Par Denis Cristol  | 4cristol@free.fr

L’ubérisation de la formation est en marche, oui mais comment ?

Créé le jeudi 19 novembre 2015  |  Mise à jour le jeudi 14 janvier 2016

L’ubérisation de la formation est en marche, oui mais comment ?

L’ubérisation de la formation est enclenchée, mais pas forcément à la façon des cauchemars redoutés par les professionnels de la formation dont certains s’imaginent laminés par des offres locales peu chères, faciles à mettre en œuvre et hors de tout contrôle. L’idée que chacun pourrait monnayer son savoir comme un taxi-amateur, une course avec son véhicule privé, apparaît peu crédible pour plusieurs raisons.

À plusieurs

La première raison est qu’un formateur n’est pas comme un chauffeur de taxi conduisant un apprenant d’un point A vers un point B. Cette vision réduit considérablement le processus d’apprentissage à n’être qu’un parcours linéaire, où l’on se charge à des stations, où le formateur conduit l’autre à bon port. Dans le cas de l’apprentissage, il faut faire le chemin soi-même, on ne peut acheter un résultat tout fait. L’apprentissage ressemble de moins en moins à un face à face isolé d’un maitre à un élève. L’apprentissage engage la vie toute entière et mobilise une variété de situations humaines avec beaucoup d’interactions sociales. L’apprentissage requiert un environnement complexe qu’un formateur isolé peut avoir du mal à constituer seul.

L'intermédiaire matériel

La deuxième raison est que les cas d’ubérisation qui semblent fonctionner passent par la médiation d’un bien matériel, qui joue un rôle de support à une relation transactionnelle. C’est la voiture du chauffeur amateur, l’appartement du loueur occasionnel. Une relation s’établit par un objet pleinement intégré dans le service fourni. L’objet permet l’établissement d’un prix en rapport à des pratiques publiques. Une valeur d’usage est décidable.

Pour la formation, c’est plus difficile d’établir un prix car elle renvoie à une variété de finalités qui ne saurait être réduite à l’acquisition d’un stock de connaissance. La reconnaissance sociale de la formation, l’aide à la construction d’identité, l’aide à une transition de carrière, l’insertion dans un réseau social, le plaisir des échanges avec d’autres sont difficiles à satisfaire sans un contexte social pour le porter. La relation de un à un n’offre pas ces possibilités. Du coup la constitution de la valeur d’usage  de la formation s’en trouve diminuée, le prix s’en trouvera difficile à fixer.

Proximité

La troisième raison est que la proximité, les réseaux et les mises en contacts n’ont pas attendu internet et les plateformes. Souvenez-vous des petites annonces dans le commerce du coin. Les petits cours des étudiants s’affichent, l’offre est rafraîchie régulièrement, assortie d’un critère confiance, car offert par des voisins connus, ont-ils provoqué la disparition des écoles ? Non. Là encore augmenter la diffusion d ‘une offre ne suffit pas. Quelques sites ont essayé mais peinent à se maintenir, Connaissez vous Skillshare ? Leeaarn+ (disparu) ? Pas encore convaincant. Et si la demande portait plus sur de l’information rapide que de la formation. Auquel cas les tutoriels et capsules rapidement proposée sont redoutablement plus efficaces. Mais une capsule ne remplace l’insertion dans un ensemble de processus plus larges.

Question d'habitudes

La quatrième raison est une appétence modérée des particuliers à investir sur eux-mêmes. Pour prendre un exemple, en France, la formation est associée au temps de travail. Il est exceptionnel de financer soi-même sa formation. Alors que, les particuliers investissent sur eux de l’ordre de 800 millions en formation, ils misent plus de 30 milliards d’euros en jeu de hasard. C’est dire leur croyance quant à la façon avec laquelle ils veulent améliorer leur sort.

Un écosystème résistant

La cinquième raison est que lorsqu’un effet significatif est observé, par exemple sur le prix, il y a toujours une institution en appui. Il existe en effet de nombreuses offres d’apprentissage en réciprocité adossées à des écosystèmes économiques ou sociaux structurés. Les échanges de savoir entre bricoleurs s’appuient sur des chaines commerciales (Bricorama,  Leroy Merlin) qui offrent un soutien via des plateformes pour organiser les rencontres en espérant capter indirectement  un flux d’achat à l’occasion de la fréquentation de l’enseigne.

Les MOOCS sont gratuits mais s’appuient en réalisé sur l’écosystème de l’enseignement supérieur qui les abrite et contribue à la réputation du professeur ou de l’université qui en tirent indirectement profit.  Il reste le cas des réseaux d’échange réciproques des savoirs, apprentissages sociaux vécus en proximité, soutenus par un écosystème militant et citoyen, initiative passionnante mais qui n’a pas encore complétement submergé les organismes de formation traditionnel. Donc à chaque fois une forme d’institution commerciale, éducative ou sociale apporte une garantie, une réassurance. Qu’elle serait la garantie d’une plateforme de mise en relation ?

Pour conclure, il ne suffit pas de savoir, il faut savoir-dire. Les compétences pédagogiques sont importantes et dépassent le pouce levé ou le like qui ne garantissent pas la réussite d’un uber-prof.

En effet l’apprentissage dépend pour partie de l’apprenant, il s’agit d’une relation pédagogique et non de l’achat d’une prestation sur étagère. On achète pas un « bon prof », il n’y a pas d’essence du bon prof, de caractéristique définitive, mais l’engagement de l’individu dans son propre développement.

Sans cet engagement de soi dans l’apprentissage le « bon prof » n’existe pas. C’est ce qu’on bien compris les organismes de langues qui mettent en relation des professeurs et des particuliers et affichant plus de 90% de résultat positif tout en faisant signer aux apprenants des clauses de réserve sur leur participation.

Illustration : gabydesign - ShutterStock

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