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Organisation spatiotemporelle de l’apprentissage.

Nos façons d'étudier, de travailler et d'organiser nos espaces

Par Nicolas Le Luherne , le 02 janvier 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mai 2016

La manière d’apprendre et de se situer dans cet espace dit virtuel et pourtant bien réel est parfaitement illustrée dans ces 2 vidéos : «Famille ; révolution numérique, apprendre», une conférence,animée par Serge Tisseron et Serge Soudoplatoff, et «Les élèves doivent contribuer à produire des connaissances» de François Taddéi.

Une nouvelle organisation pour une nouvelle manière d’apprendre.

Cette conférence et cette interview rappellent l’importance du collaboratif mais aussi l’immense importance des lieux de savoir qu’ils soient localisés dans des lieux classiques à des heures classiques ou dans des lieux  insolites» à des heures tout aussi «insolites». Elles révèlent, aussi, pour l’enseignant, le formateur ou le tuteur cette nouvelle manière d’apprendre.

Ces vidéos sont une mise en abime de sa propre manière d’apprendre ou plutôt de la nouvelle manière dont j’apprends aujourd’hui. Je consulte des sites sur internet au travail comme à la maison, je regarde aussi des vidéos sur mon smartphone dans les transports en commun. Je continue à lire des livres, des magazines et des journaux papiers. J’utilise des agrégateurs de contenus pour lire la presse.

La nouveauté c’est la porosité des espaces et du temps que je consacre au travail et/ou au loisir. Certains le vivent comme une véritable agression alors que d’autres le vivent comme la liberté du «où je veux et quand je veux». Cela pose donc le problème de l’organisation de l’espace-temps à l’heure du numérique pour nous enseignants, formateurs mais aussi pour nos apprenants.

Un contexte pédagogique et scientifique riche.

Pour continuer à réfléchir autour cette question, il nous faut observer le contexte pédagogique et scientifique. A la lecture du Thot Cursus, comme de nombreuses autres publications ; des nouvelles manières de transmettre le savoir émergent : flipped classroom, auto-socio-construction des savoirs, social learning…  La formation est devenue une interface à la croisée des lieux d’habitation, d’enseignement, de la vie professionnelle et de la vie privée.

Si l’on continue à parler du contexte, les avancées des neurosciences nous permettent de mieux comprendre le geste d’apprendre. Dans un article écrit dans la revue Edudemic, Katie Lepi évoque les 7 types d’intelligences qui nous montre à quel point il est important de penser l’organisation de manière différenciée voir individuelle.

Le livre  3-6-9-12 de Serge Tisseron évoque plus particulièrement la pensée narrative et la pensée spatialisée.  Il y évoque la difficulté de nombreux jeunes apprenants à raconter une histoire, à construire un fil narratif alors que du point de vue spatial, ils arrivent à travailler avec de multiples fenêtres sur leur ordinateur (je suis moi-même connecté sur twitter, j’écoute un vinyle et j’écris cet article).

Il nous met d’ailleurs en garde vers une pensée qui discréditerait l’une pour l’autre : «toutes les deux sont le témoin et le relais de capacités humaines qui ont toujours existé depuis la nuit des temps : la pensée narrative et la pensée spatialisée ». Il soulève deux problèmes intéressants : Y-a-t-il une opposition entre culture du livre et culture des écrans ? Comment organiser cette mosaïque des sources, des temps et de lieux afin qu’elle n’insécurise ni les apprenants, ni les enseignants ?

Organiser pour sécuriser.

C’est bien la question de la sécurisation qui se pose mais celle-ci n’est pas nouvelle. L’organisation de la transmission des savoirs a longtemps été verticale et celle d’un lieu unique : la classe dans un établissement. C’est bien, ici, la question de la culture livre : un professeur détenant le savoir le délivre à un élève le savoir dans un temps donné.

Le formateur est d’autant plus légitime qu’il détient son savoir du livre donc d’un autre professeur. C’est une chaîne de validation qui ne correspond plus aux multiples sources de savoirs « légitimes ».

Apprendre à apprendre : de la géométrie dans l’espace.

La question est donc d’organiser pour hiérarchiser et valider une source. Apprendre à apprendre,  c’est désormais de la géométrie dans l’espace. Avec l’avènement de la pédagogie inversée, les enseignants repensent l’espace et le temps de l’apprentissage. A la maison le savoir et à l’école l’activité, cette manière caricaturale d’expliquer présente une façon extrêmement organisée de l’apprentissage. A y regarder de plus près, des interrogations peuvent rapidement apparaître. Comment l’enfant travaille à la maison ? Quand il découvre cette nouvelle manière d’apprendre ; possède-t-il la boussole pour bien s’orienter ?

