Par Élodie Lestonat  | e.lestonat@cursus.edu

Les étudiants américains ont-ils vendu leur âme au diable ?

Créé le lundi 10 octobre 2016  |  Mise à jour le lundi 17 octobre 2016

Les étudiants américains ont-ils vendu leur âme au diable ?

Le 8 octobre 2012, Michelle Obama, actuelle première dame des Etats-Unis d’Amérique, a déclaré sur Twitter qu’elle et son mari avaient terminé de rembourser leurs derniers prêts étudiants il y a 8 ans.

Lorsqu’ils seront en âge de cesser de travailler, Michelle et Barack Obama auront donc la chance de ne pas faire partie de ces nombreux retraités américains qui, à l’heure de couler des jours heureux après une longue vie de labeur, n’ont toujours pas terminé de rembourser leur prêt étudiant. Ils sont actuellement quelques 700 000 dans ce cas.

Brandon, lui, craint bien de ne jamais pouvoir se débarrasser de cet horrible fardeau qui paralyse sa vie et celle de sa famille : une dette de 127 000 USDollars qu’il a accumulé au cours de ses études. La trentaine, son diplôme d’ingénieur en poche, il travaille dans une société du domaine de l’aérospatiale à Indianapolis pour un honnête salaire équivalent à 4000 Euros mensuel. Seulement, une fois déduits l’impôt sur le revenu, l’assurance santé et son loyer, il voit son pouvoir d’achat encore amputé de près de 1000 Euros dans le cadre du remboursement de son prêt étudiant. Ainsi ne lui reste-t-il plus, au début de chaque mois, que 350 Euros pour faire vivre sa famille, payer son essence et sa facture d’électricité.

Le coût exorbitant de l’éducation américaine

Brandon n’est pas un cas isolé. Aux Etats-Unis, en 2015, 40 millions d’étudiants ont contracté un ou plusieurs prêts afin de payer les frais d’un cursus universitaire les menant jusqu’au Bachelor (l’équivalent d’une licence). Car, que ce soit au sein d’une université publique ou d’une université privée, le coût des études est exorbitant et en constante augmentation. Ainsi, lorsqu’un étudiant s’inscrit dans une université d’Etat, il devra débourser, selon qu’il en est originaire ou pas, entre 18 900 USDollars (approximativement 17 000 Euros) et 32 700 USDollars (29 200 Euros) pour la seule année en cours.

Pour une université privée, le coût de l’année d’étude est en moyenne de 42 300 USDollars (37 800 Euros). Ces différentes sommes ne prenant pas en compte l’argent nécessaire pour vivre en dehors de la période universitaire, ni l’achat des vêtements, le coût des transports ou des loisirs, on estime que les étudiants doivent faire face à des budgets annuels allant de 23 400 à 46 200 USDollars (soit de 21 000 à 41 300 Euros). Bien entendu, ces montants ne concernent pas les établissements les plus prestigieux. Ainsi, un étudiant souhaitant fréquenter les bancs de Harvard devra-t-il provisionner de quoi affronter une facture de 72 000 USDollars annuelle (64 400 Euros).

Par ailleurs, de nombreux étudiants, non pris en charge par la couverture médicale de leurs parents, devront prévoir d’ajouter cette dernière à leurs frais d’études ; ainsi que, comme l’exige de nombreuses professions, deux années supplémentaires pour obtenir un « master’s degree ».

Endettement généralisé

Dans un environnement où les établissements sont en compétition, les universités se doivent d’investir toujours plus afin de rester concurrentielles et d’attirer toujours plus d’étudiants. Malheureusement, la crise de 2008 étant passée par là, Etats et collectivités locales ont depuis effectué des coupes drastiques dans les dépenses allouées à l’éducation. Afin de compenser la chute de leurs financements traditionnels et de leurs revenus financiers liés à leur patrimoine mobilier, les universités n’ont eu d’autres solutions que d’augmenter frais de scolarité, de logement et de restauration pour maintenir à flot leur budget (+17% en 5 ans et +1225% depuis 1978 – à titre de comparaison, l’immobilier n’a augmenté dans le même temps « que » de 320%).

L’insuffisance des bourses, les faibles revenus issus des petits boulots effectués sur les campus ou à temps partiel ne permettant pas de relever le défi de frais universitaires si élevés, les étudiants se sont jetés dans la spirale de l’endettement. Ainsi recourent-ils aux prêts à taux fixe de l’Etat fédéral pour un maximum de 24 000 USDollars pour 4 ans et vers les établissements bancaires privés pour emprunter le complément à des taux d’intérêts usuriers de 8 à 10%. Aujourd’hui, la dette cumulée s’élève donc à 1 395 369 000 000 USDollars. Et deux tiers des étudiants diplômés quittent l’université avec une dette de 35 000 USDollars (31 300 Euros). Mais il ne s’agit là que d’une moyenne, car, dans certains cas, les sommes sont nettement plus spectaculaires. Ainsi, 78% des élèves sortent de l’université de Berkeley avec plus de 140 000 USDollars (125 300 Euros) à rembourser.

