MOOCs Abdicates the Throne." Stephen's Web. 21 novembre 2013. http://www.downes.ca/post/61412.

Siemens, George. "The Failure of Udacity." elearnspace. 15 novembre 2013. http://www.elearnspace.org/blog/2013/11/15/the-failure-of-udacity/.

Metayer, Estelle. "Vous connaissiez les MOOCs, vous aller adorer les COOCs." Le Huffington Post. 2 décembre 2013. http://www.huffingtonpost.fr/estelle-metayer/coocs-moocs_b_4366853.html.

SFR Business Team. "E-learning, plateformes collaboratives et MOOC : la révolution de l'open éducation atteint les entreprises." 3 décembre 2013. http://room.sfrbusinessteam.fr/article/learning-plateformes-collaboratives-mooc-revolution-open-education-atteint-entreprises.

Openedconference. "Michael Caulfield : OERs Rule, MOOCs DROOL: MOOCs and DistRibuted Open Online Learning." YouTube. 7 novembre 2013. http://www.youtube.com/watch?v=VM3xVfKirHI.

ITyPA 2 : http://mooc.fr/itypa2/ 

Illustration : claudiofichera, Shutterstock.com

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Commentaires

1 commentaire

Icône - Visage inconnu
  • Valnapo
  • 11 décembre 2013 à 05 h 05

une question d\'objectif

Je fais l'hypothèse que les déçus "du MOOC" le sont surtout en raison de ce qu'ils avaient en terme de présupposés quant à ce média. J'ai suivi quelques MOOC et dès le premier il me semblait évident qu'en aucun cas cette offre ne remplacerait quoi que ce soit mais viendrait en appoint de ce qui existe déjà.

De plus, en tant qu'enseignant, utiliser cet outil oriente aussi une réflexion sur la transmission du savoir et c'est toujours bien d'avoir des stimulants pour faire vivre cette dynamique et contribuer à une évolution enrichissante de l'existant.

Un MOOC, c'est juste un concept de plus en terme d'outil de transmission. Quant aux premières statistiques des résultats de MOOC, même un non scientifique voit que des analyses sont biaisées et reposent sur des bases faussées. Lorsque l'on fait du lèche vitrine on n'achète pas tout ce qui est dans chaque magasin, alors que faire dire aux statistiques des entrées dans les dits magasins.. que leur offre est nulle, les produits mauvais ????

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