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Comment faire de tous les étudiants des modèles ?

Les conditions pédagogiques pour la réussite de tous les élèves

Par Christian Élongué , le 03 juin 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 04 juin 2019

Un idéal

Le vœu profond de tout enseignant c’est de voir ses apprenants réussir. Non pas seulement sur le plan académique, mais également social, professionnel et humain. La finalité de l’éducation, c’est la transformation holistique de l’être. Les institutions (école, université...) créées pour encadrer et faciliter cet objectif, essaient tant bien que mal d’y parvenir, chacune employant ses méthodes et moyens. Plusieurs chemins pouvant mener vers Rome.

Quelles sont r les activités et conditions qu’un enseignant ou une institution peuvent mettre en place afin de faciliter le développement optimal, holistique et harmonieux des compétences de chaque apprenant ?

  1. C’est une mission impossible.

Vous avez (peut-être) cliqué avec excitation sur cet article en espérant découvrir une to-do liste des étapes à suivre pour faire de tous vos étudiants des modèles. Eh bien ! C’est un leurre car cela est évidemment impossible et c’est important de le reconnaitre dès le départ.

Peu importe vos efforts, approches pédagogiques et sacrifices, vous n’aurez jamais un score parfait de réussite scolaire. Car s’il est possible de produire des séries de car ayant tous la même performance, ou des meubles parfaitement similaires, il est impossible d’avoir des étudiants parfaitement homogènes et qui réussissent tous dans leur vie. Parlant de la nature humaine, Montaigne déclarait :

« C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. »

Ainsi, peu importe les outils ou l’approche pédagogique adoptée, il est donc impossible de faire de tous les étudiants des modèles. Albert Camus a dit un jour que "L’école prépare les enfants à vivre dans un monde qui n'existe pas". La pédagogie idéale des enseignants est de transformer un élève ordinaire en élève modèle. En élève, pas en adulte. Les profs se sentent supérieurs aux étudiants et veulent le rester jusqu'au bout, c’est-à-dire, jusqu'à ce qu’ils les transmettent aux prochains supérieurs. C'est la production massive des gens irresponsables[1]. Cependant, certaines conditions peuvent favoriser l’expression du meilleur résidant en chacun d’eux.

  1. Faciliter l’expression du potentiel dormant en chaque apprenant.

Le meilleur moyen de produire des étudiants modèles, c’est de comprendre leur modèle cognitif, leurs aspirations profondes et talent puis les aider à les modeler, peaufiner et raffiner. De nombreux modèles pédagogiques sont nés pour y parvenir, de la pédagogie Freinet en passant par l’Approche par compétences ou l’École sans professeur[2]… Chacune favorisant l’expression de la créativité, de la liberté et du talent des apprenants d’une façon prononcée ou pas.

Par ailleurs, pour véritablement faciliter l’expression du potentiel de chaque apprenant, il est très important de ne point censurer l’erreur. Dès l’école primaire, les enfants sont victimes d'une politique de la peur, où les enseignants traitent des erreurs comme le signe d'être "moins bon" élève. Cette façon de penser détruit la créativité des enfants et bâtit chez eux une forte sensation de peur. D’où le trac avant les examens. Or faire des erreurs fait partie intégrante et est nécessaire à l’apprentissage. Chaque être humain devrait être prêt et même s’intéresser aux échecs car c’est le meilleur moyen d’apprendre vite en se basant sur sa propre expérience plutôt que sur une théorie vidée de sens. Mark Twain disait à cet effet : « Je n'ai jamais permis à l'école de compromettre mon éducation »

  1. Donner du sens au travail personnel

Il s’agit là d’un facteur de différenciation[3] pour développer les compétences des apprenants. Différencier, c’est reconnaître qu’il n’y a pas 2 élèves identiques. Les enseignants expérimentés diversifient les supports et les activités et veillent à établir une cohérence entre le travail en classe et hors de la classe. Ils utilisent aussi des modes de restitution différents[4] (synthèse orale ou écrite, schémas, tableaux récapitulatifs), et accompagnent les élèves, à travers une aide individuelle ou collective, immédiate ou différée.

Pour donner du sens au travail personnel, il faudrait expliciter sa finalité : acquérir des connaissances, préparer une activité, faire des exercices d’application, s’entraîner dans la perspective d’une évaluation puis « s’assurer de la faisabilité du travail demandé » d’après  les inspecteurs pédagogiques de l’académie Orléans-Tours.

