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Publié le 21 octobre 2019 Mis à jour le 21 novembre 2019

Les dispositifs pour faire apprendre

À la recherche des liens entre ingénierie pédagogique, dispositifs et dispositions pour apprendre

Les formes d’ingénierie

Le mot « ingénierie » possède les mêmes racines qu’ingénieur. Il précise les méthodes pour se projeter dans le monde. L’expression se décline en formation en indiquant comment la projection s’organise ou sur quel type de relation ou d’objets. L’ingénierie (Ardouin, 2003 Carré et Caspar 2005) se comprend comme un ensemble de techniques s’inscrivant dans un corpus théorique, de règles pratiques d’un métier s’agençant de manière méthodique et cohérente. Selon le niveau de réalité qu’elle entend projeter, l’ingénierie se décline en

  1. Ingénierie des compétences (Le Boterf 2011) : englobe et utilise toutes les ressources de l’organisation pour favoriser l’accroissement du pouvoir d’agir des collaborateurs : mobilité professionnelle, tutorat, mentorat, affectation à des projets apprenants, évolution programmée de carrière. Le numérique s’inscrit dans les dispositifs et outils d’aide à la Gestion Prévisionnelle de l’Emploi et des Compétences (GPEC) et permet, via des portefeuilles de compétences ou portefeuilles VAE, de tracer les acquis.
  2. Ingénierie de la professionnalisation (Fernagu-Oudet 2003) : s’intéresse aux situations de travail, à la façon dont elles construisent les repères et des identités professionnelles. Le travail étant de plus en plus organisé en workflows (ordonnancement de tâches informatisées), l’ingénierie de la professionnalisation prend en compte les outils numériques au poste de travail.
  3. Ingénierie de formation (Ardouin 2013)  : s’intéresse à un dispositif complet, un parcours d’apprentissage. Elle ordonnance une variété de situations (cas, travaux pratiques, visites, etc.) pour aguerrir l’apprenant dans des savoirs qu’il doit maîtriser.
  4. Ingénierie pédagogique (Paquette 2002)  : s’intéresse à la relation entre le formateur et l’apprenant. Elle précise les modalités d’animation, d’organisation des espaces d’apprentissages (salle ou espace en ligne), des moyens, et des médias mobilisés pour faciliter les actes d’apprentissage. Dans le monde anglo-saxon, le terme utilisé est instructional design.
  5. Il est aussi possible de relever l’ingénierie concourante, également nommée ingénierie simultanée. Il s’agit d’une méthode de conduite de projet qui consiste à engager toutes les parties prenantes dès le début, depuis la fixation de la visée initiale en passant par la définition des activités à réaliser. La méthode permet de faire émerger et de réguler collectivement toutes les incertitudes qui surgissent d’interdépendances complexes entre les éléments du projet et les acteurs.
  6. Le co-design (Cristol, 2019) intègre dès le démarrage du projet d’apprentissage les apprenants dans la conception du dispositif qui les concerne.
  7. L’ingénierie financière est centrée sur l’acquisition et la mise en œuvre de ressources financières pour favoriser la mise en œuvre de l’apprentissage (acquisition de moyens ou d’outils). Ces ressources se situent à un niveau local, national ou dans le cadre de financement européen et/ou structurel. Les compteurs permettent de suivre la formation des collaborateurs. L’ingénierie financière doit professionnaliser ses pratiques dans l’acquisition de moyens immatériels (logiciels, matériel informatique).

Le résultat de l’ingénierie est un dispositif.

Le terme dispositif est couramment employé en formation mais son sens profond se perd au-delà de l’idée d’une description statique des éléments organisateurs de formation. Par exemple des orientations stratégiques ou pédagogiques attendues, des moyens alloués (ingénierie de formation), de l’ordonnancement des activités pédagogiques, du rôle pensé pour chaque acteur dans l’acte d’enseigner ou d’apprendre (ingénierie pédagogique)

L’ingénierie procède d’un mouvement de conception d’un projet en commençant par les processus de compréhension de la situation initiale (diagnostic), puis de la prévision de mise en œuvre, de financement ou d’évaluation. Le rôle assigné à l’ingénierie est de « pondre des dispositifs » qui vont optimiser les attentes d’une variété de parties prenantes. Le dispositif est donc le résultat de cette ingénierie, mais pas seulement.

En effet, en matière d’apprentissage, au moment de la mise en œuvre tout ne se passe pas forcément comme imaginé par des concepteurs consciencieux. L’ingénierie fait avec les situations, les événements et les émergences. Les apprenants disposant de leurs rapports spécifiques au savoir se saisissent ou non des dispositifs qui leurs sont proposés, les habitent à leur façon ou en rejettent des propositions, car l’apprentissage est bien plus un phénomène vivant que la seule application de règles mécaniques. Le seul respect du corps de technique de l’ingénieur de formation est insuffisant pour créer l’envie d’apprendre, le sens de l’engagement dans un projet où la discipline pour que la routine d’un travail d’apprentissage et d’ancrage s’installe dans la durée. Le seul travail d’ingénierie est insuffisant pour que le dispositif fasse apprendre.

