Par Alexandre Roberge  | a.roberge@cursus.edu

Est-ce que se déconnecter d'Internet aide à la créativité?

Créé le dimanche 2 juin 2013  |  Mise à jour le lundi 3 juin 2013

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Est-ce que se déconnecter d'Internet aide à la créativité?

Notre monde est si tourné vers le numérique que ceux qui osent se déconnecter quelques heures ou jours suscitent de la panique chez leurs contacts sur les réseaux sociaux. Dans un tel contexte, ceux qui décrochent complètement d'Internet pendant de longues périodes de temps créent à la fois une commotion, mais aussi une part d'envie.

Après tout, sans être continuellement connecté, il semble que nous serions tellement plus productifs et créatifs. Par exemple, en 2011, Christine Vaufrey présentait l'histoire de cet écrivain qui, pour écrire son roman, se déconnecte et rédige ses textes à la main pour s'assurer que le Web ne le déconcentre pas. Dans son discours, on sentait presque qu'Internet était un frein à la création. Alors, la solution à la créativité est-elle dans la déconnexion complète?

L'euphorie de la déconnexion

 
À l'hiver 2012, l'écrivain et blogueur Thierry Crouzet lançait son livre « J'ai débranché » où il narrait les six derniers mois où il s'était déconnecté d'Internet. Carnetier prolifique et mordu au réseau, il racontait dans son oeuvre comment, durant cette période, il avait redécouvert l'ennui et avait pu enfin terminer toute la pile de bouquins achetés, mais non lus depuis qu'il sévissait sur la Toile. Il a redécouvert la capacité à lire des textes longs et à prendre du temps pour soi, pour profiter des petites choses de la vie, des gens, de sa famille. Un portrait qui ferait rêver n'importe qui. Pas étonnant que certains blogueurs aient d'ailleurs voulu suivre l'initiative de Thierry Crouzet à leur manière.

Paul Miller est un proéminent blogueur américain. Ce jeune homme utilise Internet depuis ses 12 ans. Il a ainsi vécu la majorité de sa vie sur l'autoroute électronique. Au début 2012, pourtant, un sentiment dépressif l'assaille. Il a l'impression d'être surchargé, de ne plus être créatif, de ne plus avoir de temps pour ses relations interpersonnelles, etc.

Il voit dans Internet la raison principale de son état. Il lui faut donc quitter le réseau un certain temps. Il annonce à tous qu'il se coupera d'Internet pendant un an. Le 30 avril 2012 à 11h59 pm, il débranche le câble Ethernet, coupe le wi-fi et change de téléphone. Pour Miller les premiers mois semblent tout droit sortis d'un véritable conte de fées. Il prend non seulement le temps de savourer les petits bonheurs quotidiens, mais sa créativité se trouve décuplée. Il rédige en 6 mois la moitié d'un roman et plusieurs essais. Il se fera même reprocher par son patron de trop écrire depuis qu'il s'est déconnecté de la vie virtuelle!

Comme Crouzet, il se rend compte qu'il sent qu'il a davantage le temps de lire. Avant, il ne supportait pas les textes de plus de 10 pages. Dans cette période de déconnexion, il pouvait lire au-dessus de 100 pages sans problèmes. Ses relations avec ses proches se sont améliorées et il avait l'impression de vivre plus à fond ses émotions.

Dépression et autres distractions

 
Or, comme il le décrit dans son long compte-rendu de son expérience, le rêve a fini par prendre fin. Après quelques mois, les bonnes habitudes ont périclité et de nouveaux mauvais plis ont fait surface. Il est devenu passif, regardant beaucoup de DVD et jouant à des jeux vidéo. Il n'avait pratiquement plus de vie sociale. Ses parents devaient envoyer sa sœur périodiquement à son appartement pour vérifier s'il était toujours en vie. Il s'est rendu compte que, malgré tout, Internet lui fournissait des moyens pour garder des liens avec les autres. Quand un ami en ligne, avec qui il avait de fréquents contacts par Internet et par téléphone, a déménagé en Chine, la relation s'est forcément rompue à son grand désarroi.