Ritualiser pour orienter.

La classe dite classique est un univers extrêmement ritualisé et rassurant. Henri Laborit le souligne dans son livre La nouvelle grille : «La création d’automatisme conceptuels et comportementaux d’origines sociaux culturels permet l’occultation de l’angoisse existentielle en fournissant une grille explicative».

C’est bien de cela qu’il s’agit, créer du rituel, un univers rassurant et donc créer un lieu référence où l’apprenant pourra toujours se référer. Dans l’académie d’Orléans Tours en France, nous avons dans notre Environnement Numérique de Travail le CMS moodle. Si l’on considère l’ENT comme le cartable virtuel de l’élève, moodle en est le cahier virtuel. C’est un lieu de l’activité mais aussi le point référence sur lequel chacun : enseignants, parents et élèves, sait qu’il peut toujours compter quand il est perdu dans l’espace-temps que constitue la pédagogie inversée.

Une fois cela dit, il faut penser comme tout cahier à une nomenclature, un code qui servira de base à chacun pour reconnaître où sont les activités, où sont ressources et où sont les évaluations. C’est là où la culture du livre est décisive. Elle apporte de la rigueur à l’espace : on y construit un fil d’Ariane. Il ne faut pas hésiter à  user d’un code couleur, de titre référence pour mettre ce qui est le plus important un pacte d’apprentissage entre le formateur et l’apprenant.

Un pacte organisationnel.

C’est donc un pacte organisationnel que passe le formateur avec le public. C’est un pacte qu’il faut rappeler à chaque fois que le travail est collaboratif. Il faut construire un cadre rassurant qui permette à chacun de se situer, de trouver sa place de connaître les limites. Rousseau aurait parlé de contrat social. Le travail collaboratif comme un débat est une organisation extrêmement rigoureuse dans laquelle il faut définir : le temps de travail, l’objectif, décrire les consignes.

Si, je grossissais le trait, je parlerais de liberté contrôlée. Un espace-temps suffisamment lâche pour la créativité mais suffisamment limité pour produire. En effet, il faut faire attention à ne pas hyper organiser le cours pour laisser la place à l’imagination. Il s’agit d’apporter de la souplesse dans la rigidité.

La notion de délais est importante car elle nous installe dans une chronologie, elle nous guide. La notion d’espace est un repère, déposer sa production dans le bon espace et adresser à la bonne personne installe une rigueur indispensable à l’émancipation de l’apprenant. C’est l’objectif qui nous anime rendre l’individu autonome et efficient grâce à la formation dans une situation d’exercice réel.

Un passeport pour suivre son parcours.

Il reste que tout cela peut poser tout de même des problèmes organisationnels à l’élève. Si je mène un projet sur plusieurs séances : comment faire pour qu’il se retrouve dans les missions à mener à bien. Il n’a pas toujours les clefs pour s’orienter, c’est donc à nous, formateur, de les donner.

Il nous est tous arrivé d’avoir cette question : «Mr, je ne sais pas plus en j’en suis depuis la dernière fois».  Le Kanban constitue une bonne manière de savoir où j’en suis en tant qu’élève et où l’apprenant est pour le formateur. Qu’est-ce que le Kanban ? C’est le passeport d’activités du participant basé sur le principe du toyotisme appliqué à la pédagogie. Chacune des activités est notée sur un tableau. L’élève déplace un post-it sur dans un tableau à 5 éléments colonnes en fonction au fur et à mesure de sa progression vers la réussite de son activité. 

Les titres des colonnes sont les suivants : A faire, en cours de réalisation, en test, en cours d’amélioration et travail fait. Selon ce système d’organisation non seulement l’élève sait sur quelle tâche il travaille mais aussi où il en est dans le processus d’apprentissage.

Une nouvelle géographie de la classe...

Travailler en flipped classroom, c’est aussi une nouvelle manière de penser l’espace de la classe et le fonctionnement du lieu de formation. En effet, l’engagement dans l’activité constitue le cœur du processus.

Pour un élève actif, il faut donc créer une classe active. Cela nécessite de sortir du schéma classique le bureau de l’enseignant, le tableau face à la classe. A cette situation pédagogique frontale, je préfère une organisation en îlot ou plutôt en archipel. Pourquoi ce dernier terme ? Il définit bien la philosophie des poupées gigognes que représente l’auto socio construction des savoirs.

L’apprenant découvre l’activité seul. Il travaille de manière coopérative avec un ou deux collègues. Ce travail une fois accompli s’ajoute aux autres équipes qui ont collaboré à l’objectif commun de la séance. C’est donc un travail en réseau où chaque étape est au service du projet.

