Par Martine Dubreucq  | info@cursus.edu

Etre brouillé avec les guillemets

Créé le dimanche 23 octobre 2011  |  Mise à jour le mercredi 23 novembre 2011

Etre brouillé avec les guillemets

On ne lit pas sans un certain embarras les articles qui se sont multipliés ces derniers mois autour du plagiat littéraire et journalistique et du plagiat à l'université.

C'est que l'art, musical, pictural, littéraire ou architectural nous a habitué à considérer autrement que sur le mode de la faute, de la culpabilité la frontière entre une oeuvre originale,  son emprunt ou son imitation.

 

Le plagiat, « péché » d'artiste


Hélène Maurel-Indart, universitaire enseigne  la littérature à  l'Université François-Rabelais à Tours et a écrit un ouvrage sur le plagiat en 1999, à l'époque où le sujet était encore tabou. Elle le définit comme une "zone grise" difficile à cerner, entre emprunt servile et emprunt créatif. Cet ouvrage vient d'être réédité et réactualisé en 2011, en collection de poche avec quatre nouveaux chapitres. Le site associé en donne un très bon aperçu :  leplagiat.net/. On y trouvera comment faire la différence entre le plagiat et la  contrefaçon, la citation, la parodie, le pastiche, l’allusion ou la réminiscence, toutes des pratiques de citation fort connues. On y découvrira qu'un grand nombre d’écrivains ont littéralement pillé des sources anciennes, étrangères ou même contemporaines. Hugo a recopié des pages entières de dictionnaires dans ses romans, tout en affirmant : « N'imitez rien ni personne. Un lion qui copie un lion devient un singe. » Stendhal a beaucoup emprunté aux nouvelles qu’il a traduites de l’italien et a plagié superbement une foule d’auteurs dans son histoire de la peinture en Italie.

Que dirait donc un critique de Télérama s'il tombait aujourd'hui sur le Chant V des "Chants de Maldoror" de Lautréamont, écrits en 1869, une description du vol des étourneaux entièrement recopiée de l'encyclopédie du Docteur Chenu ?

Lautréamont n'a pas hésité à faire l'apologie du plagiat dans un immense texte conçu comme un écosystème vivant, qui intègre et entrechoque divers morceaux de cultures composites. "Les Chants de Maldoror" en effet sont faits de collages, d'emprunts, de prélèvements effectués sur des discours constitués en genres : le discours et la rhétorique de la science, de l'école, du roman feuilleton, le discours épique.

Cet amalgame de registres, de motifs produit un effet esthétique comparable au mixage musical et au mash-up contemporain. On pense au cut-up de Burroughs, à un procédé d'écriture qui utilise la violence des ciseaux pour faire apparaitre la poésie. Cette sorte d'écriture automatique se retrouve ici dans la Cut-up machine, mais sans la violence et le rythme qui caractérise cet auteur.

Le réalisateur Jean-Luc Godard reprendra plus tard cette approche du collage dans "Pierrot le fou" par exemple qui est un magnifique poème visuel et sonore qui avance à toute allure à travers citations littéraires, réferences publicitaires, slogans et clins d'oeil à des films cultes. Cette science du montage doit autant au hasard qu'à une intelligence et une volonté délibérées.

Ces morceaux d'oeuvres qui sont ici récupérés, coupés, recomposés avec d'autres ne disparaissent pas vraiment dans ce maestrom mais gardent une part de leur identité originelle : ils doivent être un peu reconnus pour que la nouvelle écriture exprime toute son ironie, son décalage, sa cruauté. 

C'est que pour ces trois créateurs, la notion d'originalité et de propriété des textes ne se pose pas vraiment, on pourrait même dire qu'ils la bousculent en même temps qu'ils bousculent un certain ordre établi, une société qui s'est rigidifiée autour de ses principes de droit, ses slogans, sa morale établie.

« On est toujours deux en un. Il y a les autres en soi. » Godard.

Phrase qui semble répondre au "Je est un autre" proféré un siècle plus tôt par un certain Arthur Rimbaud.

