Par Martine Dubreucq  | martine.dubreucq@fle.fr

Impatience et astuce, moteurs de la créativité

Créé le lundi 21 février 2011  |  Mise à jour le samedi 18 mai 2013

Impatience et astuce, moteurs de la créativité

Vous voulez réaliser un film ? Rien de plus simple, si l'on en croit Michel Gondry qui a animé un atelier de cinéma au Centre Pompidou à Paris. Il fallait malgré tout vous rendre sur place. L'équipe de Michel Gondry a fourni le canevas du tournage, donné les décors, encadré et accompagné. Un processus que les enseignants créatifs semblent bien connaître, où apprendre et distraire se mêlent avec bonheur.

Michel Gondry répondait aux questions des journalistes de  France Culture dans l'émission La grande table le 18 février 2011 et tenait à préciser que son atelier ne visait pas à apprendre à faire du cinéma mais à se distraire, à s'amuser et il ajoutait : « Les systèmes de fonctionnement sont complètement différents ». A l'heure où les cloisonnements entre jeu et apprentissage ne sont plus tout à fait aussi solides qu'auparavant, où on parle de jeux sérieux et de ludo-éducatif tandis que d'un autre côté la pédagogie a envahi la sphère culturelle et sociale, que toute information peut être récupérée et réintégrée dans une perspective d'apprentissage incessant tout au long de la vie, que peut signifier une telle affirmation ?

L'école et la vie

Michel Gondry connait intimement l'école à travers sa tante Suzette, ancienne institutrice dans les Cévennes. Son dernier film, « L'épine dans le cœur » retrace la vie de village en village de cette enseignante sérieuse, austère cévenole qui a accueilli avec une ouverture rare à l'époque les enfants de Harkis en 1962, appris à ses élèves à nager, organisé des voyages à l'étranger pour ses classes et préparé des soirés théâtrales mémorables. Ce magnifique documentaire mêle histoire intime et histoire des lieux de l'école « républicaine » et nous offre le portrait affectueux d'une institutrice dont la plus grande satisfaction est « d'avoir accompagné des enfants » et la plus grande souffrance celle de ne pas avoir pu aider à l'épanouissement de son propre fils. Le neveu Michel garde de sa propre scolarité une mémoire qui sélectionne ce qui l'a fait avancer, une prof de français par exemple, qui, pour les « décoincer » demandait aux élèves de raconter leur vie, de l'écrire parce que « la vie de chacun est intéressante ».

Un atelier où la  contrainte rend créatif

Après le succès de son film « Soyez sympa, rembobinez » (Be King Rewind) qui racontait l'histoire de deux bricoleurs de génie s'amusant à refilmer à leur façon tous les films qu'ils avaient « démagnétisés » et effacés par erreur dans leur magasin de location de cassettes, Michel Gondry avait organisé un concours de films suédés (sweded), du nom que les héros du film donnaient à leurs réalisations de bout de cartons et d’effets spéciaux très « artisanaux » (l'excuse donnée pour expliquer le délai d’approvisionnement et le prix élevé des cassettes étant qu’elles arrivaient de Suède !). La parodie de films connus de tous était alors un principe déclencheur assez réjouissant.

Avec « L'Usine des films amateurs » la contrainte repose sur les étapes de création qui sont presque industrielles : choix d'un genre ou de plusieurs genres à mélanger, choix d'un titre, rédaction collective du scénario, transformation en scène de chaque phrase du scénario, montage et tournage simultanés. En trois heures, un groupe d'une douzaine de personnes doit donner toute son énergie pour arriver à un résultat qu'il va avoir le plaisir de visionner tout de suite après. Gondry met à disposition un ensemble de 21 petits décors de cinéma qui recréent des ambiances de rue, d'entrée de métro, de cabinet médical, de couloir, de chambre à coucher et une équipe de techniciens qui « accompagne » sans intervenir.

Imaginons un projet en classe... La contrainte rend-elle aussi créatif ? Sinon, pourquoi ? Les moyens bien sûr sont une explication évidente, l'enseignant fait moins rêver avec sa petite classe étroite, ses horaires étriqués dans un emploi du temps éclaté. Il n'a pas les moyens de ses ambitions sauf s'il lance ses élèves sur internet où tout devient alors possible, à condition de bien maitriser les outils, les productions et leurs droits. L'autre raison est plus intéressante : la contrainte ne rend pas toujours créatif parce qu'à l'école, la carotte est toujours hors champ, reportée. Le plaisir de savourer ce qu'on a fait ensemble ne se consomme pas toujours sur place, il faut attendre : la fin du projet, les résultats du concours, la publication, le bilan, l'évaluation. Gondry rappelle ainsi aux pédagogues qu'une activité est d'autant plus intense qu'elle est courte, et qu'elle oblige à se dépenser sans compter pour en voir tout de suite les résultats.