  1. Intégrer le numérique

Tous les élèves n'apprennent pas de la même façon, et beaucoup d'entre eux choisissent de rester silencieux durant les cours magistraux[5], en prenant des notes et en sauvegardant leurs questions et leurs opinions jusqu'à ce qu’ils soient derrière un clavier. Grâce à l'accès aux plateformes numériques, les élèves peuvent poursuivre leur apprentissage à leur propre rythme, travailler ensemble en groupe et d'échanger des connaissances avec un éventail de personnes différentes sur leurs projets et sujets de cours.

La moyenne des 16-24 ans passe beaucoup de temps sur les médias sociaux, les institutions peuvent donc employer ces plates-formes pour mieux se connecter avec leurs étudiants. Des études suggèrent que les étudiants qui participent à des discussions en ligne ont tendance à obtenir de meilleurs résultats à leurs examens que ceux qui ne participent qu'à des cours magistraux.

En encourageant activement l'utilisation des forums en ligne, les institutions peuvent ainsi favoriser le développement de l’esprit de collaboration et la socialisation des apprenants. Des compétences qu’on retrouve chez des étudiants « modèles ».

  1. Suivre l’engagement des apprenants et solliciter leur feedback

Il n'est pas facile de suivre les performances de chaque élève, surtout lorsqu'il s'agit de centaine ou milliers d'élèves dans diverses écoles et à différents niveaux. Heureusement, les progrès du numérique fournissent aux membres du corps professoral des outils pour garder une trace de leurs élèves. Les logiciels d'automatisation tels que Persistence Plus permettent aux collèges et universités d'offrir un soutien personnalisé aux étudiants qui pourraient avoir des difficultés. Un autre exemple populaire est Skoolar, qui permet aux élèves de mettre en valeur leurs réalisations académiques avec leurs pairs. L'effet de ces outils est significatif, avec une augmentation de 6 % de la persistance pour les élèves qui risquaient d'abandonner l'école, ainsi qu'un coup de pouce pour ceux cherchant un tutorat.

Pour ce qui est du feedback, le projet MET[6] (Measuring Effective Teaching), financé par la Fondation Bill & Melinda Gates, a démontré qu'il est possible d'identifier un bon enseignement en combinant trois types de mesures : les observations en classe, les enquêtes auprès des élèves et les progrès scolaires des élèves. De tels systèmes devraient non seulement permettre d'identifier l'enseignement de qualité, mais aussi fournir les informations en retour dont les enseignants ont besoin pour améliorer leur pratique et servir de base à un développement professionnel plus ciblé.

  1. Intégrer les parents dans l’approche pédagogique.

Lorsque les parents sont engagés dans l’apprentissage de leur enfant, les élèves réussissent mieux à l’école. Des chercheurs comme Coleman, Bourdieu, Passeron, Baudelot, Establet, ont mis en évidence que tout semblait se jouer en dehors de l’école, c’est-à-dire que le milieu familial et social semblait être le premier facteur de réussite scolaire des élèves.

Et comme l’ont montré en partie les sociologues François Dubet ou Pierre Merle, l’éducation et l’apprentissage des savoirs se font aussi (majoritairement) à la maison. Il est ainsi important de faire comprendre aux parents ou tuteurs comment l’apprentissage et l’enseignement continuent de changer et d’évoluer ; qu’en étant encore plus bienveillants et positifs avec leurs enfants, même en cas de « faible » performance scolaire[7], ils les aideront à demeurer des apprenantes et apprenants plus confiants et résilients. Cela favorisera une compréhension commune des ressources et stratégies efficaces pouvant être utilisées pour soutenir et promouvoir l’apprentissage de leurs enfants.

Une étude[8] menée par l’Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev) démontre comment les inégalités en dehors de l'école influent sur le parcours des élèves. Par exemple, un quart des enfants défavorisés (24%) n’est jamais aidé pour ses devoirs par son père ou sa mère, contre seulement 7% de l’autre côté. Par ailleurs, 58,5% des parents vivant dans des zones d’éducation prioritaire aident leurs enfants « parfois» ou «souvent», contre 71,5% des autres. L’existence de pareils facteurs d’inégalité rend difficile la formation d’étudiants modèles.

