Par Christine Vaufrey B  | redaction@cursus.edu

Télétravail : protection ou isolement ?

Créé le mercredi 3 mars 2010  |  Mise à jour le dimanche 4 septembre 2011

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Télétravail : protection ou isolement ?

Le télétravail peine à se développer en France, alors qu'il concerne déjà plus d'un quart des salariés nord-américains, et bien plus de travailleurs indépendants.

Peut-on articuler ce relatif désintérêt pour le télétravail à une culture plus large du travail ? Les responsables syndicaux en sont persuadés. Voici déjà plus de dix ans, Serge Leroux par exemple, directeur de l'ISERES (institut de recherche de la CGT, l'un des principaux syndicats professionnels français) voyait dans le télétravail un signe de la volonté patronale d'affaiblir les collectifs salariés. Dans cette vidéo, un télétravailleur employé par IBM notait en effet qu'il se sentait isolé et qu'il éprouvait le besoin de déjeuner régulièrement à la cantine de l'entreprise, pour retrouver ses collègues. Serge Leroux considérait le télétravail comme une modalité imposée par les employeurs, et ne se montrait guère convaincu par les arguments de son contradicteur qui lui vantait l'intérêt de pouvoir s'organiser librement lorsque l'on travaille chez soi.

Les salariés approuvent massivement le télétravail

Mais le temps a passé et aujourd'hui, les salariés approuvent massivement cette modalité de travail. Selon un article paru sur le site de l'Usine Nouvelle, « Si seulement un cinquième des salariés a la possibilité de travailler à distance (le taux monte à 35 % pour les cadres et 69 % pour les dirigeants), cette forme de travail augmente la satisfaction des salariés. Seulement 8 % déclarent ne pas apprécier cette modalité, quand 92 % l’approuvent ». Écoutons par exemple les témoignages de deux femmes qui exercent leur activité de secrétariat à distance : « Le télétravail me semble particulièrement bien adapté pour concilier vie familiale et vie professionnelle. Il permet de gérer son temps, son organisation, son planning », dit l'une. « Je ne vois aucun inconvénient au télétravail. Il faut bien expliquer à l'entourage familial en quoi cela consiste sous peine d'être constamment dérangé. Bien sûr, il faut s'aménager un endroit réservé exclusivement à soi pour ne pas faire le mélange avec la vie familiale », ajoute l'autre. Toutes deux disent avoir trouvé des moyens d'éviter l'isolement en dialoguant avec d'autres télétravailleurs, notamment au travers des associations professionnelles qui se sont créées précisément à cette fin.

Mais les échanges à distance, complétés par quelques rencontres en présence, ne suffisent pas toujours à rompre l'isolement. Surtout, le télétravailleur isolé court le risque de vite faire le tour de ses compétences, dans la mesure où il ne peut profiter des moment de communication informelle avec les collègues, de ces épisodes de pensée « hors de la boîte » (out of the box) comme disent les anglo-saxons, dont on sait qu'ils stimulent la créativité et favorisent l'élaboration de solutions innovantes aux problèmes rencontrés dans le travail.

La distance n'est pas synonyme d'isolement

Pour encourager ce mélange des genres et le brassage des compétences, des lieux se sont ouverts, qui accueillent des télétravailleurs exerçant différentes professions, dans différentes spécialités. Ce sont les télécentres ou encore « espaces de coworking ».

Les télécentres se sont d'abord développé dans les régions rurales, avec l'objectif de conserver les habitants sur place, en leur offrant la possibilité de travailler à distance. Voyez par exemple ce qui se passe dans le Cantal (voir ci-contre), département du centre de la France. Les télécentres peuvent être créés de toute pièce, ou s'appuyer sur un réseau d'espaces pré-existants, comme celui des EPN (Espaces Publics Numériques). C'est la voie qui semble envisagée dans le département de l'Orne, en France.

Désormais, les zones urbaines créent aussi leurs télécentres, renommés « Espaces de coworking ». De tels lieux, qui associent un équipement performant et la convivialité des cafés, connaissent déjà un grand succès, comme on peut le voir au Québecen Suisse ou en FranceLa Cantine, à Paris, est à cet égard un lieu emblématique qui, après juste un an d'existence, donne des idées aux télétravailleurs d'autres grandes villes du pays.Des espaces de coworking ont d'ailleurs ouvert à Rennes, à Nantes et plusieurs autres projets sont en cours de finalisation.

A la différence des télécentres ruraux, qui regroupent des travailleurs de domaines forts différents pour qui l'outil informatique n'est qu'un moyen, les espaces de coworking évoqués ci-dessus intéressent surtout pour le moment les fous d'informatique, les professionnels du numérique [1] tels que des designers, des webmasters, des animateurs de sites de e-commerce, etc. La Cantine n'est d 'ailleurs pas uniquement un lieu d'accueil pour télétravailleurs; en cet espace s'organisent nombre de manifestations liées au monde numérique, ce qui facilite encore les interactions et les associations de compétences.

Ces initiatives montrent qu'il est possible de concilier travail à distance et convivialité. Aujourd'hui, nombre de travailleurs souhaitent reconquérir une certaine autonomie dans l'organisation de leurs tâches professionnelles.

Brassage des compétences et des spécialités : tout le monde y gagne

Cette autonomie fait partie des caractéristiques du métier d'enseignant auxquelles ceux qui l'exercent sont le plus attachés. Certes, la plupart des enseignants ne risquent pas l'isolement, dans la mesure où les cours les ramènent périodiquement dans l'espace de l'établissement. La fameuse salle des profs y joue parfaitement son rôle de facilitateur d'échanges. Mais tous ses utilisateurs y exercent le même métier...

Or, ce qui est bon pour les professionnels de l'informatique et du web, pour les télétravailleurs de toutes spécialités, l'est sans doute aussi pour les enseignants. La rencontre des problématiques professionnelles, des cultures de travail et surtout des façons de résoudre les problèmes diverses, apportent souvent des ouvertures inattendues, permettent de prendre du recul par rapport à ses pratiques habituelles.

Non, le collectif professionnel n'est pas mort. Il se réinvente au quotidien au gré des rencontres des télétravailleurs qui, refusant l'isolement, inventent de nouvelles communautés aux contours mouvants.


Sur le site de l'espace Coworking de Joliette (Québec), vous trouverez une liste de sites présentant des espaces similaires, en Amérique du Nord et en Europe.


  1. numérique : la première étude dressant le portrait collectif de "coworkers" a été réalisée aux USA, à la fin de l'année 2010. X. de Mazenod en fait un résumé ici : http://www.zevillage.net/2011/02/portrait-des-coworkers-americains-dans-la-1ere-etude-sur-le-coworking/ . On peut supposer que ces espaces de télétravail, largement investis par les professionnels des TIC en France aussi, vont intéresser une bien plus large gamme de professionnels.

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