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Le téléphone à l'école, vous êtes pour ?

Interdire ou éduquer?

Par Denis Cristol , le 22 octobre 2018

Quelques chiffres

En France 93% des élèves de 12 à 17 ans possèdent un smartphone. Ils y consacrent plus de 30 heures par semaine (cf. Etude Acerp). Ils délaissent massivement l'écran de télévision de leurs parents pour plus de liberté de choix et de mobilité. C'est leur façon préférentielle d'accéder à internet. Par ce moyen la sortie de l'influence familiale est plus précoce. Les enfants peuvent se connecter plus tôt à un monde inconnu des parents.

Si les pratiques de contrôle parental se développent, les adolescents ne manquent pas de ressources et d'astuces pour franchir les limites. Les statistiques du Credoc et les enquêtes internationales montrent les risques croissants d'addiction aux écrans et les effets sur le développement des enfants, y compris par l'empiètement sur les temps réservés au sommeil. La vidéo devient l'un des moyens de plus en plus partagé de prendre connaissance d'informations.

Le téléphone corrosif

Il existe des vrais risques qui se réalisent trop souvent. La neuropédagogie nous apprend que les pertes d'attention sont augmentées par l'impossibilité du cerveau d'effectuer simultanément deux tâches. Préoccupée par une distraction numérique, l'attention à un fil d'idées développé dans un cours a tôt fait de s'effilocher, obligeant l'enseignant a une vigilance de tous les instants pour garder chacun concentré ou pour leur faire rattraper le fil perdu. Dans ce scénario la pédagogie linéaire est privilégiée. Tous doivent écouter le maître en même temps selon l'adage bien connu "j'enseigne donc tu apprends".

Les effets sur la mémoire sont également patents. Puisqu'il y a tout en ligne accessible avec mon téléphone pourquoi faire un effort de rétention ? La dynamique humaine ne suit-elle pas la pente du relâchement du facile de l'adaptation immédiate ? L'exposition à une inflation de sujets creux qui tournent en boucle, et souvent à de fausses informations, ne plaident pas en faveur de l'outil. Plus encore, l'absorption de données personnelles par des géants commerciaux est facilitée. Dans les espaces collectifs, la distinction sociale, les convoitises d'un matériel de marque dernier cri et les violences sont exacerbées.

Le téléphone fournirait un outil de choix au cyber harcèlement. Les vidéos de scènes humiliantes tournent en boucle sur les réseaux sociaux. Mais l'effet principal est certainement la perte d'autorité du maître et des contenus officiels seuls points de référence autorisés par rapport à des sources parfois invérifiables. Est-il acceptable que subsistent plusieurs récits nationaux quand une kyrielle d'experts a tranché, sur, par exemple, la colonisation, la religion, la sexualité etc. ?

Enseignement à l'autonomie

L'interdiction du portable à l'école va renforcer la dichotomie entre deux sphères éducatives : l'enceinte scolaire et la sphère privée. Se renforcent ainsi deux socialisations séparées : programmes cadenassés de l'éducation nationale d'un côté versus liberté contrôlée (ou pas) par les parents de l'autre, face à face auquel il faut ajouter toutes les relations sociales, amicales ou associatives souvent négligées. Ce choix d'interdire conduit à nier un usage surabondant du téléphone portable chez les jeunes et pousse à laisser les dérives opérer à l'extérieur de l'école plutôt que de les accompagner à l'intérieur.

Ainsi quoiqu'il se passe, les usages téléphoniques vont bien se développer mais sans guère d'appui scolaire. On pourrait aussi évoquer les objets connectés, les ordinateurs, les tablettes. Tout cela doit-il être aussi sorti de l'école ? Puisque nous n'avons pas le pouvoir de traiter la question n'en parlons pas. L'un des premiers moyens d'autonomie et d'ouverture sur le monde des jeunes se trouve donc cantonné à de l'expérimentation pédagogique dont on connaît la légendaire agilité dans une bureaucratie timorée. Imaginons un instant au début du XIXème siècle que le stylo et le papier soient exclusivement réservés à des travaux d'écriture scolaire autorisés. Et si le stylo d'aujourd'hui était un téléphone portable et le nouvel encrier une prise électrique ? Et bien non cela déborde.

