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De la bibliothèque vivante au robot de conversation

Des machines qui entrent dans notre culture

Par Denis Cristol , le 30 janvier 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 31 janvier 2018

En introduction, faisons se rencontrer deux tendances

Mettons en perspective deux phénomènes actuellement en progression :

  • Le premier est celui des bibliothèques humaines ou bibliothèques vivantes qui engagent des processus renouvelés de conversation entre des humains, pour transformer la façon d’aborder des problématiques sensibles. Des livres vivants sont accessibles sur des variétés de thèmes à l’occasion d’événements culturels.
     
  • Le second est l’apparition et la généralisation des robots de conversation de dernière génération qui nous amusent par leur dialogue poétique, nous inquiètent quand ils inventent leur propre langue mais nous sortent aussi de la solitude si nous sommes confinés par la maladie.
     

Si les deux phénomènes mettent à l’honneur la conversation, leur juxtaposition nous parle de sociétés humaines qui poursuivent leur numérisation à outrance tout en exprimant comme jamais leur besoin d’échanger et de se construire par la parole et l’imaginaire.

Bibliothèque humaine ou bibliothèque vivante human library de quoi parle-t-on ?

Le principe de la bibliothèque humaine

Le principe de la bibliothèque humaine réside dans le « prêt de livres humains » pour une durée de 20 minutes. Cette idée a été conceptualisé par Human Library ™. Human Library ™   est un  mouvement international né au Danemark dans les années 2000 à l’occasion d’une série de livres humains sur le thème « Stop à la violence ». « The Human Library ™ est conçu pour construire un cadre positif pour les conversations qui peuvent défier les stéréotypes et les préjugés à travers le dialogue. La « Bibliothèque humaine » est un lieu où de vraies personnes sont prêtées aux lecteurs. Un lieu où des questions difficiles sont attendues, appréciées et répondues ». (Source : http://humanlibrary.org/). Le concept simple et original est en expansion à travers le monde.

Des exemples d’application

Plus de 70 pays auraient adopté cette pratique comme la Tunisie, le Maroc ou l’Egypte. C’est une façon d’aborder les thèmes sensibles voire tabous qui ont une faible part d’exposition dans la société le sous-titre d’une édition Tunisienne « Ne jugez pas un livre à sa couverture » se positionne dans la droite ligne d’une découverte de l’autre. 12 livres humains se prêtent et apportent des réponses aux questions les plus délicates qui ne sauraient être abordées directement dans un cadre classique.

La Grosse situation est un collectif d’artistes qui cherchent à embarquer autour d’enjeux de société. Ce collectif utilise pour cela la « bibliothèque humaine », le concept a été repris de la conceptualisation faite au Danemark dans le but de lutter contre des discriminations.  L’intention de la bibliothèque humaine de la Grosse Situation vise à « faire en sorte que les gens se racontent et s’épanouissent dans l’acte de prise de parole, prennent conscience de leur place et permettent aux oreilles qui les écoutent de trouver écho en elles. » Le thème est constitué des enjeux de société dans une perspective d’éducation populaire et d’alimentation de débat.

La bibliothèque de Vancouver a mis en œuvre cette dynamique de « bibliothèque vivante » à l’occasion du PuSH festival. Le cœur de la bibliothèque vivante est la rencontre et l’échange convivial.

Un tel phénomène ne pouvait échapper aux spécialistes du livre broché qui ne cessent de favoriser l’accès aux idées, aux livres et aux espaces de lecture quelle qu’en soit la forme.

Mathilde Dumaine pour l’ENSSIB montre comment la « Bibliothèque vivante » s’invite dans les espaces de lectures publics pour capter l’attention du public. L’établissement d’une typologie d’une diversité de bibliothèques vivantes dans le monde montre qu’elles sont souvent le miroir de pratiques de bibliothèques physiques, avec une différence de taille : la possibilité de discuter avec son livre. L’étude de Dumaine donne de nombreux conseils pour réussir son projet (indexation des livres vivants, formation des livres vivants au projet, organisation pratique etc.)

Mais, la tentation ne sera-t-elle pas de remplacer ou de compléter les « livres humains » par des livres numériques ou des intelligences artificielles qui prendraient la forme de robot de conversation (incarnation matérielle) ou d’agent de conversation (ligne de programme capable d’interagir) ?

Evolution possible à l’heure numérique : le robot de conversation

Les progrès des intelligences artificielles (IA) sont remarquables et autorisent de la part « d’agent intelligent » d’anticiper les besoins humains, dans une recherche en ligne par exemple, mais aussi de robot de conversation. C’est notamment le cas de Sophia, robot de silicone d’apparence humanoïde « conçu pour apprendre tout en s’habituant au comportement des êtres humains » (Wikipédia). Ce robot conçu dans une entreprise basée à Honk-Hong reprend les traits de l’actrice Audrey Hepburn. Il est capable de tenir des conversations très simples, mais surtout d’apprendre au fur et à mesure des interactions en gardant en mémoire et analysant les échanges précédant.

