Par Christine Vaufrey B  | info@cursus.edu

Tracy Rosen, ou la passion du français en Ontario

Créé le lundi 13 septembre 2010  |  Mise à jour le jeudi 30 septembre 2010

Tracy Rosen, ou la passion du français en Ontario

Tracy Rosen, enseignante et perpétuelle étudiante !

Tracy Rosen, qui êtes-vous ?

Ma réponse va être un peu longue, vous allez comprendre pourquoi...

Je suis professeure de français langue seconde. Ma langue maternelle est l'anglais. J'habite en Ontario. Je vis à la campagne, près du village de Bainsville, en Ontario de l'Est. Je me suis installée là très récemment, avant j'ai toujours habité dans de grandes villes : Montréal, Séoul, Pékin, et même New York quand j'étais petite.

Je me définis comme une étudiante perpétuelle. Après l'école secondaire et le CEGEP, j'ai étudié la peinture et l'histoire de l'art à l'université Concordia à Montréal. Après quatre ans de travail comme serveuse dans un bar, j'ai décidé de retourner à l'université pour devenir enseignante et j'ai passé un baccalauréat en éducation à l'université McGill, toujours à Montréal. Immédiatement après avoir fini, je suis partie en Corée du Sud, car il n'y avait pas de postes d'enseignants à Montréal à l'époque. En revenant, j'ai travaillé comme professeure de français en école primaire, j'ai aussi aidé les autres enseignantes dans différentes matières. Mais Séoul me manquait, alors j'y suis retournée. J'y ai passé une autre année puis j'ai décidé de voyager en Chine, où j'ai enseigné l'anglais pendant six mois. Depuis 1999 et jusqu'à l'année dernière, j'ai travaillé dans des écoles avec des élèves « décrocheurs », qui risquaient de ne pas terminer leurs études. J'ai principalement enseigné en anglais, mais j'ai aussi donné des cours de français langue seconde auprès de débutants complets. Parallèlement, j'ai passé une maîtrise en Human Systems Intervention à l'université Concordia. Actuellement, je suis des cours en ligne pour obtenir un certificat en relations interculturelles au College Seneca, et des cours complémentaires avec l'Ordre des enseignantes et des enseignants de l'Ontario. Depuis la rentrée scolaire de cette année, j'enseigne le français langue seconde en Ontario de l'Est à des élèves de l'école primaire, de la maternelle à la 6ème année.

Le bilinguisme : chance ou danger ?

Quel est votre regard sur le bilinguisme au Canada ?

Le Canada est un vaste pays, et on ne peut pas dire qu'il soit absolument bilingue français – anglais. En fait, il y a plusieurs bilinguismes au Canada, tout dépend de la province dans laquelle on vit. N'oubliez pas que l'éducation est un domaine piloté par les provinces et pas par l'état fédéral. Les politiques linguistiques sont donc très différentes d'une province à l'autre.

Le Québec, bien sûr, est la province dans laquelle le français est le plus répandu. Avec la Loi 101 en 1977, le gouvernement du Québec a désigné le français comme langue officielle de la province. Ce qui a des effets sur les langues employées à l'école.

Les écoles sont regroupées en commissions scolaires linguistiques. Si on veut faire scolariser son enfant dans une école primaire ou secondaire anglophone, il faut répondre à des critères d'éligibilité assez stricts.

Dans les faits, on constate que les écoles anglophones sont de plus en plus des écoles bilingues et je pense qu'on peut dire aujourd'hui que les jeunes anglophones ont une éducation plus équilibrée au niveau des langues que les jeunes francophones. Il y a même des parents qui ont poursuivi le gouvernement du Québec en disant que la loi 101 (qui instaure l'obligation de l'enseignement en français) défavorisait les francophones, car les anglophones, eux, sortent bilingues du système éducatif, et pas les francophones...

J'estime que l'éducation bilingue est une excellente chose. Mais tout le monde ne pense pas de la même façon, et il est vrai que l'enseignement obligatoire du français au Québec est vécu par certains élèves en difficulté comme une épreuve supplémentaire : on ne peut pas obtenir le diplôme de fin d'études secondaires sans avoir au moins le niveau de secondaire V en français et pour certains élèves faibles, c'est une barrière.

On constate que l'obligation d'apprendre une langue peut créer du ressentiment chez les élèves et même dans leur communauté. C'est très difficile, voire même impossible, de motiver des élèves qui vivent dans cette atmosphère de guerre linguistique ! Heureusement, ce sont des cas isolés, qu'on rencontre chez les élèves anglophones dont les familles ont vécu la loi 101 comme une atteinte à leurs droits de citoyens québécois.

En Ontario (ci contre, vue de Toronto, capitale de la province), l'apprentissage du français est également obligatoire (à partir de la 4eme année de primaire), mais ce n'est pas un sujet aussi sensible qu'au Québec. On peut terminer ses études en français sans avoir réussi en français. En revanche, si on réussit, on obtient un certificat bilingue, ce qui est très apprécié. De plus en plus d'écoles proposent l'apprentissage du français dès la maternelle. Ce qui montre bien l'intérêt du bilinguisme. Il faut dire que beaucoup d'enfants parlent le français au quotidien en Ontario, surtout près de la frontière québécoise bien sûr. Les enfants connaissent tous des gens qui parlent français, et ils voient donc concrètement l'intérêt d'apprendre cette langue. Alors que dans d'autres régions, le français est si peu parlé qu'il est difficile de motiver les élèves à l'apprendre.

Quelle place pour le français sur le web... et ailleurs ?

Internet est largement dominé par la langue anglaise. Comment les francophones doivent-ils faire pour y promouvoir leur langue, notamment sur le web éducatif ?

