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Artisanat et éthique du faire : la fabrique du numérique

S'inspirer des artisans pour concevoir des dispositifs de e-formation

Par Denis Cristol , le 22 avril 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 01 mai 2019

Précisions historiques sur l’origine des fabriques

Dans son étude sur le travail, Marx explique comment l’organisation et l’exploitation de l’organisation collective sont à la base du capitalisme. Alors que la manufacture rassemble dans un même lieu des artisans maîtrisant l’ensemble d’un métier, la fabrique remplaçant la manufacture organise le travail autour de machines et de tâches parcellisées et requiert discipline et coordination.

Historiquement, le mot fabrique est donc utilisé pour désigner un lieu et une forme d’organisation industrielle datant du XVIIIe siècle et marquant une accélération de la division du travail et l’apparition d’un corps spécialisé de personnes qui allaient s’appeler les managers. L’idée du lien entre travail et société, quoique cette fois dans une visée émancipatrice, est aussi celle de Hyacinthe Dubreuil (1953) qui, analysant les utopistes du XIXe siècle, établit un parallèle entre les inventeurs de machines et les inventeurs de sociétés, à l’exemple de Fourrier et de ses phalanstères.

Pour lui le travail et son expression dans l’univers du métier sont considérés comme un milieu psychologique. Et c’est à partir de ce milieu et non pas des connaissances délivrées « du haut de la chaire » que les « chefs » « par l’action et par la pratique » acquièrent les « qualités morales » requises à la « conduite des hommes » et que les agents économiques développent des savoirs. L’illustration machiniste d’un agencement des temps et des étapes de transformations et les technologies gestionnaires montrent l’effet de l’organisation et des relations de travail sur le modelage d’un être humain.

Ramené à l’éducation, le terme « fabrique » nous connecte à la genèse de la formation continue des adultes. Il se situe alors en synonyme de construire entre l’action d’éduquer et celle de former.  Le concept de formation se serait forgé après-guerre comme pour réussir la « fabrication d’un bien universel ». Que se passe-t-il avec le numérique ?

Quelle leçon pour la e-formation ?

La e-formation tient de l'industrie ou de l'artisanat ?  Dans la logique industrielle, on se situe dans la production de volume de biens ou de services en série. Il s'agit de faire des économies d'échelle en produisant en masse et en diminuant d'autant le coup d'une pièce unitaire. Un peu à la façon d'Henri Ford qui ne fournissait qu'un seul modèle de voiture noire, la Ford T pour réduire les coûts de chaque étape de fabrication.

Si on fait le parallèle avec la e-formation, nos LMS fournissent des services standards à tous et fonctionnent sur cette même prémisse industrielle. Un volume considérable de MOOCs est produit et des millions d'individus accèdent à des vidéos et des à des QCM. Sur la masse, quelques MOOC passent la barre de la qualité. Les flux standardisés d'informations nous parviennent, à nous de les adapter à nos besoins. Tout semble surtout conçu comme faire valoir de façon publicitaire des institutions qui mettent en scène la notoriété de quelques enseignants plutôt qu’atteindre des enjeux d’émancipation. 10% des individus vont jusqu'au bout de cette consommation de masse et c'est déjà extraordinaire que cela soit possible.

La logique artisanale cherche la réalisation de pièces sur mesure faites à la main. Elle renvoie à l'idéal du bel œuvre porté notamment par les compagnons du devoir. Chaque objet est singulier même si l'on reconnaît la facture du créateur. Il y a de la place pour une touche personnelle, un style ou une marque sur une brique, une charpente, une pièce de cuir, de métal ou de bois.

Par exemple "La vie solide" est l'histoire d'une passion. L'auteur apprécie le geste de clouer. La sanction du geste est immédiatement perceptible dans le résultat. Selon la pénétration du clou dans la pièce de bois un retour d'apprentissage immédiat est rendu sur la précision, la force et l'angle de la frappe. La réalisation d'une seule tâche renseigne sur l'art de celui qui l'exécute, voire même de sa santé et de ses états d'âme du moment. C'est tout le corps qui doit être solidement campé pour que l'énergie circule le mieux possible et permette d'atteindre l'objectif d'un clou parfaitement planté. C'est une éthique du faire qui s'inscrit dans la vie de l'artisan où le temps n'est pas que la mesure de l'argent.