Il existe malgré tout des réalisations scolaires qui suivent ce principe d'immédiateté de la satisfaction. Nous pensons notamment aux blogues réalisés lors des classes transplantées à la mer, à la montagne, dans une ville étrangère. La création se déroule jour après jour et à la fin du séjour, le produit fini a beaucoup d'allure. A condition bien entendu de considérer l'exercice de blogging comme un projet en lui-même (ayant donc un début et une fin et comportant des péripéties, des phases à scénariser), inséré dans le projet pédagogique plus large.

Le genre

Un autre aspect mérite d'être retenu dans l'approche de Gondry. Le genre est pour lui la façon la plus facile de débloquer l'expression des gens et il semble que les professeurs de langues, de français n'aient pas encore tiré vraiment profit d'une telle perspective. Ce que Queneau a génialement inauguré il y a longtemps avec ses exercices de style ici offerts avec leur enregistrement, peut trouver d'autres perspectives avec l'image, la vidéo : des mixages de genres sur le modèle de ceux que réalisent les musiciens et les vidéastes qui pratiquent le mashup.
Dans l'émission de France Culture, Gondry insiste sur la richesse du mélange des genres : western d'horreur, comédie tragico-scientifique... Comme le disait Lautréamont, maître de tous les plagiaires immodérés : "C'est beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ".

La puissance du groupe autonome

Mais ce qui intéresse particulièrement Gondry, c'est l'énergie qu'un groupe peut utiliser pour son propre compte : « Un groupe peut s'entendre et créer quelque chose de suffisant pour se distraire ». Voilà qui change considérablement les habitudes de penser d'une société où l'on désigne des gens pour cela, les artistes, quand on ne paie pas des redevances, des places de cinéma ou des tickets de manèges pour s'occuper de notre plaisir. Voilà qui change également beaucoup de choses pour l'école et on pense à Freinet immédiatement : « Il est du devoir de l’instituteur de remettre l’économie et l’activité de la classe entre les mains des enfants, d’orienter ceux-ci vers une collaboration communautaire selon les techniques nouvelles que nous préconisons, première étape vitale de la coopérative scolaire ».

Ne pas gâcher le plaisir 

Mais alors pourquoi ne pas diffuser les films sur Youtube ? Parce que pour Gondry, ce que certains ont créé dans un contexte précis, dans un groupe unique, ne va pas forcément amuser d'autres gens. En cela il amène un bémol à l'enthousiasme qui est de mise aujourd'hui pour la publication en ligne. Il ajoute :
« Internet, c'est comme la radio dans les années 30, c'est un outil puissant mais incontrôlable. Sortir les films du contexte, c'est les exposer à un jugement qui va gâcher le plaisir.. […] car sur internet on juge plus qu'on ne fait les choses. »
Là encore, on ne peut s'empêcher de penser à ce que cela implique pour l'enseignant : lorsqu'il joue sur les deux registres, apprentissage et amusement, il est sur une corde raide et sa position doit être éclaircie : quand, où évalue-t-il ? Vouloir engager un groupe dans un projet pédagogique ludique et créatif passe-t-il par des publications largement partagées ? Où s'arrêter dans l'ouverture de jour en jour plus grande des classes vers les réseaux sociaux ?  Les conditions d'expérimentation, d'apprentissage serein, tranquille ont peut-être besoin d'intimité et de garantie.

Astuce et impatience

Il y a enfin  deux mots qui pourraient également arrêter les pédagogues dans cet entretien décidément très riche avec Gondry. Pour réaliser des films comme ceux de ce bricoleur d'images, inventeur et poète à la fois, il faut deux qualités que bon nombre d'élèves possèdent : l'astuce et l'impatience. Deux compétences assez peu valorisées finalement : intelligence et persévérance auraient plutôt la vedette à l'école. L'astuce a une connotation trop technique pour notre culture élitiste, elle est pourtant ce qui tire l'intelligence vers le réel ; l'impatience est parfois le carburant de l'action.

Vivre et apprendre, c'est tout de suite.

 

Michel Gondry à Beaubourg :  L'usine de films amateurs

Et aussi : Michel Gondry : “Le monde est petit parce qu'on ne le partage pas”. Entretien sur Télérama.

Illustration: capture d'écran de la page du site du Centre Pompidou consacrée à l'atelier "L'usine de films amateurs".

 

 

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