Pour ces étudiants endettés, il n’y a alors point de salut sans un travail rémunérateur trouvé au plus vite. Malheureusement, le taux chômage des jeunes, bien qu’en baisse, demeure élevé (autour de 10,5%). Et la peur de ne pouvoir s’acquitter de sa dette pousse de nombreux étudiants à accepter des emplois sous rémunérés ou pas en adéquation avec leur niveau d'éducation. Ainsi, un étudiant sur quatre se retrouve rapidement en retard de paiement ou, pire, dans l’impossibilité de rembourser.

Crise économique en vue

Si les défauts de paiement se font de plus en plus nombreux, ils ne constituent pas pour autant un risque aussi terrorisant que le fût la crise des « subprimes », la dette étudiante étant en effet peu titrisée. Néanmoins, l’impact sur la société et l’économie américaine est loin d’être négligeable.

Ainsi peut-on constater que les dépenses annuelles de consommation des titulaires d’un Bachelor sont en baisse depuis une bonne dizaine d’années, alors même que celles de personnes non diplômées augmentent. L’accès au crédit à la consommation ou au prêt immobilier leur est plus difficile, retardé ou carrément impossible du fait de leur taux d’endettement déjà très élevé à la sortie de l’université. De nombreux étudiants continuent à vivre chez leurs parents une fois devenus salariés (ils étaient 5,8 millions des 25 – 34 ans à ne pas avoir encore quittés le domicile parental en 2013). Pour preuve : le nombre relativement faible et constant de nouveaux ménages se formant chaque année. L’ensemble de ces phénomènes faisant de cette nouvelle évolution des prêts étudiants un nouveau risque d’exclusion sociale.

Les étudiants n’ont souvent pas d’autres solutions que le recours aux prêts d’établissements privés pour rembourser les intérêts toujours croissants de leur dette originale, les plongeant de ce fait dans un cercle vicieux dont ils ne peuvent s’extraire et plombant toute tentative de capitaliser l’argent nécessaire à leur future retraite.

Enfin, si l'on considère que 85% des prêts ont été octroyés et sont garantis par l'Etat fédéral, un défaut de paiement massif aura, à coup sûr, un impact particuièrement négatif sur les finances publiques.

La France sur la même voie ?

Devant un tel constat, on est alors en droit de se demander si l’éducation supérieure demeure un investissement rentable aux Etats Unis ? Et si la tentation toujours croissante du système éducatif français à s’inspirer de son homologue américain est vraiment une bonne idée ?

Pour répondre à la première question, des études menées outre atlantique tendent à confirmer que l’argent injecté dans un diplôme de premier cycle universitaire reste rentable. Pour répondre à la seconde, on peut être tenté d’apporter quelques éléments de réponses sous forme de constats : le nombre de prêts étudiant en France n’a que sensiblement peu augmenté, à ceci près que les sommes empruntées sont plus élevées. Par ailleurs, le nombre d’étudiants partageant leur emploi du temps entre heures de cours et travail à temps partiel explose.

 

 

Illustration: Franck_Michel via Foter.com / CC BY

Références

Autran, Frédéric. "Crise De La Dette étudiante, La Grosse bulle Qui Monte Aux Etats-Unis - Libération." Libération.fr. Date de publication 18 septembre 2016. http://www.liberation.fr/planete/2016/09/18/crise-de-la-dette-etudiante-la-grosse-bulle-qui-monte-aux-etats-unis_1501967.

Granger, Michel. "L’endettement Cauchemardesque Des étudiants Américains | Le Club De Mediapart." Club De Mediapart. Date de publication 8 mars 2016. https://blogs.mediapart.fr/michel-granger/blog/080316/l-endettement-cauchemardesque-des-etudiants-americains.

""Il Y a Huit Ans, Nous Avons Remboursé Nos Derniers Prêts étudiant" - 8 Octobre 2012." L'Obs. Date de publication 8 octobre 2012. http://tempsreel.nouvelobs.com/le-tweet-presidentielle-americaine-du-jour/20121008.OBS4877/il-y-a-huit-ans-nous-avons-rembourse-nos-derniers-prets-etudiant.html.

Mistretta-Belna, Céline. Banque De France: Accueil. Date de publication 2014. https://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/publications/Bulletin-de-la-Banque-de-France_197_4_dette.pdf.

Wajsbrot, Sharon. "Les étudiants Français Plus Enclins à S’endetter." Lesechos.fr. Date de publication 7 septembre 2015. http://www.lesechos.fr/07/09/2015/lesechos.fr/021309941461_les-etudiants-francais-plus-enclins-a-s-endetter.htm.

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Commentaires

1 commentaire

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  • Joseph
  • 13 novembre 2016 à 06 h 06

Aborder le sujet de son salaire brut net

Il y a beaucoup de pays où le salaire demeure un sujet tabou... après tout dépend de si il s'agit de salaire brut ou de salaire net que l'on peut facilement calculer avec cet outil par exemple : https://calculer-salaire-brut-net.fr

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