Par Denis Cristol  | 4cristol@free.fr

Organisation apprenante : la transformation numérique de la formation

Créé le samedi 3 décembre 2016  |  Mise à jour le lundi 30 janvier 2017

Organisation apprenante : la transformation numérique de la formation

Les organismes de formation se transforment et préparent l’avenir

Les organismes de formation sont apparemment pris dans la tourmente de la transformation numérique. Le baromètre CEGOS témoigne une fois de plus de la croissance de la part digitale des solutions proposées, la transformation numérique des PME est aussi relevée par l’AGEFOS.

La mutation  des organismes est rendue indispensable par les réformes des formations, la diminution des ressources attribuées, mais surtout l’apparition d’acteurs qui offrent de nouvelles perspectives d’apprentissage avec des offres numériques (Voir enquête Xerfi pour la situation française, l’apparition d’offreurs de MOOC, des grands groupes technologiques, comme Orange ou Lab Dassault).

Cette transformation produit un débat à tous les niveaux des organisations qu’ils soient politiques, stratégiques ou pédagogique. Ce débat traverse toutes les organisations aussi bien organisatrices qu’utilisatrices de formation. Ceci enclenche incidemment une rénovation en profondeur de pratiques pédagogiques allant de l’évolution de la politique des organismes de formation en matière de certification, d’individualisation, d’orientation de leur offre jusqu’à l’ingénierie de formation en passant par l’ingénierie pédagogique et toutes les formes d’ingénieries, car le numérique s’invite partout.

Zones d’interfaces traversées par la transformation

Trois zones sont traversées par cette transformation. En premier lieu, la « zone d’interface politique » où les enjeux de priorités et de choix économiques sont évoqués, en second lieu la « zone de coprofessionnalisation[1] » des décideurs des organismes et de leurs clients, car il s’agit de s’adapter ensemble à une nouvelle donne, en troisième lieu la zone que nous avons nommée « zone de valeur pédagogique ». Cette transformation met donc sous tension les interfaces mobilisées dans la chaîne de coproduction de la formation.

Les zones d’interfaces de la transformation sont constitutives de ce que nous pouvons nommer un écosystème[2]. Par cette expression nous voulons dire que, plus que jamais, la formation dépasse les murs d’une salle de cours et ce qui s’y produit à l’intérieur. « Les murs n’arrêtent pas les ondes ». Les téléphones portables, le wifi et internet changent les rapports au savoir. Nous posons l’hypothèse que ce qui se passe avant et après la rencontre d’un groupe et d’un intervenant influence la qualité du message émis et reçu et donc exerce un effet sur la formation.  Nous retenons les acteurs principaux interagissant dans les 3 zones.

La zone d’interface politique

« La zone d’interface politique » est la zone où interagissent les dirigeants des organismes de formation, des dirigeants politiques et syndicaux et ceux des entreprises. Ces dirigeants sont amenés à se rencontrer dans une variété d’instances locales, ou à se croiser tout au long de la carrière.

Dans cette zone se négocie et s’arbitre la déclinaison pratique des politiques en matière de formation. C’est ici qu’une modification de prise en charge de frais de transports, une orientation publique différente, par exemple le changement de taux de cotisation, ou de priorité de formation pour des publics cibles viennent le plus fortement percuter la relation entre l’offre et la demande de formation.

C’est souvent ici que naissent les projets sur mesure souhaités par les institutions ou que se développe la compréhension des enjeux numériques par les dirigeants (65% des dirigeants de TPE en France seraient même inquiets). Les interactions à ce niveau impriment une inflexion sur les organisations.

La zone de coprofessionnalisation

Cette zone permet la construction et la validation régulière de ce qui constitue la formation. La zone est dynamique car elle est faite des interactions entre les acteurs qui expriment les enjeux relatifs à la situation pédagogique.

  • D’une part des managers et responsables de formation expriment leur vision du rôle de la formation, construisent un soutien pour les collaborateurs qu’ils envoient en stage, conseillent ou se contentent d’informer, voire même sont indifférents. Ils demandent de l’innovation, se saisissent du potentiel numérique ou non.
     
  • D’autre part, l’encadrement des organismes véhicule ses objectifs et valeurs. Il gère un ensemble de contraintes matérielles, pédagogiques et économiques. Il s’efforce de promouvoir l’hybridation des formations.
     

Cette zone est baptisée de coprofessionnalisation, car les conditions d’effectuation de la formation sont liés à la rencontre de l’offre et de la demande de formation qui s’opérationnalise à ce niveau. C’est l’ajustement aux circonstances qui modifie les représentations réciproques des partenaires et les conduits à exprimer des préférences, quant à la formation.