Cette éthique a été explicitée par Richard Sennett dans son ouvrage "Ce que sait la main". Elle résonne à travers les continents avec celle du Tao et de la voie des maîtres artisans asiatiques. C’est aussi une renaissance d’une envie d’apprendre ensemble perceptible avec la notoriété des compagnons du devoir, celle des compagnons du mine-orange ou tout simplement le souci d’un travail bien fait tel que le remarque les artisans des Bâtiments et Travaux publics.

Quid de la e-formation ? Existe-t-il une forme d'artisanat numérique ? Les concepteurs de dispositifs sont-ils tenus aux outils numériques qui leur sont donnés par les compagnies internationales, ou peuvent-ils imaginer les leurs ? L'expérience d'apprentissage qu'ils proposent répond-elle à des critères d'ergonomie, d'esthétique de qualité sociale et relationnelle autres que les métriques gestionnaires ? Le code libre de nombreux programmes autorise des développeurs à décliner des solutions à leur main.

Quand le numérique et l'artisanat se rejoignent pour inventer une nouvelle forme de servuction

(Servuction : processus de mise en œuvre d'un service). Les fablabs consacrent un retour du goût des objets fait par soi-même. Si le monde des services a survalorisé l'acte de consommation et le désir associé à la possession, celui des fablabs pourrait bien valoriser la posture du créateur et le plaisir des objets conçus par soi-même. Les artisans se projettent dans ce développement de Fablabs comme moyen de promouvoir aussi les pratiques numériques. La servuction c'est l'idée de l'individu lui-même investi dans la coproduction d’un service qui le concerne. Il s'aide des conseils d'un tiers qui le guide lui fait des apports à la demande mais comme apprenant il reste l'acteur principal du service qui l'élève. La formation professionnelle s'inscrit directement dans cette veine. On ne fait pas rentrer par force des idées dans la tête de quelqu'un qui ne veut pas les recevoir.

Disponibilité et engagement

L'ingénierie de formation peine à se désengager de pratiques industrielles anciennes qui placent l'ingénieur pédagogique en situation de commander pour l'un ce qu'il faut enseigner et pour l'autre ce qu'il doit apprendre. Ce contrôle des corps n’est plus de mise dans un monde où tout se gère à distance. Les prescriptions anciennes passent de moins en moins bien.

Le consentement à la formation est devenu un enjeu essentiel quand on fait reposer sur l’individu lui-même la responsabilité de se former et de se développer conséquence de l’individualisation. Le mantra pédagogique de la fabrication numérique devrait plus tenir de l’adaptation aux questions et problématiques des individus et collectifs et pas seulement de l’illusion d’abreuver tous les cerveaux des mêmes données.


Sources

Wikipédia – Phalanstère -  https://fr.wikipedia.org/wiki/Phalanst%C3%A8re

Wikipédia – Hyacinthe Dubreuil - https://fr.wikipedia.org/wiki/Hyacinthe_Dubreuil

La vie solide. La charpente comme éthique du faire
https://www.babelio.com/livres/Lochmann-La-vie-solide--La-charpente-comme-ethique-du-fair/1108923

Ce que sait la main – Richard Sennet -  https://journals.openedition.org/sociologie/685

Les compagnons du devoir https://www.compagnons-du-devoir.com/

Richard Sennett https://www.richardsennett.com/site/senn/templates/home.aspx?pageid=1&cc=gb

3CABTP https://www.ccca-btp.fr/

Compagnons du mine orange
https://www.batiactu.com/edito/l-ordre-des-compagnons-du-minorange-fete-ses-50-an-36114.php

Le monde des artisans fablab  https://www.lemondedesartisans.fr/mots-cles/fablab

Le monde des artisans Transition numérique  https://www.lemondedesartisans.fr/mots-cles/transition-numerique

Le mariage heureux de l'artisanat et du numérique - Zdnet
https://www.zdnet.fr/actualites/le-mariage-heureux-des-metiers-de-l-artisanat-et-du-numerique-39877431.htm

Fablabo http://fablabo.net/wiki/Cartographie_des_fablabs_fran%C3%A7ais

Pourquoi les MOOC n’ont pas tenu toutes leurs promesses - Les échos
https://start.lesechos.fr/etudes-formations/mooc/pourquoi-les-mooc-n-ont-ils-pas-tenu-toutes-leurs-promesses-11892.php

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