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Quadrants pédagogiques : quadrant individuel distribué ou la classe déléguée - 3/3

Le 3ème quadrant, celui qui ne se passe pas en classe.

Par Virginie Guignard Legros , le 24 février 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 27 février 2019

Dans le cadre de deux articles précédents (1 - 2 ), il a été mis en lumière à partir du MOOC EdX du Professeur Richard Elmore de l’Université d’Harvard, quatre façons d’aborder l’enseignement qui peuvent affecter le monde de demain. On retrouve les deux premières dans la classe et la salle de sport, la quatrième dans la cour de récré, mais la troisième est peu explorée par le corps enseignant, sauf peut-être dans le cadre de la scolarisation des enfants malades.

Avec la complexité, les 4 façons modélisées ouvrent les champs de perspective des étudiants en tant que futurs professionnels.

Le 3ème quadrant, c’est celui qui est apparu comme incontournable avec la digitalisation. On le voyait un peu montrer son nez avec les cours à distance, mais c’était anecdotique et donc peu analysé. C’est surtout celui de l’apprentissage à distance qui vient s’enrichir avec des exercices collectifs appliqués.

Pour créer les cours du 3ème quadrant, il faut d’abord un professeur pour enseigner à l’élève la manipulation des savoirs afin de devenir un enseigné 2.0.

Une mutation du métier

"Le but de l’école n’est pas que l’élève soit cultivé (fonction passive) mais qu’il se cultive. L’élève élevé doit devenir agent, c’est-à-dire créateur de culture. Et c’est là où le métier d’enseignant prend tout son sens. Celui qui croit qu’enseigner c’est délivrer un contenu, prend les élèves pour des chèvres et les enseignants pour des gardiens de troupeaux. Enseigner c’est faire en sorte que l’élève sorte de son ignorance, développe son jugement et devienne soi-même. Mais pour reprendre la métaphore de mon professeur de philosophie, si l’école est l’hôpital de l’esprit, alors les cours, les exercices et les devoirs ne peuvent pas être les mêmes pour tous. Croire que délivrer le même traitement à tous les malades suffirait à les guérir tous, c’est oublier les effets indésirables.

Délivrer les élèves c’est administrer à chacun ce qui est utile pour lui. C’est pourquoi le métier d’enseignant est un métier : c’est aider chacun, accompagner chacun. C’est une profonde mutation du métier qu’il faut faire. L’enseignant ne peut plus être cet ouvrier qui répète sans cesse et sans cesse les mêmes actions, distillant çà et là quelques aides pour des élèves en difficultés. Si je donne encore de l’herbe à ma chèvre malade, elle mourra d’indigestion. Et les autres quitteront les prés pour aller voir si l’herbe de l’école privée est meilleure. Non, c’est toute la pédagogique qui doit s’articuler autour de chacun. Et ce n’est plus, je le sais, ce métier fantasmé du Hussard de la République. Ni ce métier fantasmé par les intellectuels.”

Source : De la nécessaire redéfinition du métier d'enseignant - par Mickaël Panel - juin 2015
https://www.liberation.fr/debats/2015/06/01/de-la-necessaire-redefinition-du-metier-d-enseignant_1320703

Des profils d'enseignants différents

Pour réaliser un programme de classe délégué, ou un MOOC, ou une classe inversée, il faut un autre enseignant que l'enseignant devenu traditionnel ou le même avec des qualités de chef d’orchestre. Celui-ci  va soit gérer seul les points fondamentaux de la création d’un cours en ligne, soit va monter une équipe pluridisciplinaire pour l’aider  à créer :

  • l’enseignement du savoir lui-même

  • la définition et mise en place d’un leadership d’enseignement : hiérarchique, décentralisé, individuel, collectif

  • les modalités d’enseignements aux élèves choisies : égalité, équité, en groupe ou accompagné

  • la création du cours lui-même (grains, plan de cours, quiz…)

Mais, il s'agit d'une perle rare, car les professeurs ne sont pas aidés dans ce sens :

“Le système hiérarchique pyramidal de l’Education nationale ne laisse pas assez de place à la constitution de réseaux d’acteurs de l’éducation. Les enseignants doivent faire face à des situations complexes, dans des contextes spécifiques. L’inspecteur devrait avoir pour mission de mettre en valeur des solutions locales (projets d’établissement, fonctionnement des cycles, conseils professoraux éducatifs...). En favorisant un fonctionnement "collégial", ce qui responsabiliserait les enseignants, l’inspecteur retrouverait un rôle de médiateur, d’animateur de réseaux pédagogiques et pourrait évaluer des compétences et plus globalement le fonctionnement des équipes pédagogiques de sa circonscription. On pourra utilement lire l’ouvrage d’Hervé Serieyx “Face à la complexité, mettez du réseau dans vos pyramides” - Edition du Village mondial, 1996”.

