Par Élodie Lestonat  | e.lestonat@cursus.edu

Mes angoisses connectées : I.A., épisode 2

Créé le mardi 13 décembre 2016  |  Mise à jour le lundi 9 janvier 2017

Mes angoisses connectées : I.A., épisode 2

Rappelez-vous l’épisode précédent. Vous y jouiez le rôle d’un étudiant. Entouré de vos amis, vous décidiez de faire confiance à Jam pour vous proposer la pizzeria correspondant le mieux à vos critères d’exigence et vous y emmener. Puis, tout en vous restaurant, vous méditiez sur la qualité de votre correspondance avec Jam, sans doute tout aussi excellente que vos rapports avec Julie, la secrétaire du patron de cette start-up de la Silicon Valley qui vous avait accueilli pour votre stage de fin d’étude.

Bien que vous sachiez que Jam et Julie sont deux intelligences artificielles, le doute chatouille parfois votre inconscient. Si vos deux interlocuteurs virtuels vous paraissent si humains, c’est qu’ils ont été composés dans ce but par leurs créateurs.

Esclave de votre vie virtuelle

Reprenons le cours de l’histoire. Vous êtes attablé. Le serveur vient juste de déposer devant vous une savoureuse pizza quatre fromages qui vient à peine de sortir du four. Vous vous laissez enivrer par la multitude de parfums qui vient titiller vos narines lorsque vous entendez un « dring ». Vous savez ?!... ce petit « dring » semblable au son émis par la sonnette de votre bicyclette. Ce tintement si caractéristique qui, bien que discret et à peine audible, agit sur votre cerveau comme un réveil matin et met immédiatement en alerte votre attention. Ce petit carillon qui, désormais irrémédiablement ancrer dans votre ADN, déclenche en vous ce réflexe pavlovien de vous précipiter sur votre portable pour vérifier la provenance du nouveau message que vous venez de recevoir.

C’est Ruby. Ruby vit en Californie. A l’heure où vous vous apprêtez à vous régaler, il est tout juste midi là-bas et Ruby profite, comme souvent, de sa pause déjeuner pour s’entretenir avec vous. Vous n’avez pas envie de lui manquer de respect et commencez à tapoter une réponse sur votre clavier. Mais à cette réponse succède une nouvelle question. Puis une nouvelle réponse de votre part. Et ainsi de suite. Vos compagnons de soirée s’agacent de vous voir toujours les yeux fixés sur l’écran de votre smartphone.

« - c’est toujours pareil avec toi !... tu es avec nous, et pourtant tu n’es jamais là », proteste une de vos amies.

« - Oui, c’est vrai ! », renchérit votre colocataire. « C’est comme à l’appart. A chaque fois qu’on est censé partager le repas, tu finis par manger froid parce que tu as toujours une discussion en cours avec je ne sais qui sur ton portable »
 

Un avatar comme solution de secours

Un peu contraint et forcé, vous mettez rapidement un terme à vos échanges avec Ruby. Mais pour autant, vous n’arrivez pas à vous concentrer sur votre environnement immédiat. Une question vous tarabuste : combien de temps passez-vous par jour à gérer votre activité sur les réseaux sociaux ? Entre Facebook, Twitter, Instagram, Messenger, Snapchat, la gestion de votre boîte emails, auquel s’ajoutera bientôt LinkedIn, parce qu’il va bien falloir mettre votre CV en ligne et attirer sur vous les regards des professionnels, vous n’avez plus assez des 24 heures qu’offrent une journée. Tout ceci est tellement chronophage. Sans compter qu’à vouloir être partout à la fois, vous vous éparpillez, et que la qualité de vos réponses s’en voit affectée.

Votre nouveau défi est le suivant : regagner du temps, sans pour autant rompre avec votre existence virtuelle. Et là, en dégustant la première bouchée de votre excellent plat italien, vous trouvez la solution à votre problème : vous allez créer un avatar de vous ! Mais pas n’importe quel avatar de vous, non ! Vous allez créer un avatar de vous en mieux !

Votre avatar vous représentera sur les multiples réseaux sociaux exigeant votre présence. Il répondra aux questions et demandes de vos amis, alimentera les discussions de vos avis, communiquera avec vos lointains contacts aux heures où vous devriez dormir, vous laissant à nouveau le luxe de bonnes nuits de sommeil. Il saura correspondre avec votre futur entourage professionnel. Prendre des rendez-vous, organiser une réunion, argumenter une solution technique. Il pourra même gérer à votre place votre agenda « mondain », ce qui vous évitera de croiser en un même lieu vos multiples conquêtes.

Composer votre avatar à votre image

Il vous suffira juste d’apprendre à votre avatar à se comporter comme vous, à parler comme vous, à penser comme vous. Bref : à être vous. Vous pourrez même l’enrichir de quelques touches inspirées de votre univers culturel, vous permettant de le formater en un personnage faisant preuve de plus de finesse ou de richesse intellectuelle que ce dont vous faites vous-même habituellement preuve. Vous pourriez finalement vous composer un personnage virtuel à votre image mais parfait. Ceci n’est pas de l’ordre de la science-fiction. Ou plutôt, ceci n’est PLUS de l’ordre de la science-fiction. Eugenia Kuyda ne l’a-t-elle déjà pas réalisé ?