Quand on parle de organisation géographique de la classe ; on parle d’abord de pédagogie. Le projet [email protected] montre comment on peut casser le cloisonnement entre les espaces de l’établissement pour le rendre plus fonctionnel aux nouveaux besoins de l’apprentissage.

…pour une nouvelle organisation de l’établissement.

Réfléchir à cette solution de l’ensemble des granules classes peut nous permettre de penser l’établissement. C’est un organisme vivant comportant plusieurs filières et dans le cas des lycées professionnels par exemple plusieurs corps de métier.

Les enseignants ou les formateurs ont une richesse de profils qui constituent une véritable ressource de compétences. Le cloisonnement souvent l’emporte si bien que le travail se fait en parallèle et non en symbiose. C’est d’ailleurs une source d’ennui et de décrochage pour l’apprenant qui peut apprendre plusieurs fois les mêmes notions ou ne pas voir les liens entre les enseignements.

Pourtant, un établissement peut être un véritable «fablab» dans lequel un projet commun peut être décliné en différentes missions pour les équipes que constituent les filières d’enseignements. Il est indispensable d’abattre les silos pour obtenir un enseignement polymorphe qui s’adapte à l’apprenant et qui fasse donc sens à l’acte d’apprendre.

L’idée est de développer l’idée d’écosystème d’apprentissage où chacun met ses compétences à la disposition de tous. Cette culture du faire ensemble permet de mieux répartir les tâches, de pratiquer un enseignement envisagé de manière globale. C’est encore l’image qui parle le mieux : chaque enseignement appartient à un ensemble plus grand qu’est la formation de l’élève.

Il s’agit de poser sur la table le projet, les actions, les activités à mener au service de la réussite de tous. C’est donc encore une fois, une question d’organisation.

L’hyper-organisation un frein pour la créativité.

Il faut, enfin, parler de charge et de temps travail. Dans un article récent des échos, Smart data, l’avenir des contenus, évoquait la gestion des contenus. Il s’agit pour notre organisation d’éviter comme l’évoque l’article ; la saturation des ressources et des contenus comme on pourrait le connaître avec les Big Data.

Il appelait à la sélection des informations dans un désir d’efficacité du processus d’apprentissage. L’outil numérique est extrêmement puissant mais il appartient au formateur de ne pas tomber dans le péril de l’exhaustivité. Il faut donc organiser l’information mais le temps. Apprendre c’est organiser son temps, il est important de conseiller pour ne pas que le travail soit chronophage et qu’il respecte le rythme biologique. Un travail trop intrusif et trop important peut décourager voir déclencher des décrochages.

Organiser c’est créer la confiance.

Le numérique repousse les limites de l’organisation spatiotemporelle classique de l’apprentissage. Il peut donc être un lieu du chaos sans organisation. Organiser le travail c’est donc créer un espace sécure pour y créer de l’insécurité pédagogique. Pour accepter le risque d’apprendre quelque chose de nouveau, il faut être en confiance.

Bienvenue dans la nouvelle organisation spatiotemporelle de l’apprentissage !

Illustrations :   Eugenio Marongiu - ShutterStock  et

Internal School de Bruxelles - http://www.fieldingnair.com/index.php/projects/international-school-of-brussels/24/

Références

Famille, Révolution numérique, Apprentissage, Conférences S. Tisseron et S. Soudoplatoff, colloque de l'APPEA "Enfants [email protected] ? Révolution numérique et variations de l'enfance" à la Cité des Sciences et de l'Industrie le 17 octobre 2013.
https://www.youtube.com/watch?v=TY7_pwGdQP8&list=PLoUO2L3kIOyTdUJN7oJJyYOb-1ZpX4bcl&index=45

Les élèves doivent contribuer à produire des connaissances, extrait Le Vinvinteur n°24 le dimanche 14 avril à 20 heures sur France 5.
https://www.youtube.com/watch?v=1JvoleZmfyQ&list=PLoUO2L3kIOyTdUJN7oJJyYOb-1ZpX4bcl&index=37

The 7 Styles Of Learning: Which Works For You? Katie Lepie, Edudemic.
http://www.edudemic.com/styles-of-learning/

3-6-9-12 : apprivoiser les écrans et grandir, Serge Tisseron, Eres, 2013.

La nouvelle grille, Heni Laborit, Poche, 1974

http://pedagogieagile.com/, Christian Den Hartig.

Smart data, l’avenir du contenu, les Echos, 21/01/2012.
http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-121384-du-big-data-au-smart-data-lavenir-du-contenu-1085396.php

[email protected], eduscol, 27 novembre 2014.
http://eduscol.education.fr/cid84395/[email protected]-des-etablissements.html

Charte des fab labs, fablab.fr
http://fablab.fr/projects/project/charte-des-fab-labs/

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