Source : Historique de l’inspection - Enseignants.com - Octobre 2001
http://05.snuipp.fr/spip.php?article28

Il y a deux siècles, les professeurs se sont retrouvés sur la sellette. Le but de l’éducation n’était plus de former des élèves en quantité, mais d’atteindre une certaine qualité pédagogique. Les professeurs ont été dé-responsabilisés de façon globale de la forme de leur enseignement, puis du contenu de celui-ci.  C’est l’époque des normalisations post-industrielle au 19ème siècle avec la recherche de modèles uniques dans un but égalitaire pour le bien-être de tous.

Les origines de l’inspection des enseignants

"Créée en 1802 sous l’impulsion de Napoléon 1er, l’Inspection Générale de l’Education Nationale (IGEN) comptait à l’origine trois inspecteurs généraux dont la mission consistait à rendre compte du fonctionnement des écoles et lycées au gouvernement : " Ils parcourront les lycées, les visiteront avec beaucoup de soin et éclaireront le gouvernement dont ils seront en quelque sorte l’œil ouvert sur les écoles, sur leur état, sur leurs succès ou leurs défauts ".

Au cours de deux siècles d’histoire, les missions de l’IGEN ont évolué, tout comme celles des inspecteurs généraux. Depuis 1989, l’IGEN, clef de voûte de l’Education nationale, n’est plus chargée uniquement de la notation individuelle des professeurs mais elle assure un suivi permanent du fonctionnement du système éducatif en visitant chaque année un échantillon représentatif d’établissements et de services. L’inspection individuelle est assurée depuis cette date par les inspecteurs pédagogiques régionaux (IPR) et les inspecteurs de l’Education nationale (IEN). L’IGEN peut néanmoins intervenir directement dans l’inspection des enseignants, à la demande du ministre, sur les cas difficiles”.

CF : Historique de l’inspection

La créativité est-elle affectée par les normes?

"L’intensification normative constatée depuis plusieurs décennies a-t-elle un réel impact sur la créativité? À examiner les trois types de créativité en lien avec les responsabilités de direction, il apparaît que l'importance (des normes) semble largement surfaite.

La créativité pédago-éducative est la raison d’être des institutions, l’expression du cœur de leur mission. Elle n’est pas ou très peu touchée par les normes, car les lois et les directives restent d’ordinaire générales et précisent rarement comment faire au quotidien.

La créativité managériale peut se définir comme toutes les activités, toutes les actions, toutes les mesures imaginées et réalisées par les directeurs et les cadres, dans leur rôle de leader, pour créer les conditions favorables, afin que les professionnels donnent le meilleur d’eux-mêmes pour les personnes qu’ils accompagnent. La créativité managériale est tout simplement au service de la créativité pédago-éducative. Dans ce cas également, les normes influencent très peu voire pas du tout la marge de manœuvre des directeurs.

Enfin, la créativité stratégique, c’est la capacité à prendre de la hauteur ou du recul, à s’élever au-dessus de la mêlée, à s’alléger des multiples contraintes du quotidien, de l’opérationnel, pour élaborer des stratégies. Elles permettent d’anticiper l’avenir en préparant les professionnels et l’institution à relever ou affronter les défis de demain avec sérénité. C’est aussi la capacité à donner un souffle qui inspire, qui fédère toute l’institution, du Conseil ou comité jusqu’aux collaborateurs, autour d’une vision, de valeurs, de concepts et de lignes directrices, qui alignent toutes les énergies, tous les potentiels et les motivations vers un idéal commun et partagé par tous. Comme, par définition, la stratégie est tournée vers l’avenir et que celui-ci n’est pas encore déterminé, qu’il reste, du moins en partie, à imaginer, les normes n’ont par conséquent que peu d’effets sur cette créativité”.

Source :  Entre normes et créativité; le grand écart ? - par  Le colloque de Morat 2015 - Juin 2015
https://www.integras.ch/images/_pdf/servicemenu/tagungen/murten/Murtenbrosch%C3%BCre_2015.pdf

Le souci n’est pas là. Il se trouve ailleurs. Il se trouve dans cette fameuse pyramide qui contrôle, qui sclérose et rend les gens, ouvriers ou professeurs passifs.

Le système hiérarchique mis en question

Les professeurs, rendus passifs du fait de n’être plus été évalués sur leurs compétences mais sur leur ancienneté, ne sont pas motivés à faire plus que le programme minimum. On pouvait lire à ce sujet en 2001 :

“Les inspecteurs, aujourd’hui submergés de tâches multiples, entre l’organisation des concours, examens, jurys, l’intégration des jeunes enseignants, la création de sections dans les établissements... ont peu de temps à accorder à l’évaluation qualitative du travail des enseignants individuellement, encore moins des équipes pédagogiques par établissements par exemple... Au final, le seul critère objectif d’évaluation c’est l’ancienneté !”

