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Voyager en Autistan

Découvrir son monde par les yeux des autres

Par Frédéric Duriez , le 09 juillet 2018

L'expression "intelligences multiples" fait inévitablement penser à Howard Gardner. Cet auteur affirme que les formes d’intelligences valorisées dans les écoles, les universités et les entreprises n’étaient pas les seules.

Josef Schovanec prolonge le travail du psychologue américain. Il nous montre la richesse de pensées, de visions du monde, d’univers qui existe en "Autistan", le pays imaginaire de l’autisme.

Restez dans votre fauteuil, chaussez les lunettes de Josef Schovanec et votre environnement familier vous semblera plus riche et parfois bizarre.

Vers une homogénéisation croissante

Dans Nos intelligences multiples, Josef Schovanec nous montre que même si la population s’accroit très rapidement sur notre planète, nous convergeons vers une culture et des comportements homogènes. Les langues disparaissent, absorbées par la langue de l’économie et du pouvoir. Les systèmes politiques, les cultures s’unifient elles aussi progressivement. Jusqu’au XIXème siècle, on pouvait croiser chaque jour des personnes qui vivaient très bien sans pouvoir citer le nom du dirigeant du pays, d’autres qui ne connaissaient pas la valeur de l’argent ou d'autres qui ne parlaient pas la langue officielle de leur pays de naissance. Ce type d’ignorance paraît maintenant incongru.

Josef Schovanec explique aussi qu'une forme d’intelligence est particulièrement valorisée aux dépens des autres. Il s'agit de l’intelligence sociale et relationnelle, qui permet de convaincre, de séduire et d’adapter son discours. C’est l’intelligence des salons, des discussions mondaines et des politiques. Elle est indispensable pour réussir les oraux de beaucoup d'écoles et pour se faire apprécier dans un environnement professionnel. Mais c’est une forme d’intelligence où les autistes sont moins performants.

En revanche, la personne autiste qui a des passions étranges, qui étudie des langues rares ou choisit ses destinations de voyage pour la beauté du nom des villes paraît suspecte. Si elle n’a aucune idée sur le pouvoir politique en place, elle peut néanmoins débattre longuement sur la transformée de Fourier ou les nuances du bleu..., mais ses interlocuteurs se détourneront d’elle.

Des successeurs de Darwin peuvent applaudir cette homogénéisation. Ils prétendent que seules les formes de vie les mieux adaptées à leur environnement survivent. Mais Josef Schovanec pointe avec humour des exceptions encourageantes. Le panda, dont le régime alimentaire s’appuie exclusivement sur des aliments très peu nourrissants, ou le varan de Komodo, qui aurait dû être condamné du fait de sa taille. Condamné à s’exposer immobile au soleil pour se « recharger » comme une batterie, cet animal à sang froid aurait dû disparaître au profit de lézards plus modestes en taille. La survie de ces animaux ou du Kakapo, perroquet réputé stupide qui termine pourtant souvent centenaire, apporte un démenti ironique aux néo-darwinistes, et un espoir à Josef Schovanec.

Darwin mis en défaut !

Une souffrance que l'on rend invisible

Sans élever la voix ni prendre une posture d’indignation, Josef Schovanec exprime la souffrance des autistes en France. Souvent mal diagnostiqués, orientés vers des établissements en dehors des villes, soignés par des psychiatres qui connaissent mal l’autisme, beaucoup se suicident ou terminent à la rue.

Dans une émission sur France culture, il nous décrit un univers de pauvreté, d’injustice, où des contributeurs qui produisent des milliers d’articles sur Wikipédia sont rejetés des dispositifs d’aide sociale et sont perçus comme stupides. L’auteur affirme que l’autisme a souvent été gommé des biographies de certains scientifiques ou conteurs comme Andersen.

Les professions qui autrefois pouvaient convenir à des personnes autistes disparaissent progressivement. Josef Schovanec, qui voyage beaucoup à travers le monde, nous liste pourtant une série de métiers qu’on lui a proposés dans d’autres pays. Pour beaucoup de personnes, il s’agit d’une « question d’aiguillage ». La même personne très sensible au bruit peut devenir ingénieur du son, ou terminer en institution, dans un espace rural éloigné, réduit et mal chauffé. Josef Schovanec s'insurge contre ce processus qui tend à rendre les autistes invisibles, en les éloignant des villes.

Josef Schovanec - à partir d'une émission sur France Culture avec A. Van Reeth

Une apologie du « bizarre »

Les livres de Josef Schovanec nous invitent à aimer la diversité. Ce qui nous apparaît bizarre nous ouvre des chemins et préserve une richesse. Il nous décrit la passion de certains de ses amis pour les outils météorologiques sophistiqués et les militants qui luttent contre l’injustice des verbes défectifs, dont la conjugaison est incomplète ou n’existe qu’à certains temps ou à certaines personnes (pleuvoir, braire, clore..).

Bien loin d’être un handicap, l’autisme serait un atout pour davantage de créativité et d’innovation. Josef Schovanec cite quelques auteurs, techniciens, informaticiens ou scientifiques qui auraient pu être diagnostiqués autistes. Il imagine ce qu'auraient vécu des génies comme Newton s'ils avaient vécu en France à notre époque.

Une communication multimodale

Pour nous inviter à découvrir son univers, Josef Schovanec écrit des livres et notamment Je suis à l’Est qui retrace le parcours de ses premières années. Il intervient toutes les semaines sur une radio française, Europe 1, dans des billets de quelques minutes pleins d’humour.

En vidéo, il donne avec Brut quelques éclairages rapides sur des thèmes comme l’alimentation et démontre ainsi que le simple peut parfois se révéler très compliqué. Le style respectueux et l’humour léger font de Josef Schovanec un promoteur des différences, de la diversité, de l’hétérogénéité.

De ce point de vue, Internet est à la fois un vecteur de l'homogénéisation des cultures mais aussi un moyen de promouvoir les différences. Josef Schovanec, de ce point de vue, sait s'appuyer su les outils de l'informatique et sur les médias pour nous aider à explorer nos différences.

 

 

Les chemins de la philosophie Émission animée par Adèle Van Reeth - invité : Josef Schovanec - 11 mai 2018
https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/josef-schovanec-nos-intelligences-multiples-le-bonheur-detre-different

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