L'idée de la classe sanctuaire ne résiste ni aux ondes qui traversent les murs, ni aux théâtres intérieurs des élèves et à leurs rêves, à leurs désirs et à leurs imaginaires qu'ils portent avec leurs cartables. Pouvait-on interdire à l'enfant regardant par la fenêtre photographiée par Doisneau de chercher à s'échapper d'une situation pédagogique qui ne faisait pas sens pour lui ? L'envoi d’un SMS par un enfant distrait est plus visible pour l'enseignant dont l'autorité était moins gênée par un regard fugace hors de la salle de classe.

L'usage d'un téléphone tangibilise le peu d'intérêt pour le cours. Pour le coup l'ennui est explicite. Le symptôme de l'ennui n'en est pas la cause. Cette politique d'interdiction est surtout dictée par la crainte. Celle d'échouer à intéresser les élèves. La question éducative qui vaut est celle de l'émancipation et de la construction d'un esprit critique. En quoi résoudre les problèmes des téléphones portables, et il y en a beaucoup, par leur interdiction fait-elle progresser la responsabilité des enseignants et celle des élèves pour intéresser à des sujets qui les édifient ?

En éducation la motivation extrinsèque fonctionne assez mal, ou uniquement pour les "bons élèves excellents" qui anticipent des récompenses grâce à leur mémoire et leur capacités cognitives. Pendant qu'ils raflent les signaux de reconnaissance, les autres ont tôt fait d'être triés, mis de côté et trop souvent de verser dans l'impuissance apprise (200 000 jeunes sortis du système scolaire sans diplôme chaque année). La motivation intrinsèque, celle basée sur un désir et un projet en construction est bien plus persistante, elle évite la négative. Elle est plus difficile à faire émerger et à soutenir.

Plutôt que la répression elle devrait être au cœur de l'acte éducatif et d'un contrat à passer. Rendre autonome passe par d'autres moyens que la seule interdiction. Pire, apprendre la liberté seul et sans aide risque de renforcer l'illectronisme de certains jeunes et les errances d'autres comme nous l'apprennent des enquêtes d'Emmaüs Connect.

Rassurons-nous l'interdiction et la transgression jouent des rôles en éducation. Prométhée ne s'est-il pas procuré le feu sacré (la connaissance) en le volant aux Dieux ? Nombre de nos enfants soustraient leur attention de ce qui ne fait pas sens pour eux. Il est bien difficile d'attirer leur attention s'ils ne le veulent pas. Les jardiniers nous disent qu'on ne fait pas pousser les salades en tirant sur les feuilles ? L'image vaut en éducation. Ceux auxquels on impose un contrat sans leur consentement et sans explication le vivent à leur corps défendant. Le téléphone portable n'est qu'un révélateur de cette situation.

Les usages possibles du téléphone à l'école

En interdisant le téléphone à l'école le législateur limite des possibilités par exemple l'observation des plantes ou des étoiles. Il interdit aussi d'apprendre à rechercher des informations avec son propre matériel et incidemment d'installer cette habitude salutaire de trier le vrai du faux sur internet. Il empêche de facilement nommer les phénomènes en ayant recours à une encyclopédie en ligne ou une recherche guidée. Il ne permet pas de communiquer de façon collaborative ou avec les outils de notre temps utilisant les images et les sons à les manipuler les traiter les comprendre. Il limite la diffusion et l'ouverture vers l'extérieur. Il ne voit que le danger et les risques potentiels qui sont malheureusement bien réels.