Du dispositif cible au dispositif régulant

D’un point de vue philosophique, le dispositif est une notion notamment théorisée par Foucault (1971, 1975) pour décrire un mode de gouvernance stratégique de l’action. Le dispositif permettrait de réguler les effets pragmatiques du discours. L’idée de dispositif est applicable dans les sciences sociales comme moyen de compréhension et d’analyse des phénomènes de pouvoir. Il est mobilisé en sciences de l’éducation pour articuler le niveau micro c’est-à-dire l’individu, ses affects, ses émotions, ses sentiments, son corps et le niveau méso c’est à dire les conditions d’apprentissages contraintes et ressources constitués en proximité en particulier par les collectifs apprenants ou enseignants, la technologie, ou l’organisation.

La combinaison de ces éléments produit un environnement qui facilite l’apprentissage ou bien l’inhibe. On évoque alors un environnement capacitant (Fernagu-Oudet, 2012) ou incapacitant. Dès lors la question qui se pose est celle de l’efficience, à quelles conditions la combinaison permet-elle d’atteindre les résultats espérés ? Compte tenu d’une lecture plurielle d’un dispositif en fonction des parties prenantes qui en évaluent la pertinence comme les financiers, les concepteurs, les animateurs, les participants, les tiers etc. est-il seulement possible d’en évaluer les effets et les incidences ?

L’efficience des dispositifs

La question de l’efficience pédagogique est ancienne et sans cesse renouvelée. Barbier (1994) a montré toute la complexité d’un retour sur investissement mieux vaut alors évoquer un «retour sur attentes» plus modeste.

Dans le cas particulier de l’introduction des pratiques numériques les travaux d’un groupe de chercheuses s’efforcent de trouver des liens entre dispositifs et dispositions Lameul et al (2009) elles pointent 3 conclusions :

  • les dispositifs de formation dotés de technologies de l’information et de la communication et faisant appel à l’autoformation connaissent des limites;
  • l’innovation technicopédagogique ne conduit pas à une transformation significative des comportements d’apprentissage;
  • l’efficacité des dispositifs repose principalement sur la dynamique de l’apprenant (motivation, autorégulation), l’environnement pédagogique pouvant exercer un effet positif ou négatif sur cette dynamique.

Même si les chercheuses restent prudentes dans l’affirmation de leur résultat, elles observent bien qu’une interface joue un rôle entre : les motivations individuelles pour apprendre et l’environnement pédagogique proposé. Imaginer des dispositifs pour faire apprendre à tous les coups reste une gageure bien difficile.

Restons modeste dans cette vision d’un concepteur omnipotent et associons un maximum les parties prenantes dans la conception de l’environnement qui les concerne car c’est le meilleur moyen de stimuler leur envie de se projeter dedans. Cela vaut aussi pour les environnements numériques qui gagnent à être co-conçus par les apprenants. Mais la c’est un autre défi. Saurez vous le relever ?

Illustration : Geralt - Pixabay

Sources

Ardouin, T. (2013). Ingénierie de formation. Analyse, Concevoir, Réaliser, Evaluer.
https://www.decitre.fr/livres/ingenierie-de-formation-pour-l-entreprise-9782100545315.html

Barbier, J. M. (1994). L'évaluation en formation. Presses universitaires de France,.

Carre P. & Caspar P. (2005). Traité des sciences et technique de la formation - 2e édition. Paris : Dunod.
https://www.decitre.fr/livres/traite-des-sciences-et-des-techniques-de-la-formation-9782100765430.html

Cristol, D. (2019, October). La pédagogie des défis territoriaux-le design appliqué aux politiques publiques: retours d'expérience et perspectives pour demain. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02290122

Fernagu-Oudet, S. (2003). L'ingénierie de la professionnalisation, un nouvel enjeu pour les responsables de formation. Actualité de la formation permanente, (183), 127-131.

Foucault, M. (1971). L'ordre du discours (Vol. 7). Paris: Gallimard.
https://www.decitre.fr/livres/l-ordre-du-discours-9782070277742.html

Foucault, M., & Mailänder, E. (1975). Surveiller et punir. Naissance de la prison (Vol. 225). Gallimard
https://www.decitre.fr/livres/surveiller-et-punir-9782070729685.html

Lameul, G., & Jézégou, A Trollat AF (2009), Articuler dispositifs de formation et dispositions des apprenants. Éd. Chronique Sociale, 207 p https://journals.openedition.org/rechercheformation/361

Le Boterf, G. (2011). Ingénierie et évaluation des compétences. Editions Eyrolles.
https://www.decitre.fr/ebooks/ingenierie-et-evaluation-des-competences-9782212045062_9782212045062_11.html

Oudet, S. F. (2012). Concevoir des environnements de travail capacitants: l’exemple d’un réseau réciproque d’échanges des savoirs. Formation emploi. Revue française de sciences sociales, (119), 7-27. https://journals.openedition.org/formationemploi/3684

Paquette, G. (2002). L'ingénierie pédagogique. Puq. https://www.decitre.fr/ebooks/l-ingenierie-pedagogique-9782760517028_9782760517028_10.html#ae85


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