Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Tablettes à l'école : ce que nous apprend l'expérience des utilisateurs

Créé le lundi 4 novembre 2013  |  Mise à jour le lundi 4 novembre 2013

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Tablettes à l'école : ce que nous apprend l'expérience des utilisateurs

L'Université de Poitiers  a consacré son Campus Européen d'Eté 2013 à l'Expérience utilisateur au service des apprentissages. On reconnaît bien là la volonté prospective de cette université, et du département Ingénierie des Médias pour l'Education dirgié par Jean-François Cerisier en particulier. Comme à l'accoutumé, toutes les présentations et tables rondes réalisées pendant cet événement sont disponibles en ligne.

Parmi ces vidéos, nous nous sommes intéressés à deux d'entre elles, qui sont les captations de deux tables rondes au nom quasiment identique : "Prendre en compte l'expérience des utilisateurs dans un projet d'équipement massif en tablettes tactiles :", ce qui change venant après les deux points, puisqu'il s'agit de deux projets poursuivant le même objectif, mais par des chemins et avec des objets fort différents  :

- le projet Edutablettes86 d'une part, déployé dans le département de la Vienne par le groupement de la Cité des Savoirs et ses partenaires, qui a permis d'équiper, dans sa phase expérimentale, deux classes de CM2 et deux classes de 6eme;

- le projet TED (tablettes pour une éducation digitalisée) d'autre part, qui a déjà équipé les classes de 6e dans dix collèges de Saône et Loire, sachant que cinq collèges supplémentaires s'y ajouteront en janvier 2014. Le conseil général de Saône et Loire et la société Unowhy, concepteur français de tablettes numériques, pilotent le projet en partenariat avec de nombreuses autres institutions.

Ces deux projets revendiquent l'intégration étroite des utilisateurs dans leur conception, leur mise en place et leur évaluation. Mais ils le font de manière fort différente.

 

Edutablettes86 : les utilisateurs d'abord

Le projet Edutablettes86 a adopté une logique résolument en rupture avec la gestion traditionnelles des projets institutionnels : à la place de l'inévitable comité de pilotage, composé de gens qui savent ce qui est bon pour les utilisateurs et de financeurs qui ont tout intérêt à dire que les équipements fournis fonctionnent parfaitement bien (même quand ça n'est pas le cas), on trouve un Comité d'usagers dans lequel se réunissent des élèves, des enseignants, des parents, des représentants des services de maintenance des équipements, etc. Tous ces membres exposent leurs souhaits, échangent sur leurs pratiques et parlent aussi des craintes et des limites liées à l'introduction de ces nouveaux appareils dans un environnement éducatif qui en était jusque là dépourvu. L'utilisation des tablettes en classe fait elle aussi l'objet de retours en comité. De plus, des chercheurs de l'université de Poitiers  se rendent dans les classes et filment élèves et professeurs lorsqu'ils utilisent les fameuses tablettes. Ils réalisent aussi des entretiens avec des focus groups d'enfants. 

Lors de la table ronde, tant Jean-Michel Perron, Directeur de l'Agence des TICE - CNDP que Bruno Devauchelle, enseignant à l'université de Poitiers et chercheur au laboratoire TECHNE spécialisé dans les technologies pour l'enseignement, ont insisté sur le fait que c'est l'usage qui devait définir les directions prises par le projet. Or, ce que l'usage a déjà montré, d'après ce qu'en dit B. Devauchelle, c'est que l'outil informatique s'avère souvent beaucoup plus rigide qu'un enseignant, notamment au moment des évaluations : la machine ne connaît que "juste" ou "faux", alors que l'enseignant sait apprécier une réponse "presque juste" et la compter finalement comme juste. C'est aussi que l'outil numérique prend tout son sens quand l'enseignant peut en détourner les utilisations prescrites, et créer ses propres activités. Autre enseignement capital : la capacité de gestion de groupe et à faire travailler les élèves en autonomie s'avère cruciale pour tout enseignant désireux d'utiliser systématiquement les tablettes en classe. 

Bruno Devauchelle expose aussi un point fort intéressant : la représentation sociale de la tabeltte préexiste chez les enfants à son usage en classe. Selon les groupes, les représentations de l'objet sont fort différentes. Il regrette à demi-mot de ne pouvoir s'introduire dans les foyers pour comparer l'usage des tablettes sur le temps personnel de celui qui est fait pendant le temps scolaire, afin de mesurer l'influence de la norme scolaire (environnement, consignes, etc.) sur ces usages.