Eugenia Kuyda s’est inspirée du premier épisode de la seconde saison de la série « Black Mirror » pour mettre au point, avec l’appui de sa start-up, un avatar de son ami décédé dans un accident de voiture. Comme dans la série télé où une femme discutait avec son compagnon mort, Eugenia Kuyda a récréé le profil virtuel de son ami grâce à toutes les interactions qu’il a pu avoir sur les réseaux sociaux. A l’aide de ses parents et de son entourage, elle a pu récolter textos, emails et photographies, constituant ainsi une base de données à partir de laquelle elle a pu réaliser un chatbot. Le chatbot de son ami mort avec lequel elle continue à avoir des discussions.

Comment éduquer un chatbot afin qu’il devienne autonome ?

L’exploit ne réside pas dans la création d’un automate qui donnerait des réponses pré-rédigées mais bien dans une entité virtuelle ayant la capacité de s’adapter aux différents sujets de conversation et à différents environnements afin de proposer des réponses cohérentes et intelligentes et de les exprimer à la façon d’une personne réelle ou, dans le cas de l’ami d’Eugenia Kuyda, ayant réellement existée. Le chatbot ainsi créé s’enrichit quotidiennement des échanges qu’ils partagent avec ses correspondants humains réels, se constituant lui-même sa propre base de données dont il va continuellement apprendre.

D’ailleurs, c’est en goûtant une gorgée de votre verre de Chianti que vous vous maudissez de ne pas y avoir pensé plus tôt. Si les intelligences artificielles ont acquis cette capacité d’apprentissage qui permettront, demain, à Eugenia Kuyda et à sa start-up d’en créer capables de représenter des êtres bien vivants sur les réseaux sociaux, c’est sans doute grâce à des pionniers comme Yann LeCun. Et ça tombe bien, puisque Facebook vient de le placer à la tête de son nouveau laboratoire d’intelligence artificielle, et que ce dernier est localisé à Paris, à deux pas de chez vous. Vous qui venez de terminer votre cursus universitaire et qui cherchez du travail, pourquoi ne pas y adresser une de vos lettres de motivation ?

Le deep learning comme technique pédagogique à usage des machines

Yann LeCun est un des pères du deep learning, ou « apprentissage profond ». Ce système d’apprentissage, basé sur un empilement de couches de « réseaux de neurones artificiels » numériques, permet à un programme d’apprendre à se représenter le monde. Vous le savez : il s’agit de la technique utilisée par Siri, Cortana et Google Now. Et vous savez aussi que toutes les « majors » de la high-tech, de Microsoft à IBM en passant par Amazon et Adobe, y investissent des sommes folles. S’il y a bien un lieu où lancer votre carrière, c’est là.

Le deep learning est, pour faire simple, une forme d’apprentissage supervisé. Une technique pédagogique couramment utilisée en intelligence artificielle qui consiste à proposer à un programme informatique des dizaines de milliers d’images d’un objet si on veut que ce dernier apprenne à reconnaître l’objet en question. Mais ce qui était jusqu’à maintenant une espèce d’entrainement long et fastidieux est devenu d’une efficacité maximum de par la nouvelle forme d’architecture interne des machines à éduquer. Elles sont désormais faites de milliers d’unités de calculs semblables à des neurones. Les unités sont assemblées en couches. Lorsque le résultat de l’ensemble des calculs effectués par les « neurones » d’une couche est obtenu, il est automatiquement transféré au niveau de la couche supérieure, et ainsi de suite. C’est ce fonctionnement d’apprentissage par couche que l’on qualifie de « profond ».

Un avatar pour regagner votre liberté

Concrètement, tous les résultats obtenus par un niveau de réflexion de la machine sont ensuite utilisés par le niveau supérieur. La machine s’auto alimentant en permanence pour apprendre d’elle-même. Exactement comme fonctionne le cerveau humain.

Bref, au moment de savourer votre dernière bouchée, vous vous dites qu’un avatar de vous-même, capable d’adopter votre style d’écriture et d’expression, de s’inspirer de vos emails et textos, de « comprendre » et d’analyser vos centres d’intérêts, de savoir reconnaître les questions qui vous sont posées, de savoir y répondre, d’alimenter une conversation, et tout ceci en se renouvelant en permanence grâce à sa capacité d’apprentissage, serait un « second vous » parfait pour vous dégager un peu de temps libre et venir dans ce restaurant plus souvent pour y apprécier l’excellente cuisine.

Illustration : Nick Kenrick. via Foter.com / CC BY-NC-SA

Références

Laurent, Annabelle. "Chatbot Mort." Cedric Sileo. Date de consultation 13 décembre 2016. http://www.cedricsileo.com/actualites-ia/chatbot-mort.html.

Pousson, Juliette. Rue89. Date de publication 13 octobre 2016. http://rue89.nouvelobs.com/2016/10/13/grace-a-chatbot-parle-a-ami-mort-265401.

Tual, Morgane. "Le « Deep Learning », Une Révolution Dans L'intelligence Artificielle." Le Monde.fr. Date de publication 28 juillet 2015. http://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/07/24/comment-le-deep-learning-revolutionne-l-intelligence-artificielle_4695929_4408996.html.

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