Le sujet est donc polémique comme en témoigne cette partie du site d'Hélène Maurel-Indart, Pour ou contre avec un agréable jeu de citations :
« Vous souhaitez consulter les déclarations des auteurs favorables à une pratique très libérale de l’emprunt, cliquez pour
Vous êtes plutôt curieux de connaître les points de vue de ceux qui revendiquent une écriture personnelle, méritant d’être défendue au même titre qu’une propriété, cliquez contre « 

Ce que des artistes s'autorisaient, par la grâce de leur "génie" (qu'ils ont payé cher d'ailleurs pour beaucoup d'entre eux ) peut-il devenir une exemple à suivre ? Apparemment la société tolère de moins en moins ces attitudes rebelles et irrespecteuses et traque tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la citation, justement parce que ces pratiques sont devenues avec les outils du web extrêmement répandues. En effet, le mixage est aujourd'hui quotidien dans toutes nos activités de prise d'information, de loisirs, de communication, de formation. Dans le gigantesque zapping de nos esprits connectés, il est devenu difficile de citer ses sources. On embarque des vidéos sur nos blogs, insère des codes qui fonctionnent comme des greffons sur nos flux individuels.

Comme le dit Guy Debord, l'impertinent situationniste : « Il va de soi que l'on peut non seulement corriger une oeuvre ou intéger divers fragments d'oeuvres périmées dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l'on jugera bonnes ce que les imbéciles s'obstinent à nommer des citations. »

Il n'y a  guère qu'à l'école où les genres, les disciplines, les notions, les discours, les rangées de tables, les classes soient quadrillées et cloisonnées. A l'école, on ne copie pas, on n'emprunte pas, on est personnel. Si on emprunte, on cite scrupuleusement ses sources dans un cadre très normalisé. On rend à César ce qui est à César. A l'université un vent de justice souffle fort et entend remettre de l'ordre dans la notion d'auteur chez les étudiants  et les enseignants.

 

A l'école, le plagiat c'est mal, mais pourtant, mais pourtant...


Un écrivain est toujours un « cannibale », dit Hélène Maurel-Indart, mais « encore faut-il que, passé la phase du cannibalisme, survienne celle du greffage ». Cette phase de la greffe où l'expression personnelle démarre enfin à partir des mots des autres, tout le monde la connait bien. Comment penser sans s'aider des pensées des autres, toutes faites, comment imaginer sans invoquer des images communes, sinon en avançant en s'en servant comme de barreaux d'échelles, ou des kits de sécurité ? Pourquoi diaboliser ainsi certaines pratiques de plagiat qui pourraient constituer des aides à l'apprentissage et à l'élaboration d'une pensée personnelle ? Du copier-coller peuvent naitre de vrais textes « authentiques » (si le mot authentique veut encore dire quelque chose), faits de fragments soigneusement filtrés et réinterprétés.

En 2009, un colloque en Belgique s'est intéressé de près à la question : « Copié – collé… » Former à l’utilisation critique et responsable de l’information.

L'aricle de Paul ARON, Des interdits qui méritent d’être discutés. Réflexions d’un enseignant en lettres sur l’imitation et le plagiat développe une passionnante et érudite argumentation en faveur de l'imitation bien comprise (Il n’y a pas d’apprentissage sans imitation), et son plaidoyer pour une éducation au développement de l’esprit critique part de l'observation des pratiques des écrivains.

« Pour une part, l’emprunt est indispensable à la formation de l’être humain en société, comme il l’est de manière manifeste pour l’artiste ou l’écrivain. Tenir compte de ce fait implique que nous aidions les étudiants à négocier le passage entre l’imitation et la création personnelle avant de songer à réprimer leurs fraudes. ».

On complétera cette réhabilitation partielle du plagiat par la lecture d'une étude qui tente de comprendre la pratique du copier-coller « souvent dénigrée du point de vue de l'apprentissage » chez les étudiants.

"Copier poour apprendre : Le rôle des copiés-collés dans l’activité de recherche d’information des élèves du secondaire


En ces temps de traquage et de suspicion, un peu de confiance expérimentale ne nuit pas.


Illustration : Illustration de l'expression "beau comme la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection" de Lautréamont. GNU Free Documentation Licence, Wikimedia Commons.

 

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