CF : Historique de l’inspection

20 ans plus tard, si on regarde la liste des documents que le professeur doit fournir à l’inspecteur, on peut se poser la question de où se trouve cette fameuse créativité essentielle pour s’adapter aux élèves différents par exemple :

“Tous les documents suivants sont à présenter en début de séance :
• le cahier de textes qui doit pouvoir être consulté, dans sa version numérique ou à défaut sous une forme papier. Quelle que soit sa forme, il doit présenter le plan du cours, expliciter l'(les) activité(s) réellement effectuée(s) par les élèves au cours de la séance, les principales capacités voire attitudes travaillées en plus de la notion construite et regrouper l’ensemble des évaluations sommatives.
• les supports de la séance observée : documents distribués aux élèves et, le cas échéant, manuel utilisé au cours de la séance (ou photocopie des documents concernés) ;
• au moins deux cahiers ou classeurs complets d'élèves de la classe observée - voire d'une autre classe parallèle si le cahier est utilisé par les élèves au cours de la totalité de la séance - présentant l'ensemble des documents distribués aux élèves (sujets de contrôles et de travail donné à la maison)
• des évaluations (corrigées) ;
• les programmations trisannelles/annuelles prévues - plus ou moins détaillées selon la nouveauté de mise en œuvre des programmes pour l'enseignant et le stade de l'année ;
• les relevés de notes du professeur avec une copie - version papier - pour la classe observée (éventuellement profil des acquis des élèves en termes de compétences) ;
• tout autre document informatif que le professeur juge pertinent de montrer, notamment concernant son implication dans des projets pluridisciplinaires, le projet disciplinaire, le projet d’établissement, compétence professionnelles…”

Source : Site Académie de Paris - documents à remettre à l'inspecteur académique
https://www.ac-paris.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2018-02/2017-18-documents_a_presenter_visite.pdf

On y demande des chiffres qui vont passer dans des statistiques, des papiers pour garder des traces et finalement le résultat final qui devrait compter le plus, c’est à dire les acquis des élèves, lui est optionnel. On y contrôle, la forme, le fond, mais pas le résultat et donc la vraie capacité de l’enseignant à pratiquer son métier.

Peut-on demander à un professeur qui suit sagement les manuels officiels d'enseignement d'être pro-actif et d'accueillir l'inattendu comme celui des enfants différents eux aussi ? Que reste-t-il de leur capacité de création et d'agilité en étant dans un système qui leur demande de rester dans le cadre ? C'est peut-être un des problèmes fondamentaux en matière d'éducation.

Avec l’arrivée des MOOCs, la pluripotentialité du professeur est remise en question. Premièrement dans ses réelles capacités à créer des cours...

Si aujourd’hui est née la fonction d’ingénieur pédagogique, ce n’est pas seulement parce que les professeurs ne sont pas très bons en NTIC ou trop vieux pour se former. Quelle est leur réelle fonction ?

“Pour la réalisation d'environnement d'apprentissage, l'ingénieur pédagogique maîtrise les plates-formes pédagogiques (LMS) et les outils de création de contenu d'apprentissage en ligne. Il assiste les formateurs/enseignants à la scénarisation de leur contenu selon des parcours pédagogiques ouverts ou fermés.

Le métier d'ingénieur pédagogique est au carrefour de la pédagogie, des technologies web et du multimédia. Il s'agit d'un métier n'existant que depuis une dizaine d'années et de nombreuses organisations ne disposent que d'un ingénieur pédagogique, véritable « homme à tout faire » du techno-pédagogique : administrateur de plate-forme pédagogique, chef de projet e-learning, expert vidéo et multimédia, support technique auprès des formateurs de l'organisation…”

Source : Ingénieur pédagogique
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ing%C3%A9nieur_p%C3%A9dagogique

Les professeurs qui se lancent dans la création de MOOC sont souvent multi-potentiels et font tout de A à Z, mais pas toujours, d’où l’importance des ingénieurs pédagogiques eux aussi multi-potentiels, car ils peuvent faire d’une conférence un cours et beaucoup de cours ne sont que des conférences. Alors qu’un MOOC n’ayant pas l’attribut du présentiel, il se doit d’avoir en plus une valeur de transmission et de stimulation de l’apprenant. Les MOOCs sont souvent des cours atypiques qui ne sont pas enseignés dans les livres, ce qui mobilise les capacités de créativité de l’enseignant.

Mais, qu'en est-il pour les classes déléguées ? Aujourd'hui la tendance des MOOCs tout faits, enseignés à l'université par des professeurs délégués qui ne construisent pas le cours mais ne font que l'utiliser tels des accompagnants de cours. Peut-on les considérer toujours comme des professeurs ? Leur parcours rejoint celui des instituteurs à qui on a demandé pendant des années de suivre strictement le manuel.

Source image : Pixabay Prawny

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