 

TED : une décision venue d'en haut, mais des utilisateurs qui ont leur mot à dire

Comment utilise t-on un même objet dans des environnements différents ? Voilà bien une question que ne se sont pas posée les initiateurs du projet TED en Saône et Loire. À première vue, ce projet fleure bon le centralisme à la française et la sactuarisation de l'école. Il s'agit en effet de concevoir une "solution pédagogique complète" pour l'école : une tablette spécifiquement dédiée aux usages scolaires, un système d'exploitation, des logiciels et des ressources pédagogiques. Le projet TED ressemble à s'y méprendre aux projets d'ENT scolaires dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils nous ont laissés dubitatifs : une autorité décide de ce qui est bon pour les élèves et les enseignants, fait réaliser des outils hors marché et pour des usages limités, en impose le déploiement et passe sous silence le fait que tout cet arsenal est utilisé à 10 % de ses capacités. La tablette française ne serait-elle qu'un ENT mobile ?

Oui et non. Certes, on reconnaît bien dans le projet la patte du Ministre du redressement productif, lui-même élu de Saône et Loire, qui valorise une entreprise technologique française en région. Certes, les tablettes s'accompagnent d'un outil de back office qui permet à l'enseignant de contrôler tout ce que les élèves y font, d'envoyer des messages personnels silencieux à ceux qui ne travaillent pas, et même d'éteindre d'autorité tout les appareils. Mais les premiers utilisateurs sont contents de cet équipement et ça, il ne faut pas le passer sous silence. Trois versions de la tablette ont été livrées, chacune étant améliorée grâce aux retours utilisateurs. Ces améliorations portent non seulement sur les contenus et les logiciels, mais aussi sur l'objet lui-même : la proximité de l'unité de fabrication autorise en effet une grande réactivité à ce niveau. On pense ici à l'importance, dans le "design thinking", de la proximité entre les lieux de conception et les lieux de réalisation des prototypes... 

De plus, des questions qui reviennent avec insistance dans le groupe d'usagers du projet Edutablettes86, ne se posent tout simplement pas dans le projet TED : les aspects de sécurisation des données sur le web, de gestion des comptes pour recevoir les applications choisies, de maintenance des matériels, sont ici considérablement simplifiés car on évolue dans un univers fermé et controlé à tous les niveaux. Conséquence : des enseignants peu favorables à l'usage des smartphones et tablettes du commerce en classe, utilisent volontiers celle-ci.

La question du transfert sur les tablettes grand public, des habiletés acquises par les élèves sur la tablette scolaire, reste entière. Fidèle à un comportement séculaire, l'Ecole montre une nouvelle fois dans le projet TED sa capacité à "didactiser" les objets du quotidien. 

Ces deux expérimentations, et la place qui y est faite aux utilisateurs, illustrent la diversité des approches possibles derrière une volonté d'équipement des classes en objets technologiques. Le premier joue la carte de l'utilisateur au centre et de la porosité des frontières entre l'école et le monde. Le second est basé sur une volonté de contrôle total qui n'exclut pas pour autant les utilisateurs, mais leur annonce clairement les règles du jeu et dont les résultats ne pourront être mesurés qu'à l'intérieur du système éducatif. La recherche quant à elle nous offre la distance nécessaire pour observer le tout et en tirer des conclusions non partisanes. 

RÉFÉRENCES : 

UPtv. "Campus Européen d'Ete 2013 : UX design : l'expérience utilisateur au service des apprentissages ? , la WebTV de l'Université de Poitiers." Consulté le 4 novembre 2013. http://uptv.univ-poitiers.fr/program/campus-europeen-d-ete-2013etnbsp-ux-designetnbsp-l-experience-utilisateur-au-service-des-apprentissagesetnbsp/index.html.

Consulter les conférences suivantes :

"Prendre en compte l'expérience des utilisateurs dans un projet d'équipement massif en tablettes tactile : Edutablettes86". 

"Prendre en compte l'expérience des utilisateurs dans un projet d'équipement massif en tablettes tactile : le projet TED".

Département de Saône-et-Loire. "Département de Saône-et-Loire - TED, un nouvel outil pédagogique." Consulté le 4 novembre 2013. http://www.cg71.fr/jahia/Jahia/site/internet_cg71_v2/ted-tablette-pour-une-education-digitalisee

ITRmanager. "La Cité des Savoirs et ses partenaires lancent le projet EduTablettes-86." 4 juin 2012. http://www.itrmanager.com/articles/132994/cite-savoirs-partenaires-lancent-projet-edutablettes-86.html.

 

 

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