La rapidité des capacités d’adaptation des IA est telle qu’elle en devient même inquiétante. Facebook s’est senti obligé de débrancher la conversation qu’entretenaient deux IA car, celles-ci sortaient complétement des orientations prévues par une expérimentation en dérappant sémantiquement complètement.
 

Les réunions actuelles de robots sont surtout le fait de comparaison de prouesses physiques comme lors de la robocup, rencontre de compétitions de football entre robots. La confrontation d’IA sur le champ de la conversation reste du domaine des expériences en laboratoire.

Le concept de bibliothèque humaine ne devrait pas encore être envahi par des arrivées d’androïdes. Verra-t-on demain des robots de conversation remplacer des hommes dans cet exercice ? C’est tout à fait possible. En fait ce type de robot pourrait bien prendre massivement pied dans les institutions médicales pour soutenir des personnes affaiblies ou malades qui ont besoin d’un contact permanent que leurs proches ne sont pas toujours en capacité de leur apporter.

C’est peut être l’une des pistes actuelles de débouché les plus prometteuses car les personnes affaiblies semblent apprécier cette compagnie aussi artificielle soit-elle. Apprendre en compagnie d’un robot de conversation pourrait constituer une thérapie appréciable. Le robot Nao pénètre déjà certaines maisons et contribue à un développement cognitif mais aussi à une remise en forme physique avec un certain succès.

Conclusion et perspectives

Incidemment cette juxtaposition de nouvelles façons d’échanger, de créer des signes et du sens nous renvoie aux questions que nous nous posons sur notre nature humaine. Ce qui ressort de ces deux phénomènes de société c’est avant tout l’envie d’explorer, de pousser les limites, d’oser découvrir des territoires nouveaux. Les robots et IA sont encore largement le fruit des programmateurs. Ils sont encore loin de pouvoir générer leur propre monde. Ils réagissent aux stimulations extérieures et leurs conversations réintègrent tout ce que leurs créateurs ont mis d’eux-mêmes. Le processus d’apprentissage n’est pas autonome.

Mais  si des hommes se mêlaient quotidiennement de conversations entre ordinateurs qu’est-ce que cela pourrait donner en termes de stimulations pour apprendre ? Qui apprendrait le plus, les hommes ou les machines ? Et pour quels bénéfices ?

On se souvient du temps ou des chercheurs passaient leur temps à apprendre à parler à des singes, à leur enseigner le langage des signes. S’ils n’ont pas toujours réussi à dépasser l’apprentissage de quelques dizaines de notions à des animaux, du moins ont-ils fait progresser notre connaissance des émotions animales et ont montré que les limites que nous avions posées entre les hommes et les bêtes n’étaient pas toujours si claires.

Assistera-t-on au même processus avec les algorithmes et les robots ? Commençons déjà par nous accoutumer à la voix synthétique et aux IA de nos portables pour voir où tout cela nous mènera.

Sources :

Wikipédia – Human Library - https://en.wikipedia.org/wiki/The_Human_Library

Human Library - http://humanlibrary.org/

Wikipédia – Robot Sophia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Sophia_(robot)

Hufftington Post – Bibliothèques humaines – découvrez ce nouveau concept qui débarque en Tunisie
http://www.huffpostmaghreb.com/2017/03/16/bibliotheques-humaines_n_15401362.html

La grosse situation - https://www.lagrossesituation.fr/autres/bibliotheque-humaine

La bibliothèque humaine - https://labibliothequehumaine.fr/

Route 20 Radio Canada – Lire un humain comme on lit un livre
https://routedes20.radio-canada.ca/journal/detail/lire-un-humain-comme-on-lit-un-livre-une-bibliotheque-humaine-pour-defaire-les-prejuges/

Bibliothèque vivante de Lyon
http://www.rue89lyon.fr/2016/12/02/bibliotheque-vivante-de-lyon/

Mathilde Dumaine - La bibliothèque vivante – ENSSIB
http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/65030-la-bibliotheque-vivante.pdf

4 étapes pour créer un chatbot - https://www.ohmybot.io/les-4-etapes-pour-creer-un-chatbot/

Gentside - Des robots créés par facebook désactivés après avoir secrètement inventés leur propre langage
http://www.gentside.com/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-des-robots-crees-par-facebook-desactives-apres-avoir-secretement-invente-leur-propre-langage_art81131.html

TV5 – Vieillissement : les robots arrivent en maison de retraite
http://information.tv5monde.com/info/vieillissement-les-robots-arrivent-en-maison-de-retraite-146992

Slate - Les discussions incroyables de deux enceintes intelligentes. http://www.slate.fr/story/133691/google-home-discussion

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