Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Les médias sociaux nous ont-ils rendus workaholics ?

Créé le lundi 16 avril 2012  |  Mise à jour le mardi 17 avril 2012

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Les médias sociaux nous ont-ils rendus workaholics ?

Le blogueur et entrepreneur américain Mark Babbitt est fermement convaincu du fait que les médias sociaux lui ont plus appris dans ses douze derniers mois de fréquentation que n'importe quelle autre période de sa vie d'étudiant ou professionnelle. Il en témoigne dans un billet intitulé "Has social media become our higher education ?" publié le 30 octobre 2011 sur son blogue The Savvy Intern.

Les réseaux sociaux, nouvelle université populaire

 

Pourquoi les médias sociaux sont-ils si puissants, en termes d'apprentissage ? Babbitt identifie trois raisons :

- Ils regorgent de récits d'expériences, de leçons apprises des erreurs. Car Babbitt fait partie de ceux qui estiment que l'on apprend au moins autant de ses erreurs que de ses succès; il apprécie par conséquent ceux qui osent décrire ce qui n'a pas marché pour eux dans leurs publications en ligne, à condition qu'ils analysent les raisons de leur échec.

- Ils lui apportent une dose de motivation quotidienne, par le biais des réflexions postées par ceux que Babbitt se plaît à désigner comme des "mentors", des personnes qui ont accumulé suffisamment d'expérience pour la formaliser et la partager avec d'autres. Babbitt précise également qu'il entre volontiers en contact avec ces mentors, via Skype ou Twitter.

- Ils sont toujours disponibles, ce qui sécurise et rassure. D'après Babbitt, on est pratiquement sûr de pouvoir trouver dans son réseau social virtuel les éléments de réponses dont on a besoin, au moment où l'on en a besoin. Il n'est plus nécessaire d'attendre la publication de son hebdomadaire professionnel préféré ou du livre de l'expert de son domaine pour engranger de nouvelles connaissances. 

Sans nier l'intérêt des études supérieures et de l'expérience qu'elles procurent, Babbitt milite donc pour un usage soutenu des médias sociaux comme source de formation permanente. Il dit avoir multiplié, depuis qu'il les utilise, les "ah-ha moments" dans sa vie professionnelle, ces moments où l'on reçoit de la part d'une tierce personne l'information dont on avait exactement besoin, au moment voulu.

Les réflexions de Babbit s'inscrivent dans le courant de valorisation du social learning, dont Jane Hart est l'une des principales représentantes dans le monde anglo-saxon. Jane Hart qui s'intéresse d'ailleurs, et contrairement à Babbitt, à toutes les modalités de cet apprentissage social, comme en témoigne l'enquête qu'elle vient de démarrer sur la toile. 

Les médias sociaux font exploser les horaires de travail

 

Mark Babbitt n'est pas dénué d'humour. A moins qu'il ne s'agisse de naïveté... Au bas de son billet il propose (mais c'est peut-être le système d'édition de blogue qui le fait automatiquement) la lecture d'un billet plus ancien, "Has Soclal Media made the 9 to 5 work day obsolete ?". Le titre est révélateur du contenu de ce billet : Babbitt y décrit avec enthousiasme son goût pour l'échange professionnel sur les médias sociaux bien au-delà de son horaire de travail, passion manifestement partagée par ses nombreux interlocuteurs. Il mentionne même le fait d'avoir participé sur Twitter à une conversation relative à l'équilibre vie professionnelle - vie privée... à 10 heures du soir. Non pour s'en plaindre, bien au contraire : Babbitt prend acte de la dislocation des horaires conventionnels de travail (le fameux 9 à 5 qui semble si répandu outre-Atlantique, ce qui demande quand même à être vérifié) et s'en félicite, en disant que l'implication professionnelle tout au long d'interminables journées dépend de la volonté de ceux qui y souscrivent et qu'on doit donc les laisser "workaholiser" en paix.

Les commentaires à ce billet viennent tempérer un peu l'ardeur évangélique de Babbitt : un contributeur souligne que le principal intérêt de la dématérialisation de son espace-temps de travail lui permet surtout de gagner en maîtrise de son style de vie, l'autorisant par exemple à emmener son fils au parc en journée et à travailler le soir. Une autre pointe le côté addictif des médias sociaux, qui finit parfois par supplanter leur intérêt initial. 

Mais si nous regardons avec lucidité nos propres usages des médias sociaux, nous sommes nombreux à devoir admettre que Babbitt a raison : nous travaillons et parlons de boulot de plus en plus longtemps chaque jour, de plus en plus tard, à des moments où nous devrions être avec nos proches, devant la télé, en train de faire un tennis ou quelques longueurs de piscine.