Lors d'une conférence, il discuta avec un expert du Web qui lui rappelait que la ligne est maintenant très mince entre la réalité et le virtuel dans nos vies. Deux personnes qui se parlent avec des ordinateurs ou des téléphones, bien que séparés, sont des êtres de chair et de sang qui sont dans le réel. À l'opposé, 2 amoureux qui batifolent dans les champs, pourtant loin des gadgets, peuvent tout à fait rester dans le virtuel, un des deux (voire les deux) se demandant s'il ou elle racontera leur petite escapade champêtre à son réseau Twitter ou sur son blogue.

En fait, même Thierry Crouzet le concède, Internet est un socle formidable de liens sociaux et de contrepouvoir. Dans une entrevue donnée au blogue « Les déconnectés », il admettait que la partie la plus difficile de sa déconnexion était de ne pouvoir réagir aux différents événements de l'actualité. D'ailleurs, l'auteur n'est pas un partisan d'un débranchement total des internautes. Il prône surtout pour qu'ils puissent se déconnecter quotidiennement pour se désintoxiquer un peu des réseaux sociaux et autres sources de distraction. À la lumière de ces témoignages, il est sage d'affirmer que de petits moments de déconnexion favorisent l'inspiration et la créativité, mais de trop longues périodes suscitent un sentiment d'isolement malsain.

Pour Miller, cette expérience d'un an sans connexion a surtout été le révélateur que les problèmes qu'il sentait chez lui n'étaient pas liés à son usage d'Internet, mais à lui-même. Maintenant qu'il est reconnecté (depuis le 1er mai 2013), il veut se servir d'Internet pour aider les autres. Mais il est conscient que son utilisation ne sera pas toujours parfaite et qu'il devra faire des ajustements personnels afin que ses priorités dans la vie réelle priment sur celles en ligne :

« Quand je reviendrai sur Internet, il se peut que je ne l'utilise pas bien. Je risque de perdre du temps, d'être distrait ou de cliquer sur de mauvais hyperliens. Je n'aurai pas autant de temps pour lire ou écrire un grand roman américain de science-fiction. Mais au moins, je serai connecté. »

Illustration: Bastian Weltjen, shutterstock

Références :

Demont, Valérie. "Thierry Crouzet a débranché 6 mois, j’ai testé… une petite semaine seulement." Le blog de Valérie Demont. Dernière mise à jour: 25 novembre 2011. http://afondlapassion.wordpress.com/2011/11/25/thierry-crouzet-a-debranche-6-mois-jai-teste-une-petite-semaine-seulement/.

La Cantine Numérique Rennaise. "Thierry Crouzet : « On redécouvre l’ennui. »." La Cantine Numérique Rennaise -. Dernière mise à jour: 15 février 2012. http://www.lacantine-rennes.net/2012/02/thierry-crouzet-on-redecouvre-lennui/.

Meyerfield, Bruno. "Thierry Crouzet : "La déconnexion, au début, ça fait mal"." Les déconnectés. Dernière mise à jour: 16 décembre 2012. http://lesdeconnectes.wordpress.com/2012/12/16/interview-de-thierry-crouzet-jai-debranche-six-mois-un-geek-zero-ordinateur/.

Miller, Paul. "I’m still here: back online after a year without the internet." The Verge. Dernière mise à jour: 1er mai 2013. http://www.theverge.com/2013/5/1/4279674/im-still-here-back-online-after-a-year-without-the-internet.

Régent, Martin. "J’ai débranché de Thierry Crouzet." Un monde de procrastination. Dernière mise à jour: 5 février 2012. http://mregent.com/blog/2012/02/j-ai-debranche-de-thierry-crouzet-critique.

Vaufrey, Christine. "Faut-il se déconnecter pour écrire ?" Thot Cursus. Dernière mise à jour: 1er juin 2011. http://cursus.edu/dossiers-articles/dossiers/2/science-fiction-anticipation/articles/5250/faut-deconnecter-pour-ecrire/.

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