Un principe de précaution éducative s'imposerait. La discipline doit régner du moins en apparence peu importe la façon dont le cerveau fonctionne, des circuits synaptiques qui se lient à leur guise, cela ne fait pas de bruit, cela ne dérange pas. Peu importe le réel, le prescrit scolaire peut se dérouler sans troubler un ordre qu'on aimerait en place et qui était loin d'être assuré même avant que le téléphone portable pénètre l'enceinte scolaire.

Il est interdit d'interdire parce que...

Une décision intermédiaire serait non de faire s'affronter les positions d'interdiction et d'autorisation, mais de les articuler. La peur du désordre, des addictions et des pertes de facultés cognitives l'emporte sur le potentiel d'aide à la recherche, à l'apprentissage et à la créativité. Les peurs sont justifiées, mais ne doit-on pas faire grandir ce qui sauve plutôt que de mettre autant d'énergie à chasser des inquiétudes ? Les peurs que l'on n'affronte pas finissent par nous rattraper, par exemple dans l'enseignement supérieur ou en entreprise, les téléphones pourront difficilement être exclus. Il existe enfin un décalage avec le monde et les croyances d'une école sanctuaire dépositaire de "certains savoirs" et l'école de la vie.

Typiquement les téléphones portables, qui, quoiqu'on en pense, transforment les rapports au savoir, sont rejetés. Le rapport au savoir autodirigé est suspect. Incidemment, la logique de la domestication des corps et du contrôle des esprits prédomine en creux.

Les possibilités que l'on pourrait entrevoir sont celles d'une éducation au numérique et par le numérique permettant le repérage de l'illectronisme (23% de la population dans un pays comme la France), de la régulation des usages plutôt que de leur négation ou de leur interdiction. Ce qui pose question ce sont surtout les mésusages et les dérives que la technologie amplifie. Mais peut-on rendre le matériel incriminé cause de l'ennui ? Ne devrait-on pas regarder de plus près le bagage pédagogique des enseignants, leurs pratiques, leurs capacités à créer un climat favorable à l'apprentissage, seul ou à l'occasion de projets éducatifs à mener en équipe ? Les conditions matérielles de la classe ? Les rythmes scolaires? La relation avec les parents?

À un moment où il y a moins d'argent, l'un des bénéfices de laisser entrer du matériel personnel à l'école est aussi un partage des coûts d'une technologie gourmande en budget pour les ministères. Pourquoi ne pas concentrer les budgets disponibles sur la qualité de bâtis favorisant de nouvelles façons d'apprendre plus actives? Se limiter à penser un aspect de la situation pédagogique et la traiter indépendamment comme une contrainte au pire comme une gêne ne donne pas de vision complète de l'écosystème d'apprentissage, de motivation et d'action.

Pourquoi ne pas profiter de la question pour engager un dialogue avec les familles, les médiateurs numériques, les élèves, les représentants des institutions tout acteur concerné pour imaginer un contrat pédagogique approprié à chaque contexte plutôt qu'un dictat général ?

Sources

« Plus de téléphones portables dans les écoles et collèges à la rentrée 2018 », annonce Jean-Michel Blanquer  - Le monde
https://mobile.lemonde.fr/education/article/2017/12/10/plus-de-telephones-portables-dans-les-ecoles-et-colleges-a-la-rentree-2018-annonce-le-ministre-de-l-education-nationale_5227485_1473685.html

Emmaus Connect http://emmaus-connect.org/

Le cerveau multitâches un mythe plutôt vrai   - Sciences Presse
http://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/detecteur-rumeurs/2017/06/21/cerveau-multitache-mythe-plutot-vrai

Cyberharcélement E-enfance 
https://www.e-enfance.org/cyberharcelement

Contrôle parental  Que choisir
https://www.quechoisir.org/conseils-smartphone-le-controle-parental-n11171/

mpuissance apprise Wikipédia I
https://fr.wikipedia.org/wiki/Impuissance_apprise

CREDOC Baromètre du numérique
http://www.credoc.fr/publications/abstract.php?ref=R337

Baromètre du numérique - PDF
https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/barometre_du_numerique-2017-271117.pdf

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