Observez votre mur Facebook ou votre time line Twitter, observez les dates et heures des messages de vos contacts : beaucoup postent des messages à caractère professionnel à des moments où ils ne sont pas censés travailler. Si vous êtes abonnés à Summify (service de résumé des nouvelles publiées par vos contacts sur vos réseaux sociaux), vous constatez que la moisson du dimanche est aussi copieuse que celle des jours travaillés. Et chez Thot, nous sommes toujours étonnés de constater que plusieurs milliers de personnes consultent nos nouvelles le 25 décembre ou le 1er janvier...

La servitude volontaire

 

Et vous-même, comment vous comportez-vous sur les médias sociaux ? Etes-vous du genre à poster des messages sur votre domaine professionnel le dimanche matin à 10 heures, le vendredi soir à 23 heures ?  Pourquoi le faites-vous ? Pourquoi est-ce qu'il m'arrive de le faire, moi aussi ?

- À cause de ce "toujours là" dont parle Babbitt. Comme elle est rassurante, cette certitude d'avoir à coup sûr un espace approprié pour mettre mon petit message, et fort probablement quelqu'un d'aussi accro que moi pour le lire, et même pour me faire un petit signe ! Sur les médias sociaux se développe une complicité entre gens atteints du même mal, qui sont sûrs de toujours pouvoir entrer en contact quand la vraie vie leur pèse.

- À cause de la discrétion de ce type de communication et d'engagement. Si j'annonçais à mes enfants un dimanche matin, avec l'air dégagé de rigueur, que j'ai une brutale envie de voir mes collègues et de parler avec eux de ce qui nous mobilise au bureau le reste de la semaine, ils me prendraient pour une grande malade. Surtout si aucun chef ne m'obligeait à me précipiter à cette réunion matinale. Sur les médias sociaux à l'inverse, on peut continuer à travailler sans que personne ne soit au courant. Bien planqués derrière notre écran, nous pouvons nous engager corps et âme dans une conversation sur Twitter à propos des nouvelles normes ISO ou de l'espace virtuel dernier cri de réunion qui permet de retrouver en temps réel et sans égard pour le décalage horaire les collègues de Tokyo ou de Paris (Texas). 

Sur les médias sociaux, je me sens puissant

 

- À cause du sentiment d'efficacité personnelle qui naît de la fréquentation de ces médias. Le sentiment d'efficacité personnelle, développé par Albert Bandura, est au fondement de notre motivation et de notre engagement dans une tâche. N'étant pas toujours comblée par mon environnement professionnel réel, je me reporte sur les médias sociaux où je rencontre des pairs aussi engagés que moi, plein d'égards (on critique peu ses "amis", sur les médias sociaux) pour mes compétences et ma participation à la réflexion commune. Ce qui relève l'estime que j'ai de moi-même, basée sur mon sentiment, légitimé par les retours de mes pairs, d'efficacité personnelle. Les réflexions des mentors dont parle Babbitt contribuent à renforcer ce sentiment : si les réflexions de tel ou tel expert me parlent et évoquent pour moi des situations vécues, c'est que nous appartenons au même monde et que oui, décidément, je suis quelqu'un de bien !

Notre besoin de reconnaissance est immense. Ce besoin est rarement assez satisfait dans l'environnement de travail habituel, et c'est même l'une des principales causes de désengagement des travailleurs. Les médias sociaux, régis par des codes de communication parmi lesquels la bienveillance occupe une place centrale, nous offrent un espace de reconnaissance qui nourrit notre motivation professionnelle. Mais attention : leur effet positif n'est pas éternel. Plusieurs billets, dont nous avons déjà parlé, témoignent de la fatigue qui peut prendre les drogués aux médias sociaux. Une pause dans l'engagement en ligne n'a pas que des inconvénients : elle permet de se reconcentrer sur des tâches de fond, plus exigeantes en termes de concentration suivie. Elle permet aussi de retrouver le goût et l'épaisseur du monde physique et des gens qui le peuplent. Alors, avant d'être victime de notre besoin de valorisation qui conduit tout droit au workaholisme, sachons lever le pied, éteindre l'ordinateur ou le smartphone. 

 

Mark Babbitt :

Has social media become our higher education ?

Has Soclal Media made the 9 to 5 work day obsolete ? 

The Savvy Intern.

La grosse fatigue des réseaux sociaux. C. Vaufrey, Thot Cursus, 9 janvier 2012.

 

photo : Peiyu Liu via photopin cc 

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