Il est important de créer des ressources pédagogiques francophones. Par exemple, j'utilise souvent VoiceThread, même si le site est en anglais. D'ailleurs, mes élèves (anglophones natifs) apprécient que les commandes soient en anglais. Cela leur permet de focaliser leur attention sur leur production (en français, évidemment) plutôt que sur la compréhension des instructions. Mais je connais des enseignants qui n'utilisent pas ce site, sous prétexte qu'il est en anglais. En fait, il ya beaucoup d'enseignants qui n'emploient pas les TICE parce que la plupart des sites et applications qu'ils connaissent sont en anglais. C'est dommage.

Quand on est anglophone, quel est l'intérêt d'apprendre le français et, plus globalement, une langue étrangère, puisque partout on peut se débrouiller avec l'anglais ?

Si je prends mon exemple personnel, je me rends compte que le fait de connaître plusieurs langues modifie ma façon de penser. Car apprendre une langue, ce n'est pas seulement apprendre du vocabulaire, de la grammaire, des règles de communication; c'est aussi entrer dans une autre (ou des autres !) culture. L'intérêt d'apprendre le français se situe là. Plus on est capable d'envisager les questions avec différents points de vue, plus on comprend qu'il y a plusieurs façons de les comprendre et de les régler. Cela nous ouvre tant de possibilités dans la vie !

Et les francophones ont tout intérêt à apprendre l'anglais, pour les mêmes raisons. Nous sommes des êtres de langages. Plus on apprend de langues, mieux on se comprend les uns les autres, ce qui évite bien des problèmes...

Les Français trouvent qu'ils parlent mal l'anglais. Ils sont complexés. Quels conseils leur donneriez-vous pour qu'ils se sentent plus à l'aise dans cette langue ?

La seule façon de se sentir à l'aise dans une langue, c'est de la parler ! Vraiment. Sinon, on restera toujours avec la peur de s'exprimer. Il faut trouver un espace sûr pour pratiquer l'anglais, avec des amis ou un groupe d'apprenants. Un groupe dans lequel on se sente à l'aise.

Et il ne faut pas oublier qu'on est tous pareils ! Les anglophones qui parlent français sont aussi complexés que les francophones qui parlent anglais. Si on comprend qu'on a tous les mêmes complexes, on parviendra peut-être à les dépasser.

Retrouvez ici la deuxième partie de l'entrevue avec Tracy Rosen : « Avec Internet, les possibilités de formation pour les enseignants se sont démultipliées ».

Photo de Toronto : Ian Muttoo, Flickr, licence CC.

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Commentaires

2 commentaires

Icône - Visage inconnu
  • 16 septembre 2010 à 15 h 03

Apprentissage des langues étrangères

J’ai beaucoup  apprécié votre article. Vous avez soulevé plusieurs problèmes concernant l’apprentissage des langues et surtout la comparaison entre le français et l’anglais. J’étais  amateur de langues. Je parlais bien le français, l’allemand et l’anglais (bien sûr l’arabe langue maternelle).

Actuellement, j’ai tout perdu sauf le français et l’arabe parce qu’elles sont pratiquées au quotidien dans le travail. Au cours des voyages, je trouve le besoin de parler  anglais plus fort que le français. Nous le voulons ou pas, les anglophones l’emporte en nombre sur les francophones.

En sus de tout ça, les centres culturels des pays anglophones  encouragent l’apprentissage de leur langue, histoire et civilisation. La France  faisait pareil. Actuellement,  et surtout avec la loi HADOPI, la France marchande l’apprentissage de son français, limite le nombre de bourses. Au  NET, nous trouvons beaucoup des sources multiples,  variées et riches d’apprentissage et du savoir  en anglais, chose qui fait défaut en français.

L’apprentissage  des langues  étrangères  est  toujours  justifié par un besoin déterminé que ça soit le monde des affaires, relations étrangères, recherches  ou autres.

Jusqu’au années 70, l’apprentissage  du français à l’étranger était  encourageant. Les frais étaient très incitatifs, presque symboliques. Aujourd’hui, les écoles de la mission française sont les plus chères. Elles sont taillées pour riches et nobles.

Certaines voix commencent à  se questionner sur ce français ? Pourquoi pas l’anglais ?

Puisque tout manager  ou chercheur est obligé de parler  anglais  pour faire aboutir ses affaires ou recherches.

J’étais à Montréal (zone francophone), j’avais rencontré certaines personnes qui ne parlent qu’anglais. Encore d’autres francophones sont bilingues et préfèrent parler  et s’attachent fortement à leur français tout en me corrigeant certains mots anglais d’usage courant.

Est-ceux qui commencent à apprendre chinois et japonais ??

 

 

 

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Icône - Visage inconnu
  • 18 octobre 2010 à 11 h 11

Les enseignants d'une langue seconde

Bonjour, je viens de lire ton article et je l'ai trouvé fort intéressant parce que je suis en train de faire mon formation d'être une enseigante du français dans un milieu minoritaire.  Je trouve que ton idée de plus utiliser les ressources sur internet est intéressant aussi.  J'ai suivi les cours de français de base jusqu'à la fin de l'école secondaire et je peux dire que je n'étais pas même presque bilingue quand je l'ai fini.  On n'a pas utilisé la langue française orale du tout dans la salle de classe, mais plus des lectures individuellement.  Peut-être si on utilise les ressources comme Rosetta Stone, que vous avez mentionné, les élèves peuvent-être plus fort et plus à l'aise avec la langue.  Ce que je me demandais est comment est-ce que ces programmes aide le français orale? Est-ce qu'on communique encore en français avec les autres camarades de classe et l'enseignant?  Est-ce que vous encouragez vos élèves de rencontrer et parler avec des autres élèves qui étudient le français sur les sources d'internet aussi?

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