Une volonté institutionnelle planifiée

On aura beau rénover ou construire de belles écoles, saupoudrer ici et là quelques mesures correctives, modifier des programmes scolaires, ces efforts seront vains si on n’a pas un plan holistique cohérent et une vision à long terme claire pour diminuer la pauvreté, améliorer l’ensemble de ces conditions et favoriser les apprentissages.

Il existe actuellement une fracture entre l’école du savoir (la vie de l’école), et l’école de la vie. Cette dernière exige de tout sujet aspirant à la réussite et au succès, l’élaboration de plans d’actions concis, précis, et orientés vers un but bien défini. L’atteinte de ce but nécessite de l’ambition, du courage, de la créativité, de la curiosité, de la persévérance, et de nombreuses autres habiletés qu’on ne développe d’ailleurs souvent que par l’expérience.

C’est la capacité d’une institution scolaire à développer ces habiletés chez les apprenants qui feront d’eux des étudiants ou élèves modèles.

Illustration : FreePik

Notes et références


[1] Agnieszka Rouyer, « Les failles du système d’éducation - L’école n’est pas adaptée », Au-delà du sommet de tes possibilités (blog), 14 juin 2014, http://www.potentiel-infini.be/les-failles-notre-systeme-deducation/
 

[2] Dans la majorité des systèmes éducatifs, ce que le prof dit est pour l’apprenant comme une parole d’évangile. Enfant, on croit aveuglément et sans aucune critique, en chaque mot prononcé par le prof : "Tu ne seras jamais bon en maths", "Tu es le plus mauvais élève en classe". Un enfant peut facilement y croire, le pire c’est lorsqu’il commence à le penser vraiment, souvent pour le reste de sa vie. Or avec l’école sans professeur, le schéma est différent et l’apprenant a plus de « liberté » pour exprimer sa créativité.
 

[3] Fabien Soyez, « Réussite des élèves : un guide de « bonnes pratiques pédagogiques » » VousNousIls », VousNousIls (blog), 13 octobre 2015, https://www.vousnousils.fr/2015/10/13/reussite-des-eleves-un-guide-de-bonnes-pratiques-pedagogiques-577008
 

[4] L’idée selon laquelle il n’existe qu'une bonne réponse à chaque question est profondément enracinée dans le système éducatif. Le meilleur exemple à l'école sont les examens où l'étudiant doit parfaitement entrer dans une case qui spécifie laquelle de ses interprétations est exacte, et laquelle ne l’est pas. Or les enfants avec une personnalité différente, qui brisent ce strict schéma, deviennent de mauvais individus et sont traités avec mépris. Cette approche handicape la créativité et la recherche des solutions originales. Elle tue ainsi l'innovation et la capacité à résoudre des problèmes quotidiens.
 

[5] A la lumière des nombreuses recherches empiriques, cette étude démontre que les approches instructionnistes, où le maître fait apprendre systématiquement des contenus scolaires, ont une efficacité supérieure à celles centrées sur la découverte. Voir : Clermont Gauthier, Steve Bissonnette, et Mario Richard, « Quelle pédagogie au service de la réussite de tous les élèves ? : Un état de la recherche », dans Un enseignement démocratique de masse : Une réalité qui reste à inventer, éd. par Xavier Dumay et Marianne Frenay, Hors collections (Louvain-la-Neuve: Presses universitaires de Louvain, 2013), 363‑83, http://books.openedition.org/pucl/1739
 

[6] Ce projet est le fruit d'une collaboration entre des dizaines d'équipes de recherche indépendantes et près de 3 000 enseignants bénévoles provenant de sept districts scolaires publics américains.
 

[7] Il est nécessaire de distinguer évaluation et notation car « évaluer » n’est pas toujours noter : cela sert aussi à diagnostiquer, former. Cela se pratique à l’oral, à l’écrit, par l’observation, l’écoute. Or les évaluations peuvent servir à construire les apprentissages notamment en introduisant fréquemment des évaluations formatives au cours des phases d’apprentissage.
 

[8] Aude Lorriaux, « La réussite à l’école ne dépend pas que de l’école: voici la preuve en chiffres », Slate.fr, 24 septembre 2014, http://www.slate.fr/story/92499/reussite-ecole-eleves-inegalites
 

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