  • D’un côté les entreprises accentuent leurs demandes de formation intra, de formations multimodales.
     
  • D’un autre côté, les conseillers formation et les formateurs gèrent des ressources limitées, prennent des initiatives pour faire avec les nouveaux outils numériques, les nouveaux espaces (labs) et les demandes des apprenants.
     

Ces contraintes et ces valeurs se font sentir dans la relation pédagogique de face à face.

La « zone de valeur pédagogique »

Cette zone est ainsi nommée car c’est elle qui cristallise un maximum d’attentes et d’enjeux de la part d’une multiplicité de parties prenantes absentes de ce qui se déroule en salle. Cependant, sans être là, leurs attentes pèsent sur la situation pédagogique.

La salle est un nœud relationnel censé produire des transferts de connaissances, des découvertes, des motivations, de l’identité et parfois même résoudre des besoins de reconnaissance. Par tous les enjeux qu’elle représente, cette zone est donc chargée de signaux de pouvoir (des prescripteurs, des organisateurs, des intervenants et des participants) mais aussi d’affects. Un contrôle économique s’opère sur cette zone, car en son sein des traces objectivement mesurables sont nombreuses (feuille de présence, lettres de demandes d’intervention, supports, tickets repas, billets de déplacement, et de plus en plus souvent équipement numérique, tablettes, tableau blanc interactif).

Les phénomènes de groupe exacerbent la charge émotionnelle. Cette» « zone de valeur pédagogique »  met en scène un décor, des artefacts (supports, ordinateurs, matériel pédagogique), un ensemble de processus (validation des besoins, délivrance, évaluation), décidé en l’absence de choix des participants. Le cadre institutionnel pèse ici de tout son poids et adresse des messages par les objets manipulés, les processus enclenchés, les formes pédagogiques consacrées et les discours tenus avant la formation.

Cette zone est d’autant plus mise sous tension que la représentation du rapport au savoir change avec le numérique. En effet, cette zone, non contente d’être sujette à des attentes externes, est l’objet d’attentes de stagiaires.  Les participants exigent désormais un service de haut niveau de qualité. Ils rejettent massivement le cours théorique ou le témoignage non préparé car ils peuvent capter de nombreuses informations par eux-mêmes. Si cette zone est habitée par la rencontre entre un formateur et un groupe, elle est néanmoins induite  par les représentations des acteurs, tant du côté de l’organisateur de la formation que des demandeurs prescripteurs.

Une organisation apprenante, avec tout ce que cela implique...

Faciliter une transformation numérique des organismes de formation et des façons de travailler collaborative en son sein nécessite d’interroger les interfaces qui produisent les représentations de ce qu’est une formation. Si l’on souhaite faire évoluer les pratiques d’ingénierie, les trois zones sont donc concernées et doivent faire l’objet d’un questionnement en profondeur.

Ce faisant, une telle transformation touchant les acteurs, les gestes professionnels, les métiers, les représentations induit un déplacement des pratiques. Ce déplacement accélère les circulations de connaissances et renforce le projet d’organisation apprenante qui nait à l’occasion de la transformation en cours. Incidemment en se posant comme un objet qui vient cristalliser des questions qu’on croyait résolues, le numérique vient chambouler les habitudes.

Illustration : jisc_infonet via Foter.com / CC BY-NC-ND  

Aller plus loin :

Qu'est ce que la professionnalisation? - Denus Cristol - Les Échos
http://archives.lesechos.fr/archives/cercle/2009/06/08/cercle_30215.htm

Transformation numérique : pourquoi (et comment) les entreprises doivent accélérer  -  Valentine Ferréol, présidente du think tank G9+ - L'usine digitale
http://www.usine-digitale.fr/editorial/transformation-numerique-pourquoi-et-comment-les-entreprises-doivent-accelerer.N322292

Des formations pour cadres-dirigeants en quête de rupture
Valérie Landrieu - Les Échos
http://business.lesechos.fr/directions-generales/innovation/aide-a-l-innovation/0211099793509-formations-pour-cadres-dirigeants-les-programmes-en-quete-de-rupture-212135.php

 


[1] Par zone de coprofessionnalisation nous comprenons la modification conjointe des gestes professionnels des professionnels de la formation dans les organismes et dans les entreprises. Chacun doit trouver des nouveaux repères.

[2] La modélisation d’un système est une représentation qui ne saurait être confondu avec la réalité. La carte n’est pas le territoire nous rappelle Korzybski. Le système est ici posé pour nous aider à construire une action. 

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